S.A.R.T.R.E

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S.A.R.T.R.EDictionnaire Sartre (Champion)

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L’entretien eut lieu à la terrasse d’un restaurant du Quartier latin. Il fut plusieurs fois interrompu, par le garçon de café, par un accordéoniste faisant la manche, par un vendeur de journaux ; et les voix de temps en temps couvertes par les bruits de la rue, par la musique, par le camion municipal collectant les ordures. La touche « Pause » de l’appareil enregistreur fut souvent pressée. Dans les intervalles ainsi ménagés l’entretien se fit parfois débat ; le fil, qu’on a tenté de retrouver ici, s’est quelquefois perdu. Que l’ambiance ait été à point nommé sartrienne, aucun des quatre, sur le moment, ne songea même à le mentionner.

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Bruno Clément : Vous publiez aux éditions Champion un Dictionnaire – j’allais dire un Dictionnaire de plus – qui est le Dictionnaire Sartre. Deux questions préalables, si vous voulez bien : pourquoi un dictionnaire ? Pourquoi un dictionnaire maintenant ? La mode en effet est aux dictionnaires, la collection dans laquelle vous publiez est une collection de dictionnaires : que répondrez-vous à ceux qui vous accusent de céder à cette mode sans égard pour votre objet ? Quant au second volet de la question, il nous amène nécessairement à parler du centenaire : 2005 sera sans doute une grande année Sartre ; un anniversaire, aussi important soit-il, aussi spectaculaire, suffit-il à légitimer votre entreprise ? En termes sartriens, la question serait peut-être : est-ce que votre Dictionnaire est en situation ? Ou, plus simplement : est-ce bien le moment de publier un Dictionnaire Sartre ?

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Gilles Philippe : Vous avez raison sur les deux points : le Dictionnaire, oui ; le centenaire, oui. Nous ne sommes en effet que partiellement responsables de l’entreprise. Mais nous essayons de l’assumer, puisque nous l’avons mise en œuvre. Le dictionnaire est une façon d’articuler le savoir – les savoirs – qui semble correspondre à notre époque. Pour des raisons qui nous échappent : on n’a pas le recul permettant de dire pourquoi les années 1990 auront été celles des dictionnaires. Mais nos successeurs nous le diront sans aucun doute.

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Sur le moment, une chose peut-être quand même à dire, de l’intérieur de l’univers sartrien, c’est qu’il y a eu, sans aucun doute, ces derniers temps, quelque chose comme une prise de relais. A la fin des années 1990, Michel Contat avait fait dans Le Monde un article intitulé « Les trois générations de la critique sartrienne ». La première de ces trois générations était celle des témoins ; la seconde, celle des commentateurs proches mais qui n’avaient plus l’âge de Sartre ; la dernière, apparue il y a une quinzaine d’années, est celle qui aujourd’hui fait l’essentiel des travaux. Or, bien des gens de la deuxième génération se sont fixé la date du centenaire pour passer à autre chose et laisser la place à d’autres ; certains, parmi les meilleurs spécialistes, m’ont invité à envisager le colloque de Cerisy 2005 comme le colloque des adieux. Il y a donc une succession à assurer. Et nous essayons de l’assurer, à notre façon, par ce Dictionnaire, en sollicitant, bien sûr, les trois générations ; en disant explicitement qu’on prend le relais et que cela peut signifier qu’on va aborder les choses différemment. Et cette forme un petit peu neutre ou un peu banale du Dictionnaire est une façon de le dire : nous n’avons pas le rapport à Sartre qu’ont eu les témoins, ou les successeurs immédiats, ou les disciples immédiats.

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B. Clément : Vous seriez les héritiers ?

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G. Philippe : Les héritiers, oui : ceux qui appartiennent à la génération qui n’a pas connu Sartre.

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François Noudelmann : J’ajouterai pour ma part, à propos de la date, de la situation historique, que ce travail répond effectivement à une commande passée à l’occasion du centenaire ; et que son public est potentiellement celui de tous les lecteurs de Sartre, qu’ils soient ou non sartriens, héritiers, déshérités ou bâtards de tous bords.

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Sartre a occupé le champ intellectuel pendant très longtemps, en tout cas jusque dans les années 1960. Mais il y a eu après cela une période de repli, voire, après la mort de Sartre, un retour à l’ordre. Il était de bon ton alors de dire que Sartre s’était engagé dans les idéologies les plus délétères. Bref, on s’est mis à valoriser tout d’un coup des figures comme celles d’Aron, de Camus, pour les opposer, opposer leur sagesse, leur réalisme à cette révolte juvénile de Sartre. Il a fallu attendre le vingtième anniversaire de sa mort pour que Sartre retrouve une actualité éditoriale : il s’agissait alors de réhabiliter une figure qui avait connu un purgatoire d’une vingtaine d’années. Eh bien, le centenaire correspond à mon avis à un nouveau moment : aujourd’hui l’œuvre de Sartre peut être étudiée dans sa plus grande diversité, dans sa pluralité véritable. Il serait inexact de dire que la chose est absolument nouvelle : les sartriens travaillent dans ce sens depuis longtemps ; mais le retour à l’œuvre de Sartre, sa redécouverte à laquelle on assiste à présent, et qui est le fait d’étudiants, de lecteurs, de spectateurs – de metteurs en scène – très nombreux et très différemment curieux, a lieu indépendamment de ces conflits idéologiques qui ont suivi les années 1980. Sur le Dictionnaire – mais on y répondra peut-être après.

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Patrick Vauday : C’est précisément sur ce point que je voulais poursuivre. Vous avez employé tout à l’heure, à propos de la forme dictionnaire, l’expression de « nouvelle articulation du savoir ». Et justement je voudrais vous demander, à l’un et à l’autre, dans quelle mesure la forme dictionnaire correspond ou ne correspond pas à la pensée de Sartre. On pourrait penser a priori que la forme dictionnaire, dans la mesure où sa combinatoire pulvérise en quelque sorte le mouvement dialectique, va plutôt contre le mouvement du projet, de la perpétuelle retotalisation qui a toujours animé la philosophie de Sartre. Qu’en pensez-vous ?

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F. Noudelmann : C’est d’abord une question de méthode : faut-il étudier Sartre à partir des outils théoriques de Sartre ? Faut-il suivre ce mouvement de totalisation et croire en ce qu’on peut aussi considérer comme une fiction, c’est-à-dire croire en cette reprise, en cette digestion perpétuelle par Sartre, de ses propres œuvres qu’il dépasserait continuellement ? Sartre sans doute l’a voulu ; faut-il pour cela continuer d’adopter son point de vue pour aborder son œuvre ? Je suis persuadé du contraire. Je crois qu’on peut aussi aborder Sartre sans avoir de regard sartrien.

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On est effectivement devant une œuvre énorme – sans égale, je crois. C’est l’une des choses qui nous ont frappés, et qui nous ont ravis, Gilles et moi : on a eu un plaisir immense à collecter tous ces textes, et à découvrir – à l’occasion du centenaire, et grâce à la forme du dictionnaire – cette extraordinaire, cette incroyable diversité. Car le dictionnaire a cela de magnifique qu’il ne privilégie aucun des aspects de l’œuvre : ni le philosophique, ni le biographique, ni le politique, ni l’intellectuel. Il fait voir un univers, et il le fait voir dans sa diversité. Alors bien sûr, on peut tenter d’appréhender cet univers en termes de totalité – ce que font légitimement certains critiques ; mais on peut aussi l’appréhender de manière complètement éclatée, on peut aussi archipéliser Sartre, et considérer qu’il offre une matière dans laquelle on peut entrer par des voies multiples, inédites, sans ce besoin de coller au mouvement que Sartre a voulu imprimer, sans ce souci de fidélité scrupuleuse au récit que Sartre fait de sa propre pensée. Je crois que la forme dictionnaire est intéressante aussi pour cela : elle produit un accès inattendu, qui n’est pas l’accès dialectique, c’est vrai, qui est un accès arbitraire. On parlera peut-être d’ailleurs du rapport de Sartre à la forme alphabétique. Forme arbitraire sans doute, mais dont on n’a pas à suivre l’ordre arbitraire, comme le remarque Deleuze dans son Abécédaire ; Deleuze aussi est passé par là. Et il le dit bien : on peut commencer par le milieu ; on peut commencer n’importe où. On ne va pas, comme l’autodidacte de La Nausée, commencer à la lettre A et terminer à la lettre Z. On ouvre au hasard. Eh bien, ce hasard, il appartient à chaque lecteur d’en faire une nécessité, sa propre nécessité. C’est au lecteur lui-même d’inventer la nécessité de son parcours et donc de faire que ce hasard, ou cette convention qu’est la suite alphabétique, prenne sens et donne un juste accès à l’univers de Sartre.

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B. Clément : Est-ce que la position que vous exprimez là, c’est une position personnelle ou celle des sartriens en général ? Autrement dit : est-ce que dans votre entreprise vous avez rencontré des résistances, ou des réserves venant du milieu – ou des milieux – sartriens ? Aucune résistance sur le principe même du Dictionnaire ? Aucune résistance quant à cette diversité dont vous parliez à l’instant ? Pas de résistance non plus sur le principe que vous avez affiché, et sur lequel on reviendra, de faire appel à des compétences très différentes. Est-ce que tout cela a été bien accepté, dans le milieu sartrien ?

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F. Noudelmann : Il faut se décrisper ; c’est un jeu aussi, le Dictionnaire. Sartre lui-même s’est amusé avec la forme dictionnaire. Il notait ses premières idées, quand il était jeune, dans un petit carnet – carnet publicitaire des suppositoires Midi – selon l’ordre alphabétique. On est loin de la totalisation philosophique qu’il va inventer ensuite…

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B. Clément : Vous voulez dire que votre travail est enfantin ?

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F. Noudelmann : Bien sûr ! Enfantin et pas infantile ! Il faut jouer, il faut être ludique. Voilà ! Le Dictionnaire est un ouvrage ludique…

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G. Philippe : De vraie résistance à la forme dictionnaire, je n’ai pas le souvenir d’en avoir rencontré. Personne ne m’a signalé que l’entreprise était stupide ou qu’elle était anti-sartrienne. Elle l’était de fait – dans une certaine mesure. On sait que l’ordre alphabétique est pour Sartre – et tout à fait légitimement – l’ordre de rédaction le plus idiot, l’approche la moins justifiée. Mais c’est aussi celui qui donne finalement les lectures les plus intelligentes, puisque le choix du parcours est laissé à l’appréciation de chacun et qu’on peut bondir d’une notice à l’autre ou au contraire préférer la succession linéaire. C’est ainsi qu’a chance de se reconstituer dans son épaisseur la pensée Sartre, l’univers Sartre, sans risque que soit dissociées durablement la politique, la littérature, la philosophie, la vie personnelle ; c’est ainsi qu’est vraiment rendue l’étoffe d’une vie humaine, car dans une vie humaine, tout est mélangé, tout va en même temps. C’est le sens que je donnerais à ces rencontres, à ces chocs parfois très amusants auquel donne lieu l’ordre alphabétique : dans le Dictionnaire, la notice « Un parterre de capucines » (très beau texte que Sartre consacra à l’Italie) précède immédiatement celle de « Parti communiste ». Tout est mêlé. Il y a là des connexions neuves, ou, à l’inverse, des courts-circuits qui brossent de Sartre un portrait intéressant – et inédit ; qui donnent l’idée d’un autre Sartre.

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P. Vauday : Ce que vous dites serait vrai je crois de n’importe quel auteur à qui on consacrerait un dictionnaire. Mais ce qui me paraît intéressant, dans le cas spécifique de Sartre, c’est que le dictionnaire fait bien apparaître, en dépit du cloisonnement des notices, l’unité et la cohérence de la vision du monde, de l’univers selon Sartre, ce que vous appeliez tout à l’heure « la planète Sartre », qui est aussi sa vision à une certaine époque.

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F. Noudelmann : Je crois qu’on va faire aussi d’incroyables découvertes en lisant ce Dictionnaire. Nous-mêmes, enfin, moi-même en tout cas, j’ai découvert des aspects des textes, des personnages vraiment que j’ignorais et qui révèlent un Sartre inédit.

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P. Vauday : Oui, c’est là sans doute le plus intéressant ; ces courts-circuits dont vous parlez sont autant d’étincelles intellectuelles.

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G. Philippe : Sartre d’ailleurs raconte dans Les Mots ce que fut pour lui ce plaisir de la lecture du dictionnaire ou de l’encyclopédie. Eh bien, à notre tour nous invitons le lecteur à retrouver ce goût du jeu dans un parcours qui va de « Absence », première notice, à « Lena Zonina », l’une des maîtresses de Sartre qui fut aussi sa traductrice – traductrice russe – la Madame Z. à qui sont dédiés Les Mots.

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P. Vauday : La forme dictionnaire a encore pour effet d’égaliser absolument toutes les rubriques, tous les articles, toutes les notions. Les notions voisinent avec les concepts, les concepts avec les personnages, les textes de circonstance avec des textes littéraires ou philosophiques. Cette égalisation ne va-t-elle pas à l’encontre de ce que Sartre a quand même toujours veillé scrupuleusement à respecter, à savoir le souci de classer ses écrits en différents genres : les situations, le théâtre, la littérature, la philosophie, les textes politiques ?

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G. Philippe : L’égalisation dont vous parlez, celle des différents aspects (de l’œuvre, de la pensée, de la vie de Sartre), est un peu tempérée par le fait que les rubriques n’ont pas la même longueur.

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Il y a trois types d’entrée qui sont : les notes, les notices, les articles. Ces trois types correspondent en gros à un échelonnement hiérarchique : certaines rubriques sont très brèves ; d’autres sont massives ; il y a de véritables synthèses inédites dans le Dictionnaire. « Réflexions sur la question juive » occupe une place énorme, par exemple : c’est qu’on y synthétise aussi la thématique de l’antisémitisme, ou la thématique de la question juive en général chez Sartre. Husserl et Descartes sont devenus des articles nouveaux, très construits, très écrits. À côté de ça, il y a des notes qui n’occupent que quelques lignes, qui n’ont pas d’autre raison d’être que d’établir un point factuel. Je pense donc qu’à la lecture, fût-elle un simple coup d’œil, on se rend bien compte que la hiérarchie n’est pas totalement brisée, que malgré l’ordre alphabétique, on a quand même une différenciation, une mise en perspective qui n’est pas totalement écrasante.

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F. Noudelmann : Je reviens sur cette classification par genres dont vous parliez. Elle relève de catégories éditoriales, il s’agit peut-être même d’une classification de Sartre lui-même ; mais on n’est pas obligé de la suivre non plus. Notre travail à tous les deux a précisément consisté à étudier, disons, en termes un peu schématiques, la part littéraire dans le philosophique, ou la part philosophique dans le littéraire, mais en bouleversant complètement justement ce qu’on entend par genre spéculatif ou genre narratif. Car ce sont des catégories qu’il faut absolument contester – je ne dis pas : annuler – même si Sartre les formule à sa façon.

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B. Clément : Il a théorisé quand même la différence entre l’écriture littéraire et l’écriture philosophique…

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F. Noudelmann : Il l’a théorisée, mais il l’a surtout mise en pratique. Et ce qui est le plus intéressant, ce n’est pas sa théorie du partage, mais sa pratique, beaucoup plus originale. Dans le débat – toujours actuel – qui oppose les tenants d’une définition stricte du genre philosophique, et ceux qui ont fait sauter complètement la distinction entre propre et figuré, Sartre occupe une position extrêmement singulière qu’il faut redécouvrir.

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Et puis, attention ! l’égalisation des entrées n’est pas l’égalisation des notions. Certes on peut entrer également par tous les côtés, et c’est important ; mais l’égalisation est également contrariée par la singularité des auteurs. Le Dictionnaire Sartre n’est pas un dictionnaire qui prétend donner une stricte définition, ou un résumé objectif des œuvres : les auteurs certes sont tous sartriens – ce sont quand même 65 spécialistes de Sartre venant du monde entier – mais l’histoire de chacun, le pays d’où il vient font de chaque approche une voie différente. Quand tel auteur cherche à approfondir un aspect politique, ou moral, tel autre abordera un aspect peut-être plus spéculatif. Chaque entrée témoigne donc d’un investissement de son auteur ; ce serait une erreur de considérer le texte d’une note, ou d’une notice, comme celui d’un texte scientifique qui dirait sur les choses une vérité neutre ou platement positive.

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B. Clément : Gilles Philippe expliquait à l’instant que la longueur des notices était une manière de hiérarchie. Vous semblez, vous, dire que l’apport de chaque contributeur est spécifique, susceptible de donner à telle ou telle partie de l’œuvre un relief inconnu. Vous comptez donc sur l’effet « Dictionnaire » pour induire une hiérarchie nouvelle, c’est-à-dire un Sartre nouveau ?

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F. Noudelmann : Sans doute ; mais la nouveauté ne viendra pas seulement de la taille des notices, de leur orientation plus ou moins impliquée. Elle viendra aussi de leur multiplicité : j’ai été frappé, personnellement, par le nombre incroyable de textes que Sartre a écrits, dans lesquels se manifeste son engagement politique. À ces textes correspondent des notices très courtes, c’est vrai, mais quand on circule à travers le Rassemblement Démocratique Révolutionnaire, Vive la Révolution, Libération, La Cause du Peuple, on voit apparaître non seulement l’époque mais l’investissement extraordinaire de Sartre. C’est donc aussi par la démultiplication des notices qu’a chance d’advenir cette hiérarchie revisitée dont nous parlons depuis tout à l’heure.

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P. Vauday : Il n’est pas impossible d’ailleurs que ce décalage des rubriques rende assez bien compte de la pratique de Sartre lui-même, qui dans la même journée passait de la philosophie à la littérature, d’une interview à l’écriture d’un texte politique, puis à une réunion avec les amis etc. C’est l’épaisseur d’une vie, finalement, qui est restituée dans cette succession apparemment non ordonnée ; c’est aussi le type d’investissement philosophique propre à Sartre, dont la pensée est toujours incarnée.

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B. Clément : Autre manière de poser cette question de l’ordre aléatoire : vous avez couru, en l’assumant, le risque de la contradiction, puisque par l’office de l’ordre alphabétique se rencontrent, se touchent presque, des tas de choses qui dans l’œuvre sont résolument disjointes. Ce mot de contradiction, je ne le prononce pas par hasard : c’est un mot que l’œuvre de Sartre soumet à un travail de fond. Diriez-vous que votre entreprise de dictionnaire accompagne ce mouvement – et qu’il est donc une contribution à ce travail sur la notion sartrienne de contradiction ? Ou est-ce que vous avez cherché, au contraire, à gommer les contradictions ?

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F. Noudelmann : Contradiction, c’est un mot qui appartient à la dialectique. Je parlerais plus volontiers – comme tout à l’heure – de court-circuit ou de connexion, que de contradiction. Je ne sais pas ce que tu en penses, Gilles ?

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P. Vauday : J’étais en train de vérifier, en vous écoutant : eh bien, il n’y a pas d’entrée « contradiction » dans le Dictionnaire

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F. Noudelmann : Ce que Sartre a essayé de théoriser du point de vue de la contradiction, dans Critique de la raison dialectique, c’est justement une manière de ne pas référer systématiquement la praxis à des contradictions de type économique. Le renouvellement du marxisme qu’il a voulu opérer l’a amené à proposer une autre intelligibilité de l’action humaine que celle de la stricte contradiction dans sa logique hégéliano-marxiste. Je ne suis pas sûr au fond que ce soit un terme sur lequel Sartre ait imprimé une marque particulière.

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B. Clément : Quand même… Il parlait assez souvent de son système, sans trop de réticences ; en tout cas, quand on prononçait le mot devant lui, il ne se récriait pas. Et il me semble qu’il n’aimait pas trop qu’on le mette en face de déclarations de lui sur le même sujet qui pouvaient se contredire.

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F. Noudelmann : Sartre ne cesse de se contredire, mais c’est un piège : parce qu’il prend en charge lui-même sa propre contradiction, qu’il la vole aux autres, et qu’il en donne l’intelligibilité. Et c’est le piège dans lequel il ne faut pas tomber.

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G. Philippe : D’une certaine manière, la théorie sartrienne du « tourniquet » (emblématisée par la formule « Qui perd gagne ») rend compte de cette ambiguïté. Son analyse du mouvement dialectique est lucide, il sait que la synthèse n’est pas son aboutissement nécessaire ; que le mouvement dialectique peut très bien s’arrêter ou se bloquer – dans l’antithèse, justement. C’est même une solution de salut qui à ses yeux est tout à fait légitime, à des moments particuliers d’un parcours psychologique ou historique. À part ça, la notion de situation invalide en partie, chez Sartre, le reproche de contradiction, puisque chaque situation implique une réaction spécifique et que les situations diffèrent considérablement.

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Mais je voudrais faire remarquer que le Dictionnaire n’induit pas seulement un effet « coq à l’âne » – qui peut faire passer sans transition de Névrose à New York – effet lui-même susceptible, c’est vrai, de faire apparaître des contradictions. Le Dictionnaire produit aussi des séries signifiantes. Prenez par exemple la série des entrées « Guerre » (« Guerre de Corée », « Guerre d’Espagne », « Guerre d’Indochine », etc.) Une série comme celle-là permet de parcourir dans un ordre non chronologique – l’alphabet ne se soucie pas du chronologique – la série des guerres sur lesquelles Sartre a eu à prendre position et qui vont, là encore, faire apparaître les nuances, plus que les contradictions, dans l’attitude de Sartre par rapport au réel, par rapport à lui-même – c’est-à-dire aussi par rapport à son engagement.

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B. Clément : Il y a des renvois dans le Dictionnaire, d’une notice à l’autre ?

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G. Philippe : Bien sûr. Mais nous avons choisi de ne signaler que les renvois qui n’ont pas de caractère d’évidence ; dans les autres cas, nous avons jugé que le lecteur pouvait le faire lui-même.

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P. Vauday : Il y a un autre effet pervers possible du dictionnaire, Gilles Philippe vient d’y faire obliquement allusion, c’est la question de la chronologie. Le dictionnaire ne permet pas facilement de restituer une chronologie. Et dans le cas de l’œuvre de Sartre, il semble que ce soit quand même assez dommageable ; c’est une œuvre qui s’est toujours pensée dans le temps, dans la chronologie, dans la continuité, et même quand il y avait ruptures, elles étaient signalées par Sartre lui-même, qui essayait d’ailleurs de les prendre en compte. Comment votre entreprise de dictionnaire gère-t-elle cette affaire de la chronologie, au sens d’une articulation de l’œuvre à l’événement et à l’historicité survenante ?

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F. Noudelmann : La chronologie, ce n’est qu’une façon de représenter le temps. C’est sans doute même la modalité d’organisation du temps la plus bête. Le type d’unité, de continuité qu’engendre la stricte succession des événements est justement celle que Sartre a continuellement dénoncée. Ce qu’il a tenté c’est de penser et de mettre en œuvre un rapport qu’il appelle « régressif-progressif au temps », travaillant même de manière très originale – aujourd’hui c’est presque devenu un poncif – sur l’anachronisme. Dans le Flaubert, justement, c’est très intéressant, la notion « d’anticipation historique » voire de « programmation historique » lui permet de parler de Gustave enfant comme d’un auteur qui est déjà un auteur du Second Empire…

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B. Clément : Il l’est même avant sa naissance…

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F. Noudelmann : Avant sa naissance, oui… Donc travailler à la fois sur la projection et sur l’antériorité, c’est – en tout cas dans l’œuvre de Sartre – une contestation de la chronologie. Suivre date par date l’activité de Sartre, ça me paraîtrait vraiment aussi absurde que procéder selon un autre système qui, comme l’alphabet, s’avoue lui-même complètement arbitraire. Maintenant évidemment, je n’évacue pas la question de la temporalité d’une œuvre qui s’inscrit en effet dans son époque et en situation. Rendre compte de ces temporalités internes et externes de l’œuvre de Sartre, c’est bien l’objet de notre entreprise. Nous n’avons pas la prétention de donner la vérité de Sartre ; on ne peut pas donc pas reprocher au Dictionnaire de ne pas être une totalisation historique de son œuvre. Je refuse en tout cas l’objection de la chronologie, voire de la biographie : Sartre lui-même a beaucoup joué avec ces illusions, il a beaucoup mis en scène, et de manière très parodique, la biographie et le genre biographique et sa fausse objectivité.

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B. Clément : Cette réponse a sa cohérence, mais elle ne me paraît pas entièrement satisfaisante. Quand Sartre propose de substituer à la chronologie successive la méthode progressive/régressive, il substitue à un ordre qui ne fait pas sens (la chronologie) un ordre qui fait sens. Or ce n’est pas exactement la démarche qu’un dictionnaire peut suivre. Vous dites d’ailleurs vous-même qu’il remplace un arbitraire par un autre arbitraire. Ce n’est pas comparable à ce que fait Sartre quand il propose sa méthode « progressive-régressive ».

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F. Noudelmann : Il aurait donc fallu qu’on fasse quelque chose qui soit de type projet sartrien ?

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B. Clément : Je posais la question au nom des sartriens ; ils ne peuvent pas ne pas se la poser…

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F. Noudelmann : La réponse, le Dictionnaire la donne lui-même. En assumant son caractère arbitraire : le Dictionnaire ne prétend pas être ou avoir l’intelligence, c’est un aléatoire qui suit simplement le choix de la première lettre. Il n’a pas d’autres prétentions que le caractère aisé, facile de son emploi. Et puis, les outils chronologiques existent déjà ; on a sur le marché Les écrits de Sartre de Contat et Rybalka, on a la biographie de Cohen Solal, qui restent des outils importants. Notre but n’est pas de fournir un outil qui, par rapport à ceux qui existent déjà, soit redondant. Ce que nous offrons est très différent, et c’est aussi pourquoi nous pensons que c’est extrêmement utile. On s’est souvent dit en préparant le Dictionnaire qu’on aurait aimé avoir à notre disposition un tel instrument de travail lorsque nous étions étudiants. Cela reste en effet un outil, pas une thèse. L’intelligence du dictionnaire, elle n’est pas dans l’objet, mais dans l’usage de cet objet.

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P. Vauday : Justement, dans quelle mesure cette déchronologisation du texte (bruit de moto) permet-elle, selon vous, de découvrir de nouveaux aperçus ? Y a-t-il des récurrences, des résonances, que le dictionnaire permet de repérer, au-delà de la chronologie ? Pourriez-vous donner un exemple ?

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G. Philippe : S’il y a des récurrences importantes, elles sont normalement thématisées dans un article. Et puisque vous demandez un exemple : on pourrait imaginer que le rapport de Sartre à l’Italie reste disséminé dans des notices (notices sur les intellectuels italiens, notices sur la réception de Sartre en Italie, etc.) ; mais comme le nœud s’imposait comme centre d’une thématique forte, on a décidé de lui consacrer une entrée, quitte évidemment à suggérer un retour à des entrées de détail beaucoup plus précises. Il y a donc une entrée « Italie », mais nous n’avons pas supprimé pour autant les entrées correspondant par exemple à chacune des grandes villes que Sartre a fréquentées (Rome, Naples, Venise) Ces notices sont plus ou moins longues mais elles sont pour le lecteur une incitation à voyager dans le Dictionnaire, selon de libres va-et-vient ; dans la notice centrale, à laquelle il peut toujours se référer, il trouvera des informations plus synthétiques.

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B. Clément : Tout à l’heure François Noudelmann faisait allusion à la diversité des contributeurs, qu’il dit être pourtant tous « sartriens ». Votre parti pris affiché a été celui de la diversité des horizons critiques, méthodiques, peut-être même idéologiques. À quoi correspond ce parti pris ? Et comment le justifiez-vous aux yeux des sartriens de plus longue date, par exemple ? Et puisqu’on sait bien qu’il n’y a pas de dictionnaire entièrement neutre, sans « pensée de derrière », la question qu’on se posera nécessairement sera celle de votre principe, ou de votre orientation. Est-ce que vous aviez a priori dans l’idée un Sartre dont vous vouliez faire émerger l’image dans et par le Dictionnaire ? Ou au contraire (musique d’accordéon) étiez-vous décidés à reconnaître comme visage de Sartre celui qui se dégagerait de l’entreprise ?

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G. Philippe : Je vais reprendre sur le tout premier point. Pour commencer par des nuances : il n’y a pas d’auteurs opposés à Sartre dans le Dictionnaire, comme il y en eut – et de violents – dans les années 1960-1970, voire 1980. Il y a des gens qui n’accepteraient pas l’étiquette de « sartrien », et à juste titre : soit parce qu’ils ont peu travaillé sur Sartre, soit tout simplement parce qu’ils ne s’estiment pas en mesure de revendiquer cette étiquette ou cet héritage. Je pense à quelqu’un comme Gisèle Sapiro, qui a signé un grand nombre d’entrées sur la période de la collaboration, de la guerre, sur Socialisme et liberté, sur les textes de Sartre de Situations III, etc., et qui, je crois, ne se dirait pas sartrienne.

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F. Noudelmann : Mais est-ce que je peux vous poser une question à mon tour : qu’est-ce que c’est pour vous un sartrien ?

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B. Clément : C’est quelqu’un qui dit qu’il est sartrien.

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F. Noudelmann : Je ne suis pas sûr alors d’être un sartrien. J’ai une immense admiration pour Sartre, mais est-ce que je suis sartrien ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, et cela répondra peut-être à vos questions, c’est que cette discussion a eu lieu entre nous dès le départ. Il y avait deux options. La première consistait à uniformiser le Dictionnaire en faisant appel à un nombre assez restreint d’auteurs qui auraient eu toute facilité pour se concerter, s’accorder sur les principes généraux. L’autre option était défendue par Gilles qui pensait préférable de faire appel à une très large équipe. Je crois aujourd’hui que c’était la meilleure option ; en tout cas les résultats montrent qu’il a eu parfaitement raison ; parce que justement – c’est là l’originalité de ce Dictionnaire, ce qu’il montre à l’évidence – l’univers Sartre est composé aussi de la multiplicité de ses lecteurs, de la diversité de ses réceptions. C’est quand même un auteur qui n’est pas un auteur français à proprement parler : il y a un Sartre brésilien, un Sartre cubain, russe, italien, américain, africain, japonais… Eh bien, si le Dictionnaire peut donner une idée de tous ces Sartre différents, c’est que les approches sont singulières, impossibles à mettre sur un pied unique. C’est aussi qu’elles sont capables de faire apparaître des diversions. Il était important aussi d’intégrer, par ces différents auteurs, Sartre dans ses diversions. Alors… sartriens, non sartriens, anti-sartriens ? Certes il n’y a pas dans le Dictionnaire d’anti-sartriens (parce qu’évidemment, vous le savez bien, il y a les sartrophiles et les sartrophobes, il y a d’ailleurs une entrée là-dessus…). Disons que tous ceux qui ont travaillé sur ce Dictionnaire sont des gens qui connaissent très bien l’œuvre de Sartre. Alors si c’est ça, être sartrien, effectivement, l’équipe est sartrienne. Mais en revanche, je crois pouvoir dire qu’il arrive à tous ceux qui ont participé d’avoir de temps en temps un rapport critique à Sartre.

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B. Clément : Paradoxalement, on pourrait dire que le dictionnaire qui d’habitude a comme effet de donner de la personne une vision autorisée, aura presque ici l’effet contraire : il n’y aura plus un Sartre autorisé, puisque vous avez fait appel à des compétences très différentes, mais des Sartre divers. Et ce qui est autorisé, désormais, c’est qu’il y ait plusieurs Sartre.

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G. Philippe : Absolument. On a voulu rendre compte, je le disais tout à l’heure, de l’épaisseur, mais aussi de la complexité du personnage. Le Dictionnaire Sartre n’est pas simplement un dictionnaire sur Sartre ; c’est aussi effectivement une image de ce que l’auteur représente dans la conscience de 2005, ce qu’il est ou non pour la France en 2005. Il y aurait donc deux lectures, ou deux usages possibles du Dictionnaire. La première consisterait à y voir, traditionnellement, une source d’informations sur Sartre ; la seconde, à prendre acte de ce qu’est aujourd’hui une critique sur l’auteur envisagé dans sa multiplicité et dans sa diversité – j’ajouterais : sur l’ensemble de la planète, puisqu’on a affaire à un auteur qui a été lu et travaillé à l’échelle de la planète.