Sartre à Cuba : Le chemin se fait en marchant

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Sartre à Cuba : Le chemin se fait en marchant

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Lisandro Otero est un romancier et un journaliste cubain de grand renom, traduit en de nombreuses langues. Son activité est étroitement liée à la révolution castriste dont il fut un représentant officiel. Lors du voyage de Sartre à Cuba en 1960, il accompagna Castro et participa à leurs discussions politiques. Son témoignage est important pour comprendre dans quelles dispositions intellectuelles se trouvait alors Sartre qui écrivit une série d’articles enthousiastes, « Ouragan sur le sucre », avant de déchanter plus tard, lors de l’emprisonnement du poète Padilla. Plus de quarante ans après, les questions soulevées par les interlocuteurs gardent un sens propre à leur contexte historique, mais elles prennent aussi une signification étonnante au regard de la situation politique cubaine aujourd’hui. Otero allègue un cours inexorable. Mais Sartre, s’il analysait la logique délétère de la fraternité-terreur au cœur des révolutions, n’en faisait pas un destin et rappelait l’impératif pour les hommes de reprendre la main sur l’histoire.

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François Noudelmann

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Quand Sartre se rendit à Cuba en 1960, il fut gêné par la température trop basse de la chambre qu’il occupait à l’Hôtel National, climatisée pour satisfaire le goût des touristes américains qui visitaient l’île en masse avant la Révolution. Dans son texte « Ouragan sur le sucre », Sartre se souvient qu’il observait depuis les fenêtres de son immense « suite » les promeneurs en sueur marcher sous un soleil brûlant par une température de trente-trois degrés, pendant que lui, son corps parcouru de frissons luxueux, restait dans la pénombre accueillante de sa chambre. Les gratte-ciel du Vedado, témoins de la soumission de l’identité cubaine aux cultures nordiques, lui semblaient la preuve d’une dégradation par rapport à la métropole vorace. La fraîcheur des riches était une offrande à la richesse éphémère. D’une certaine manière, la température glacée et artificielle de sa chambre constituait une cause indirecte des bouleversements sociaux qui venaient de se produire.

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Après trente-six années écoulées, je regarde à nouveau les photos prises pendant ces journées-là. Pensif, Sartre fume face à un wagon de chemins de fer vide, destiné au transport de canne à sucre, pendant qu’un bouvier, une machette à la ceinture, s’approche de quelques bœufs. Sur une autre photo, nous traversons la baie de La Havane, où une douzaine d’hommes d’équipage, le sourire aux lèvres, se serrent sur un skiff très étroit. Une autre montre Sartre et Simone de Beauvoir marchant sur une place coloniale de La Trinité. Sur une autre, ils mangent du potage sur une table étroite, dans un restaurant rustique du vieux Marché Unique. On lit sur une affiche au-dessus de leurs têtes : « Repas chinois et créole, jour et nuit ». Sur une autre photo, Sartre regarde la tombe de José Martí avec, sur son visage, une grimace dramatique. Voilà les images de ces époques incertaines où j’arrive encore à me reconnaître ici ou là.

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Pendant le mois que dura son séjour à Cuba, je l’accompagnai chaque jour. Quelques jours après son arrivée, nous étions montés sur une jeep militaire pour parcourir la nouvelle Cuba. Nous étions invités par Fidel Castro, qui portait sur son front de commandant « guerillero » les lauriers encore frais de sa victoire. Nous commençâmes notre voyage par le Nord, vers Varadero. Ce fut un voyage rapide, au cours duquel nous voyions la mer lécher les quais au bord de la route. Après que Sartre se fut retiré dans sa chambre, Fidel organisa une partie de pêche jusqu’à l’aube. Au réveil, on a servi pour notre petit-déjeuner les fruits de mer pêchés pendant la nuit. L’excursion se déroula dans le même style : deux ou trois heures de randonnée en jeep au cours desquelles Fidel Castro montrait à Sartre depuis la voiture des travaux en cours et les sites de nouveaux projets économiques. Dès qu’on y arrivait, on faisait une halte. S’étant fait l’écho de la rumeur, les paysans accouraient et une fourmilière humaine entourait aussitôt les visiteurs. La popularité du chef de la Révolution était manifeste. Tous lui posaient des questions sur l’avenir : comment s’y prendraient-ils ? que ferait-on ? où et quand ? Parfois Fidel s’accroupissait et dessinait sur la terre l’emplacement d’une nouvelle population ou le plan d’un nouveau terrain de culture. On remontait ensuite dans les voitures. Et Fidel de signaler encore de nouveaux emplacements, son bras tendu en dehors de la fenêtre vers de nouveaux lendemains. Il était le Grand Démiurge. La Révolution commençait avec un enthousiasme frénétique. Ce fut cet échange étroit entre le dirigeant et le peuple qui amena Sartre à forger l’expression « démocratie directe ». Cuba s’orientait vers ce type de consultation, sans urnes ni discours électoraux et sans comices démocratiques, car le peuple était maître de la destinée qu’il modelait en utilisant le chef comme agent de sa volonté ; le dirigeant écoutait, et après avoir ausculté les vents de l’opinion, les transformait en projet politique. Tels étaient le message et le style.

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Le parcours se prolongea pendant plusieurs jours dans le Nord de Las Villas jusqu’à ce que Fidel prît la décision de se diriger vers le Sud. Ce fut à ce moment-là que nous partîmes en direction du Marais de Zapata. Nous quittâmes la jeep et montâmes sur des péniches à moteur en nous frayant un passage parmi les marécages et les crocodiles. Lorsque l’eau devint plus claire, nous nous arrêtâmes dans un lieu de repos que Fidel avait disposé en plein milieu de la Lagune du Trésor. Sartre l’a baptisé le « Rambouillet cubain », en référence au magnifique palais où les chefs d’État français accueillent d’habitude leurs hôtes les plus prestigieux. Mais ce Rambouillet était une baraque très austère où tous les invités dormaient ensemble à l’intérieur d’une enceinte unique encombrée de litières militaires. Il ressemblait plutôt à une caserne qu’à une villégiature, ce qui ne troubla aucunement Sartre qui, à peine arrivé, se mit à écrire dans un coin des hangars. Je n’ai jamais oublié sa disposition pour le travail intellectuel. Malgré la chaleur accablante de la journée et la sueur boueuse qui couvrait nos corps, malgré la fatigue des journées interminables, Sartre ouvrait un grand livre de comptabilité à feuilles quadrillées où il notait ses impressions du jour, sans même enlever sa veste noire de fossoyeur. Je remarquai avec stupeur que sa chemise blanche était tachée de boue rouge déjà sèche, alors que le nœud de sa cravate, demeuré intact, semblait prêt pour assister à un banquet officiel. Il ressemblait plus à un mineur adonné à son dur labeur qu’à un intellectuel. Alors que nous autres nous nous dirigions vers les douches habillés de vêtements amples pour secouer l’épuisement provoqué par les longs itinéraires, Sartre écrivait comme s’il s’était installé dans la Bibliothèque nationale de France. Simone de Beauvoir, au contraire, ne paraissait pas être aussi prête à supporter ces situations inconfortables et elle sollicitait, avec une discrète exigence, les conditions matérielles minimales. Sartre se montra toujours indifférent aux désavantages de l’environnement, à la chaleur, aux moustiques, aux incommodités de son lit, aux secousses des moyens de transport frustres ainsi qu’aux journées longues et épuisantes. La nuit venue, nous nous réfugiâmes dans une autre baraque, préparée en guise de salle à manger, et nous parlâmes jusqu’au petit matin.

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Seuls assistèrent à cette conversation Sartre, Beauvoir, Fidel et Raoul Castro, Celia Sánchez, l’écrivain Juan Arcocha, chargé de faire le traducteur-interprète, et moi-même. À chaque arrêt de notre voyage, on avait demandé à Fidel Castro plus de terres, plus de subsides, encore plus de tracteurs, d’écoles et de logements. Il était évident que les demandes dépassaient les capacités de l’État à les satisfaire. La Révolution avait éveillé des besoins demeurés latents depuis longtemps mais elle ne disposait pas de ressources suffisantes pour calmer autant d’appétits. Fidel dit qu’on prendrait immédiatement les mesures pour satisfaire les demandes des majorités populaires. Les Lois Révolutionnaires promulguées en cascade avaient obtenu d’emblée l’appui populaire très large dont la Révolution disposait alors. « Et si l’on vous demandait la lune ? », demanda Sartre à Fidel. Celui-ci réfléchit un instant, regarda par la fenêtre ouverte vers le brouillard sur la lagune et lui répondit : « S’ils me demandent la lune, c’est qu’ils en ont besoin et il faudrait la leur donner. Toutes les demandes qu’ils font, quelles qu’elles soient, ils ont le droit de les obtenir ». Sartre conclut : le seul humanisme possible est basé sur le besoin. Mais il n’avait pas compris le caractère brutal des fortes oppositions et des ennemis puissants et hostiles, dont l’impérialisme, auxquels devait faire face le gouvernement révolutionnaire. C’est pourquoi ce dernier avait besoin de s’attacher l’appui populaire le plus tôt possible : il en aurait bientôt besoin pour survivre.

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Intrigué par les grosses cigarettes marque « Boyard » que fumait Sartre, Fidel voulut les goûter. Il lui demanda s’il connaissait la saveur des « havanes ». Ils échangèrent alors leurs tabacs respectifs et fumèrent à leur goût. Sartre s’enquit des conditions qui avaient déterminé la défaite de l’armée de Batista. Fidel lui expliqua comment il avait refusé l’idée de quelques révolutionnaires de conspirer en collaboration avec les forces armées. La lecture de « La technique du coup d’état » de Curzio Malaparte, dit-il, outre le fait d’être un texte historiquement faux, avait été profondément nuisible pour les insurgés cubains. À Cuba, on croyait aux conspirations avec ou sans l’armée, mais jamais contre l’armée. Fidel estimait quant à lui qu’on ne pouvait faire une révolution profonde avec le concours des institutions armées, c’est pourquoi il évita autant que possible le coup d’État. Au cas où la conspiration du général Castillo se serait consolidée, il aurait fallu continuer la lutte.

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Sartre attaqua alors un sujet difficile. Toutes les révolutions, tôt ou tard, avaient dévoré leurs enfants et avaient basculé dans la terreur afin de survivre. Robespierre, Saint-Just, Machiavel, Trotski, avaient conseillé la violence comme un moyen de conserver le pouvoir dès que celui-ci commence à s’affaiblir suite aux actions contre-révolutionnaires et aux oscillations de l’opinion publique. Comment pouvait-on éviter cela à Cuba ? Fidel lui répondit qu’il refusait les procédés basés sur la force et qu’il faisait confiance aux méthodes persuasives. La meilleure manière de s’entendre avec le peuple était d’utiliser le raisonnement et la logique. Cela justifiait les longs discours, minutieux et didactiques, qu’il faisait à l’époque. Fidel croyait à un accroissement de la culture populaire au fur et à mesure des années, culture qui contribuerait à augmenter la capacité de compréhension des masses. On atteindrait de la sorte les buts fixés par la Révolution sans faire appel à des contraintes. En se rappelant peut-être les erreurs de Staline, Sartre trouva la réponse de Castro satisfaisante : on ne devait pas sacrifier une génération à une autre, voilà quel était son critère.

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Ce fut alors au tour de Fidel de s’enquérir de la situation de l’Algérie et du Front de Libération Nationale ainsi que de ses tactiques de combat. Il voulut se renseigner sur les tensions politiques à l’intérieur de la France et sur la manière dont Charles de Gaulle contournait les orages. Il posa ensuite des questions sur l’équilibre des forces dans le monde arabe, sur les changements promus par Gamal Abdel Nasser et son jeu Est-Ouest. On parla de Bourguiba et de sa vraie capacité à changer la problématique du Nord de l’Afrique. Le matin était déjà avancé lorsque nous regagnâmes nos lits. Le lendemain à l’aube, Fidel s’adonna à la pêche en employant une méthode inaccoutumée. Les FAL, fusils automatiques légers de fabrication belge, venaient de parvenir sur le sol cubain. L’arme était réputée pour son efficacité et Fidel l’essayait sans trop de scrupules. Lorsqu’il décocha une balle sur le fond marécageux des eaux, celles-ci firent jaillir des tourbillons de boue dont surgit un long poisson mort qu’on vit flotter aussitôt en montrant son ventre blanc. La Lagune du Trésor était célèbre pour les immenses truites qui y séjournaient. Près du « Rambouillet » cubain, des touristes américains avaient loué une cabane. Fidel voulut leur rendre visite et ils le reçurent avec un enthousiasme débordant en leur montrant leurs techniques de pêche. À l’aide d’une excellente canne et d’un fil splendide, Fidel essaya sans succès d’accrocher une truite et finit par avouer sa préférence pour « sa propre » méthode. Lorsqu’ils prirent congé, les touristes lui offrirent l’équipement connu comme la « Cadillac des moulinets de pêche ». Cette nuit-là, Fidel voulut montrer à Sartre les plans pour le centre touristique « Guamá » dont la construction était prévue sur le lac. Les bureaux étaient situés sur la rive opposée. Afin d’écourter le trajet, nous prîmes à nouveau les péniches et avançâmes à une grande vitesse au milieu d’une nuit épaisse et obscure. La visibilité était presque nulle. Je sentis tout à coup un grand coup qui secouait le fond du bateau : nous avions échoué sur un banc de sable. Le bateau sur lequel voyageait Sartre avec son hôte s’arrêta aussi. Fidel nous demanda ce qui s’était passé et nous lui avons fourni une explication. Il enverrait des secours, dit-il, et il continua son voyage. Mais les secours ne furent pas nécessaires. À l’aide de perches, nous réussîmes à dégager notre quille du fond de sable et nous rejoignîmes le reste du groupe. Fidel montrait à Sartre et à Beauvoir des plans, des photos, des croquis. Nous retournâmes vers nos baraques très tard dans la nuit. Le lendemain, nous poursuivîmes notre voyage en hélicoptère en survolant de près les hautes palmeraies royales. C’était une sensation enivrante, comme si nous glissions dans une Formule 5 (sic) sur une autoroute en coton. Sartre souriait, satisfait. C’est ainsi que nous fîmes retour à La Havane. Ce ne serait pas son dernier voyage sur l’île, il l’avait déjà visitée en 1949 et y reviendrait deux années plus tard.

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J’ai fait des études à Paris dans les années qui suivirent l’existentialisme. Sartre était à cette époque un modèle et une référence. Ses propositions concernant l’homme qui pense m’avaient convaincu. J’ai lu avec passion son essai Qu’est-ce que la littérature ? ; j’étais frappé par son imputation de tentation d’irresponsabilité à l’endroit des écrivains d’origine bourgeoise. Les intellectuels en effet, soutenait-il, doivent se sentir responsables de tout, autant des guerres perdues que gagnées. L’écrivain engagé doit comprendre profondément que toute œuvre est l’expression d’un fait social.

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Depuis le triomphe de la Révolution, un conflit grandissait à Cuba qui opposait une aile modérée du Mouvement 26-juillet aux anciens communistes du Parti Socialiste Populaire, qui n’avaient pas participé massivement au processus insurrectionnel. Les marxistes créoles s’étaient alliés à Batista depuis le milieu des années trente jusqu’aux années quarante. Le « browdérisme [1][1] De Earl Browder, secrétaire général du parti communiste... » conciliateur l’avait emporté chez les communistes cubains. Depuis le gouvernement de Ramón Grau en 1944, mais surtout sous la présidence de Carlos Prío en 1948, une forte répression à l’endroit du parti communiste s’était amorcée, tout à fait adaptée aux méthodes de la Guerre Froide. Les vieux communistes avaient condamné l’attaque de La Moncada : ils la considéraient comme un « putsch » mené par un groupe d’aventuriers alliés à Fidel Castro. Ils soutenaient que Batista serait renversé par des mouvements de masse, des grèves et par la résistance sociale, et que la lutte armée était une méthode utilisée par des opportunistes ambitieux. La classe ouvrière organisée n’avait pas participé massivement à la révolte, même si la plupart des hommes qui avaient attaqué La Moncada étaient pauvres et provenaient du peuple dans leur grande majorité. Un Front Ouvrier National Uni, auquel les communistes participèrent, exista durant les étapes finales de l’insurrection. L’insurrection dans la ville avait été vigoureusement animée par les étudiants. Par ailleurs, une classe moyenne professionnelle réformiste aspirait à un humanisme bourgeois et militait au sein du Front de Résistance Civique. L’Armée Rebelle était constituée de paysans sans terres qui aspiraient à une réforme agraire d’une très grande portée. Une partie des étudiants radicaux, qui s’étaient unis aux paysans armés, formèrent l’Aile gauche du Mouvement 26-juillet. Le Parti Socialiste s’était rapproché de ce dernier car il ne disposait pas de la force nécessaire pour agir d’une manière indépendante. Ce fut ce groupe qui s’opposa au Mouvement 26-juillet modéré et aux réformistes. La lutte politique se manifestait dans un conflit dont l’enjeu était la mainmise sur les affaires culturelles. Il y avait d’une part les vieux communistes, et d’autre part l’équipe de jeunes intellectuels réunis autour de l’hebdomadaire Lundi de Révolution, dont la plupart provenaient de la revue Cyclone, qui était elle-même un prolongement de Origines. Quelques-uns parmi les vétérans défendant un art engagé souhaitaient adopter les principes du réalisme socialiste jdanovien. Par ailleurs, les écrivains de l’aile modérée tenaient surtout à éviter d’étouffer par des consignes la liberté et la créativité, en permettant le libre déploiement de l’imagination artistique. Un groupe était doctrinaire, l’autre permissif. En vérité, leur conflit n’allait pas au-delà d’une rivalité en vue du pouvoir politique.

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La visite de Sartre fut utile pour approfondir la discussion autour de ces sujets. Les intellectuels cubains l’ont invité à un dialogue privé, ouvert à toutes les tendances, même s’il fut publié plus tard. Je me souviens de lui avoir posé une question visant à obtenir son évaluation du « réalisme socialiste » soviétique. Mon intention n’échappa pas à Sartre qui considérait que la littérature de Cholokhov n’était pas contre-révolutionnaire, mais caractérisée par une distance critique. Il fit mention de Terres défrichées. Les recettes avaient sclérosé la littérature en Union Soviétique, affirma-t-il. Sartre tentait cependant à ce moment-là de se rapprocher du socialisme réel, c’est pourquoi il ne procéda pas à une attaque frontale mais défendit plutôt, avec abondance d’arguments, quelques aspects de la culture du socialisme : les imprimeries de l’État, les éditions massives, la création d’habitudes de lecture, le fait de tirer profit des expériences du peuple dans les thèmes littéraires. Cependant, vers la fin de sa réponse, il parla de l’énorme avantage d’être écrivain dans un pays comme la France, « où il pouvait dire non ». Il situait les intellectuels des nations encore prises dans le processus de libération nationale dans la catégorie des réformistes, alors qu’il considérait que la bourgeoisie devait au contraire se situer dans l’opposition. Il relata ensuite comment il avait été sommé de changer la fin de La Putain respectueuse : la prostituée se laissait mettre en prison pour ne pas dénoncer le Noir. Sartre accepta de mauvais gré : il avait déjà été obligé d’opérer une modification similaire dans l’adaptation cinématographique de la pièce. Mais il fut agacé que la demande lui eût été adressée au nom du peuple sous le prétexte que les masses soviétiques n’auraient pas aimé le dénouement de la version originale. Assumer la représentation d’une hypothétique volonté populaire afin de justifier la décision d’un bureaucrate, cela lui répugnait et il ne mâcha pas ses mots en ce sens.

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Le conflit idéologique au sein de la Révolution révélait qu’un de ses protagonistes, marqués par les dogmes philosophiques soviétiques, était porteur d’un système de valeurs bien défini, à savoir le marxisme-léninisme. Le courant libéral réformiste, pour sa part, comptait parmi ses aspirations un peu de tendance démocratique, quelques aperçus libertaires, la troisième position : « pas de pain sans liberté, pas de liberté sans pain », des programmes creux de la gauche latino-américaine, la réforme de Córdoba, l’aprisme [2][2] de APRA : Alianza Popular Revolucionaria Americana...., la révolution cubaine ratée de 1933, le libéralisme populiste. Bref, un chaos de projets informes. À ceux qui accusaient le régime de Castro de pro-communisme, les adhérents au Mouvement modéré 26-juillet répondaient qu’on était en train de faire une Révolution à Cuba, « aussi cubaine que les palmiers ». Il y avait un grand souci de raviver l’identité nationale pendant que l’influence d’une certaine bureaucratie devenait de plus en plus décisive dans les affaires cubaines. Pour cette raison, nous demandâmes à Sartre si l’on pouvait mener à bien une révolution sans idéologie. Il répondit que l’homme ne peut changer ses conditions de vie que s’il se change d’abord lui-même. La Révolution française de 1789 fut aveugle, la bourgeoisie crut qu’elle allait devenir la déesse universelle et ne comprit que trop tard le conflit qui l’opposait au peuple. Tout cela déboucha sur une dictature militaire. Il faut donc, pensait-il, que la praxis crée ses propres idées qui l’éclairciraient en retour. Le bonapartisme avait été la destinée finale de tout cet effort pour changer la vie.

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Lorsque Sartre quitta Cuba, les Etats-Unis d’Amérique renforçaient leurs agressions, refusaient de lui vendre du pétrole et suspendaient l’achat du sucre. L’Union Soviétique de son côté augmentait son aide économique et militaire. La praxis quotidienne forgeait au fur et à mesure le modèle à suivre. La raison d’État prédominait dans sa crudité la plus nue. La Révolution prenait une tournure qui virait au socialisme soviétique, même si elle n’a jamais perdu sa fraîcheur originelle et la singularité de son cheminement. Très peu de gens s’étaient aperçus à l’époque de la nature du régime politique qui allait prévaloir à Cuba dans les années à venir. Sartre nous avait laissés en proie à notre destin idéologique sans nous proposer d’alternatives. Vu son énorme influence intellectuelle, ses conseils auraient pu être pris en compte par beaucoup de gens. Cependant, ils auraient été impuissants à détourner la Révolution de son cours inexorable, marqué par les pressions de l’histoire en marche. Le meilleur enseignement laissé par le séjour de Sartre se résume peut-être dans ces vers d’Antonio Machado : « Toi qui marches, il n’y a pas de chemin / le chemin se fait en marchant [3][3] En version originale : « Caminante, no hay camino/se.... »

Maurice Matieu, Sartre de dos, Dérisoire, huile sur toile, 195 x 130 cm, 1986. © Maurice Matieu.

Notes

[1]

De Earl Browder, secrétaire général du parti communiste des USA pendant la 2e guerre mondiale. Ce nom désigne un mouvement préconisant l’alliance entre les forces du travail et la bourgeoisie « nationale-progressiste » autour de l’industrialisation dirigée et contrôlée par l’État.

[2]

de APRA : Alianza Popular Revolucionaria Americana. Mouvement péruvien, socialiste modéré, actif jusque dans les années quarante.

[3]

En version originale : « Caminante, no hay camino/se hace camino al andar. »