Dire tu

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Dire tu

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Ce moment-ci.

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Où ne croyons pas encore ce que nous savons.

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Où l’incrédulité ne nous a pas tout à fait désertés – ni la révolte.

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Où la tentation est vive encore, de l’impensable adresse, de l’impossible apostrophe – de l’obsédante et imprononçable deuxième personne du singulier.

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Ce moment de l’ultime comme si.

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Ce moment aussi où l’unanimité chaleureuse de l’amitié nous fera peut-être oublier non pas qu’elle est venue, la mort que nous redoutions, mais qu’elle nous laisse en effet – comme il disait « la philosophie en effet » – qu’elle nous laisse en effet « sans forces », d’ailleurs sans courage ; « sans voix », d’ailleurs sans mots ; et que nous n’opposerons à son ravage que la dérisoire défense de nos voix rapprochées, de nos mots d’emprunt.

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Ce moment-ci, précisément, n’ayons garde de le laisser passer. Cherchons aujourd’hui – ici, en ce lieu qu’il a voulu et inventé, sur lequel il n’a cessé de veiller, cherchons à le prolonger, à le retenir, à différer sa résorption dans un deuil accompli.

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Amis, nous parlerons, mais nos voix réellement seront sans voix. Sans mots, nos mots, en effet.

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J’ai dit comme il disait. Nous ne faisons que commencer avec la citation. Jamais nous n’avons cité Jacques Derrida comme nous allons le citer à présent, jamais nous ne l’avons lu comme désormais nous le lirons. C’est-à-dire – et c’est une autre citation – « du point de vue la mort ». Peut-être est-ce ce qu’il voulait dire quand il écrivait, il y a peu de temps – si peu de temps – qu’on ne l’avait encore jamais lu vraiment. Ce « sans force » dont je parle n’est pas mon aveu ; ni non plus ce « sans voix », qui dit notre condition présente et désespérante ; ni donc ce « point de vue » que j’ai nommé sans périphrase : car tous je les cite, les ayant entendus il y a plus de dix ans, de la bouche même de Jacques Derrida qui à Beaubourg, un soir de janvier 1993, rendit hommage à son ami Louis Marin, en présence de sa femme Françoise et de ses enfants.

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Je l’entendais parler en public pour la première fois. Je ne découvrais pas seulement qu’on peut faire, d’une œuvre théorique exigeante et rigoureuse, une lecture attentive aux dispositifs de l’esprit le plus aigu comme aux arcanes du cœur le plus subtil, le plus impliqué ; je découvrais que la douleur fait lire ; je découvrais surtout que la voix vivante et sensible est la chair impalpable de la philosophie. Cette voix – ces paroles – m’ont habité pendant dix ans. J’ai cherché obstinément à me procurer les pages où j’espérais que les mots garderaient trace de ce que j’avais entendu – et vécu. Lorsque, il n’y a pas si longtemps, j’ai rencontré Jacques Derrida (je croyais alors savoir pourquoi je le rencontrais) je lui ai demandé où je pouvais les trouver. « Ça n’a jamais été publié », m’a-t-il dit. Je me souviens de lui avoir écrit un jour (cette insistance à présent me fait honte) pour lui dire en quelle nécessité me tenait leur absence.

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À chaque deuil que j’ai traversé, ou seulement côtoyé, ces mots illisibles me sont venus aux lèvres, au cœur, à l’esprit ; j’entendais la voix qui les avait prononcés.

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Aujourd’hui hélas c’en est fini de ces malentendus ; l’obliquité n’est plus de saison, ces mots n’étaient pas pour un autre deuil, aujourd’hui seulement je comprends l’oracle.

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Aujourd’hui nous lisons vraiment ; et nous sommes face à l’impossible.

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Voici ces phrases qui m’ont fait si souvent défaut et auxquelles je m’aperçois aujourd’hui que je n’ai pas cessé de manquer :

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« Qu’est-ce que le “sans force” où nous laisse la mort, la mort de l’ami, quand il faut aussi y travailler au deuil de la force ? Le “sans force”, le deuil de la force, est-ce possible ? Au fond, c’est la question que nous laisse Marin, c’est la question avec laquelle il nous laisse, comme des héritiers, des héritiers riches et impuissants, c’est-à-dire à la fois munis et démunis, livrés à notre esseulement désemparé, forts de lui, responsables et sans voix. »

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Désemparés, certes. Démunis. Et sans force. Sans voix.

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Je me souviens, disant cela : « sans voix », le citant, de « la voix qui garde le silence », dont il parlait en 1967, lisant Husserl. De cette voix sans voix, qu’il appelait aussi conscience. Sera-ce notre voix aujourd’hui ? Nous ne faisons que commencer avec la citation. C’est-à-dire avec ce qui semble, comme la voix, « pouvoir se dispenser de cette extériorité dans l’intériorité, de cet espace intérieur dans lequel est tendue notre expérience ou notre image du corps propre. »

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Nous n’avons plus de propre, tout à coup. Car la citation, c’est aussi ce qui relève de cette fidélité infidèle qu’il nous a apprise. Fidélité, car ce seront ses mots – les siens, mot à mot. Et infidèle, car nous les détournons déjà, car le « point de vue » qui n’est pas nommable – seulement citable – déjà les défigure à nos yeux. Déjà.

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« Comme il disait », dirons-nous. Ou bien : « Ce sont ses mots… » « Il aurait sans doute dit… » « Jacques Derrida appelait cela… » « Je le cite… »

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Nous nous apprêtons à ouvrir des milliers de guillemets désespérés. Nous parlerons, amis, oui, nous citerons, mais précisément c’est parce que nous serons « sans voix », sans sa voix. Nos voix garderont ce silence. Elles veilleront sur lui.

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Les voix de Platon (dans La Pharmacie de Platon), de Freud (dans « Spéculer-sur “Freud” »), de Husserl (dans La Voix et le phénomène), sa plume n’a pu les faire bruire, à sa guise imprévue, inouïe, que parce que depuis longtemps elles s’étaient tues. Ce « taire », dès longtemps accompli, ce « tu » lointain, monumental, donne lieu à la prosopopée, fiction d’une voix inauthentique et ensemble authentique qui désormais nous hantera. À cette voix, silencieuse en effet, correspond un nom qui réellement n’appartient à nul homme que l’on connaisse ou qu’on ait connu – et qu’on désigne en usant de la troisième personne.

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Rien à voir avec ce « tu » de la voix chère, encore vibrant de son incarnation, rien à voir avec ce « tu » presque encore sonore, que les radios, ces jours-ci nous ont fait entendre sans discrétion. Ce « tu »-là intimide, il paralyse. À la lettre, il est imprononçable.

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L’idée ne peut pas ne pas naître, pourtant, d’une personne qui l’approcherait. Tentation grammaticale et révérente, quoique familière, de la deuxième personne. Le tu est cette personne qui s’adresse à la voix en allée – à l’absence encore incroyable. Michel Deguy parle dans À ce qui n’en finit pas d’un « tu affolant, sans destinataire ». Et Jacques Derrida lui-même, je m’en avise aujourd’hui, se tient devant le tutoiement – devant le tu – comme sur un seuil infranchissable. Car le tu est ce qui ne sonne pas, ne se dit pas, ne saurait se dire. Seul peut-être, le prénom…

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Il disait, en l’absence vive d’Emmanuel Levinas : « Souvent ceux qui se font alors entendre dans un cimetière en viennent à s’adresser directement, tout droit, à celui dont on dit qu’il n’est plus, qu’il n’est plus vivant, qu’il n’est plus là, qu’il ne répondra plus. Les larmes dans la voix, ils tutoient parfois l’autre qui garde le silence… »

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Il disait, en l’absence vive de Jean-François Lyotard : « Est-ce que j’abuse en déclarant à Jean-François, ici maintenant, n’osant encore le tutoyer, comme si c’était la première fois de ma vie, gardant encore le vous, le gardant, lui, fidèlement en vie dans notre vous… »

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Il disait encore, en l’absence vive de Maurice Blanchot – et c’est là qu’est tissée le plus étroitement l’équivalence de la deuxième personne et de ce silence homonyme, amical, qui réunit les abandonnés – qui nous réunit ; il disait : « Il nous reste à penser sans fin, à tendre l’oreille pour entendre ce qui continue et ne cessera de résonner à travers son nom, dans votre nom, je n’ose pas dire “ton nom”… »

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Et en l’absence de Louis Marin, je cite de nouveau : « Forts de lui, responsables ».

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Le tu impressionne. C’est qu’il est le secret d’une force inouïe : celle qui consiste dans l’entremêlement de la voix vive et de l’autre – feu la vive voix. Cet entremêlement est notre force. Et le travail de la citation, où le tu à la fois perd et prend voix, notre responsabilité – désormais.

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Une responsabilité qu’indiquaient déjà, sans y penser peut-être, les dernières phrases de La Voix et le phénomène, que je détourne volontiers (avec la citation, nous ne faisons que commencer) pour essayer de dire comment nous parlerons aujourd’hui. Je cite, donc : « Il reste alors à parler, à faire résonner la voix dans les couloirs pour suppléer l’éclat de la présence. Le phonème, l’akoumène est le phénomène du labyrinthe. Tel est le cas de la phonè. S’élevant vers le soleil de la présence, elle est la voie d’Icare. »

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Je veux pour finir nommer les voix amies, proches à se méprendre, à se tordre les mains, qui ne se feront entendre aujourd’hui que par cette citation de leur nom, par quelques mots qu’ils ont demandé qu’on lise pour eux, amis retenus au loin et qui m’ont chargé de dire ici combien ils déploraient l’imperfection de leur présence parmi nous : Natacha Avtonomova, Geoffrey Bennington, Michel Deguy, Alexander Garcia Düttmann, Lucette Finas, Jürgen Habermas, Jean-Michel Rabaté.

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Je dirai un peu plus de Paul Ricœur. Jacques Derrida avait accepté la proposition que je lui avais faite de venir ici même dans quelques jours, le 13 novembre précisément, participer à un de nos samedis du livre. Nous devions y parler du Parcours de la reconnaissance que Paul Ricœur a publié au début de cette année. Je dirai peut-être un jour de quel chemin cette rencontre – et ce mot de reconnaissance – devait être le terme. Il me semble aujourd’hui que nous l’espérions tous les trois, non comme un moment où serait révélée la vérité d’un lien mais saisie la chance d’un sens commun. Mes derniers mots seront les mots que Paul Ricœur adresse à la mémoire de Jacques Derrida ; il a souhaité que ma bouche les prononce. Je dois dire que cette tresse me bouleverse.

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« Moi aussi je pleure la perte du penseur le plus créatif de notre temps. Il a osé subvertir les discours de surface jusqu’à déconstruire leurs présuppositions non-dites. Il a ainsi ouvert des voies neuves pour la lecture des textes de notre culture.

Je m’étais rapproché de lui jusqu’à partager une sorte de complicité affectueuse qui nous a permis de nous prénommer jusque dans les derniers jours. »