Nous entrons dans le revenir de Jacques Derrida

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Nous entrons dans le revenir de Jacques Derrida

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Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard et c’est dans ce retard que le savoir vivre se forge comme le défaut de vivre, et comme sa seule question. En tant que question philosophique, la question de vivre se présente comme un non-savoir-vivre : comme un vivre dans le non-savoir, comme ce vivre à mort que Derrida nomme la-vie-la-mort et le survivre.

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Jacques Derrida est mort. Il nous regarde déjà depuis « la-vie-la-mort » qu’il n’a cessé de vivre et de penser à mort – et le premier nom qu’il donna non seulement à la mort, mais au mort, c’est-à-dire à ce qui dans la vie n’est pas vivant, ce fut le supplément qui habite toujours déjà le « Présent vivant » de Husserl (La Voix et le phénomène, De la grammatologie), mais aussi la parole vive que Platon croit pure de toute écriture (La Pharmacie de Platon). C’est depuis cette affirmation d’une supplémentarité originaire, qui était aussi celle d’un radical défaut d’origine, et en cela le non-savoir même, que Derrida a été comme Socrate le taon de la cité – devenue un monde « mondialisé ». N’ayant jamais renoncé à ce socratisme radical, il n’aura cessé et il continuera de taonner le monde de ce non-savoir – car telle fut et sera la déconstruction comme expérience du « supplément d’origine » : la hantise de Socrate, dont Socrate lui-même prévient les Athéniens à la fin de son procès. C’est cette structure de revenance que Socrate interroge sous le nom d’eidôlon, que l’on a interprétée ensuite comme une question d’essence, et que Derrida réinterroge au titre de ce qu’il appelle l’itérabilité du supplément (La Voix et le phénomène).

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Or, la supplémentarité élémentaire que Derrida met à découvert est aussi celle d’une impossibilité de toute maîtrise et en cela d’un intraitable non-savoir-vivre – et c’est ainsi que revient Socrate. Socrate taonnait en effet la polis de son éternelle question : ti esti ? (qu’est-ce que ?). Platon, et avec lui, et derrière lui, la métaphysique, Heidegger compris, transformèrent cette affirmation première et sans appel d’un non-savoir-vivre en une « question de l’être », promettant ou même assurant l’existence d’une contrée à conquérir de la vérité, d’un intelligible au-delà de tout sensible trompeur, voire d’une propriété (Eigentlichkeit) originaire du Dasein, c’est-à-dire de l’existence en tant qu’apprendre à vivre.

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Socrate, cependant, au terme du procès que lui fit la cité parce que, ne supportant pas ses questions, elle l’accusait d’impiété, prévint les Athéniens et leurs héritiers de sa hantise à venir, de son revenir interminable et intraitable, et comme d’une revenance du supplément qu’il aura été au texte lui-même supplémentaire de Platon, par où la supplémentarité comme revenance généralisée est survivre dans le non-savoir même. Socrate, qui ne savait pas de quoi il parlait lorsqu’il était déjà hanté, et depuis toujours, dès sa première apparition, par son daimôn, leur annonça ce jour-là, au terme de son procès, qu’il reviendrait parce qu’il allait banqueter désormais auprès d’Homère et d’Orphée – dès qu’il aurait bu la ciguë.

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Jacques Derrida aura incarné en personne la désédimentation de cette question, ti esti ?, et de la facture selon laquelle elle avait pu devenir la question tranquillement traduite par qu’est-ce que ? – tranquillement devenue la « question de l’être ». C’est ce qu’il a appelé la déconstruction et qui l’installa d’emblée sur cette scène spectrale inauguralement jouée par Socrate, et c’est ce qui suscita en retour agressivité, bêtise, et parfois haine, réactions mortifères de dénégation, celles-là mêmes qui tramèrent l’animosité et le crime d’Anitos.

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Dans l’Athènes qui fit ce procès politique, et condamna Anaxagore et Protagoras avec tant d’autres à l’amende ou à l’exil, dans cette Athènes qui vit naître la métaphysique comme la mémoire même de ce procès, et comme la consignation hypomnésique de son interprétation, seul Socrate choisit de dialoguer avec la cité et tout contre elle jusqu’au bout : à mort. Derrida fut et demeurera de cette trempe. Il fut et restera trempé par Socrate – tout contre Platon « qui était malade » (Platon, Phédon, 59 b) le jour où Socrate but la ciguë plutôt que de trahir ceux qu’il devait piquer de son dard : la pointe de la question ti esti ne cessait de venir ébranler d’avance toute réponse assurée, sapait tout sol, toute propriété, toute pureté intelligible, toujours déjà contaminée et disséminée par sa supplémentarité, par son défaut d’origine, et par la suppléance hypomnésique ou scripturaire de ce défaut – hypomnésique et scripturaire signifiant aussi technique (Freud et la scène de l’écriture, Foi et savoir), et ouvrant ainsi seulement cette survivance spectrale d’où Socrate banquette encore et à jamais auprès d’Orphée, Homère et Derrida.

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Derrida fut et survivra comme une intransigeance intraitablement exemplaire, celle-là qui conduisit Socrate à mourir plutôt que plier. Sa vie aura été exemplaire comme doit l’être toute vie philosophique, mais à cette extrémité de la philosophie qu’est le socratisme. Jusqu’à la fin, ce vivre à mort, la-vie-la-mort, fut une guerre contre lui-même, comme il le dit avant de se rendre au Brésil cet été, guerre au même dont procédait sa vigilance démoniaque à l’égard de tout cliché. C’est ainsi qu’il rejeta les oripeaux de « l’intellectuel », ne cessant de dire sa fragilité de colosse, affirmant devant la mort et la loi qu’il n’aura pas appris à vivre – à mourir : son non-savoir allait jusque-là, et ce sentiment du retard sans appel le lia toujours à Hegel.

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L’exemplarité de Derrida reviendra comme celle de Socrate depuis l’annonce et comme la hantise de son retour, comme l’annonce et l’épreuve nietzschéenne de ce fait qu’il n’y a que du retour. C’est aussi ce que n’aura cessé de dire et ne cessera de répéter la déconstruction. Comme ce père mort qu’il interrogea dans ses innombrables textes hantés par Freud, le fantôme va revenir de celui qui a tellement parlé du fantôme et de son immanquable retour : nous entrons dans le revenir de Jacques Derrida.