Hommage

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Hommage [*]

1

Je n’ai pas envie de parler. Moi non plus.

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[Je dois en avertir aussi : c’est, pour une très large part, inaccompli, improvisé – mais non au sens où il l’annonçait, lorsqu’il disposait devant lui, nous en avons tous été témoins, une trentaine de pages dactylographiées. « Au moins ».]

3

De quelque façon qu’on s’y prenne, il n’y a rien à dire. Parler, brutalement, est impossible. Le deuil, comme la mort, ne se partage pas. Nous restons seuls – ce mot inquiétant dont nul ne sait d’où il vient.

4

Lui cependant, Jacques, il a encore parlé, au-delà de toute parole possible. Il a bravé une dernière fois l’absolue condition, l’impossible même, qu’il appelait la condition inconditionnée : il a franchi l’interdit du dire, de ce « pas au-delà » que Blanchot avait reconnu dans l’écriture telle qu’il l’avait pensée : la lettre toujours déjà morte et sans fin survivante. Et ce fut pour nous donner, l’autre jour, de cette voix d’outre-tombe qui fut à cet instant la voix de Pierre, et sa voix aussi bien – je l’entendrai toujours –, sa bénédiction. C’est-à-dire, puisque telle était sa générosité, la singularité absolue de sa diction.

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Lui, alors, le penseur spéculatif, le premier des métaphysiciens d’après l’interminable effondrement des métaphysiques ; lui, dans la « folie de la Raison » qu’a évoquée Jean-Luc, il a dit exactement ce qui pouvait seul dissiper l’affliction, couper court à la déploration, délivrer. Il n’a pas levé le deuil, qu’il avait dit et redit originaire ; le labeur n’était pas son style. Il nous a en revanche restitués à la simplicité de notre singularité, à notre sincérité, celle-là même qui nous permettait de nous assembler, tous, dans notre semblance mortelle qui est notre similitude, sans dissimulation possible ni simulation. Ce que nous avons éprouvé, là, ce fut l’instance de l’immortalité.

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C’est pourquoi il nous revient à notre tour de parler, de dire quelque chose, serait-ce presque rien, tant la difficulté est immense. En hommage, sans vassalité, à l’homme – donc ; à l’inhumé, désormais ; avec l’humilité qu’il faut. Sans transport d’aucune sorte, par conséquent, nulle méta-nymie, -phore, -bole, -lepse, -thèse, -physique, etc. Il convient, en mémoire de lui, le déraciné, et la méfiance même à l’égard de toute « radicalité », de savoir rester, comme on dit, « terre à terre ».

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Je dirai donc tout d’abord un mot de notre amitié, ou de la sorte d’amour, sans doute, que je lui ai portée. Elle est née, cette amitié, sur le fond d’une admiration pour le penseur, pour l’écrivain, immense à mes yeux éblouis dès ma lecture de ses premiers textes, en 1962. J’y reviendrai très brièvement. Et elle s’est nouée dès notre première rencontre, huit ans plus tard, à Strasbourg, où il fut l’un de nos trois premiers invités dans le petit « groupe de recherche » que nous avions réussi à fonder, Jean-Luc et moi, après 68. Ce qui m’a frappé – trois choses, ineffaçables : l’infinie tristesse de son regard, alors qu’il sortait de la gare avec Genette et avant qu’il nous ait vus, Jean-Luc et moi, qui étions venus les accueillir ; c’était le regard de Kafka, sur les photographies, de Celan aussi (et ses premiers mots du reste furent pour nous annoncer la mort de Celan, qu’il venait d’apprendre). Son incroyable souveraineté, ensuite, lors de sa conférence « La mythologie blanche », qui me laissa abasourdi, terrassé, bégayant, honteux, lorsqu’il me fallut prendre la parole, peu après (mais aussitôt, fulgurante, sa bienveillance, sa bonté, bien plus qu’une simple compréhension attentive : son sourire…). Enfin, le soir venu – et contre toute attente –, sa gaieté, sa vivacité, ou plutôt cette joie qui pouvait être la sienne, brusquement. (Je me souviens encore de son rire, un rire d’enfant, pur, lorsque notre ami Lucien Braun lui expliqua, sans rire lui, que le frère de Heidegger, Fritz, était beaucoup plus intelligent que Martin ; il y a à peine trois ou quatre mois, il s’en amusait encore avec nous, à Strasbourg encore.) Rien de commun en somme avec un quelconque habitus nihiliste ou une quelconque « mélancolie ». Rien de « frivole » non plus, puisque ce mot, hélas, a été prononcé. Non : la tristesse du regard protégeait une joie, une générosité sans pareil. Ce fut une leçon d’existence.

8

Cette amitié nous a maintenus, pendant plus de trente ans, dans l’é-loignement (c’est ainsi qu’il transcrivait l’Ent-fernung de Heidegger), c’est-à-dire dans une étrange proximité : dialogue incessant, parfois vif (désaccordé, si l’on veut), attention réciproque, souci(s) commun(s) : d’une certaine manière, la fidèle infidélité, comme il disait, qui est, nous en avons parlé plusieurs fois, la paradoxie même du tragique selon Hölderlin. Pourtant rien de « tragique », là. La confiance restait inentamée. Par exemple, je n’appelais pour ainsi dire jamais au téléphone. Ce n’est pas seulement parce que le téléphone ne m’est jamais devenu familier ou m’est toujours très pénible. C’est parce que devant lui, plus que devant tout autre, j’étais intimidé – à vrai dire, inhibé. Il le savait, il l’avait toujours su. Il souriait, il lui est même arrivé d’en rire. Profonde jusqu’aux larmes, quand j’y pense, cette amitié était inhabitable. Et c’est très bien ainsi.

9

De là, ensuite, pour dire le moins, mon respect sans mesure pour sa pensée. C’est à cela que je faisais allusion il y a un instant. Et j’ai eu déjà l’occasion d’en parler. Je me souviens : la mémoire est fidèle. Je faisais mes études. Je m’étais engagé, tardivement, dans la philosophie, pour une part parce que Genette et Hyppolite m’y avaient encouragé ; pour l’autre – ou une autre – parce que j’étais subjugué par Heidegger. « Pas » au-delà, dès ces années, je le savais bien (obscurément, mais je le savais), de ma lecture obstinée de Bataille et de Blanchot, de mon engagement politique aussi – appelons-le, du mot qui fut le nôtre (nous étions alors plusieurs) entre 1956 et 1968, « conseilliste ». Subjugué par Heidegger, donc ; et l’enseignement de Granel y était pour beaucoup, ce fut encore une autre part. Subjugué malgré : malgré mon indignation et ma répugnance à l’égard de son passé, et de son présent, politiques ; malgré encore, c’est banal aujourd’hui, ma réticence – pour le moins – à l’égard de la sourde religiosité de sa pensée, de la piété pateline de ses disciples (en tout cas français), de cette sorte de niaiserie poético-philosophique ou d’approximative et benoîte mystique paysanne, « néolithique » (quand la dévastation est à son comble), qui faisait comme le relent de ses textes. [Je me souviens, la mémoire est la fidélité : Essais et conférences, « Moïra » tout d’abord, et « Bâtir habiter penser », lus dans l’été 1958, mais longtemps incompris.]

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Alors il vint, lui, Jacques, libre, nullement intimidé, encore moins inhibé, peut-être subjugué ; mais comme il pouvait l’être aussi par Hegel, et toutes les figures (infigurables en droit) de la « fin de la philosophie ». Il a tout réouvert ou relancé, sous les mots et les concepts qu’il inventait ou introduisait (l’écriture, le gramme, la trace…), ou bien qu’il recueillait, en les gauchissant (pour traduire l’allemand Verwindung) de Heidegger : la différance, désormais soustraite à toute ontologie, la déconstruction, désormais soustraite à l’herméneutique luthérienne, à la critique des Lumières (ou de Marx), à la « dynamite » nietzschéenne et, c’est probable, à l’Abbau elle-même, de Husserl ou de Heidegger. Il m’a, il nous a donné la force requise pour nous dégager : on pouvait lire Heidegger autrement et, à partir de cet autrement, toute la philosophie qui nous importait alors. Il aura été, il est et il restera, à ce titre, non seulement la chance de Heidegger, c’est-à-dire la chance du philosopher (encore) là où l’« autre pensée » se voyait bien obligée de reculer devant sa « chose », ses causes et ses conséquences les plus sombres, les plus inadmissibles, et s’enlisait dans son spiritualisme et sa dévotion appliqués, et l’avachissement de sa diction en Dichtung mythologisante. Mais il aura été encore, il est et il restera, la chance, non la chute mais la cadence historique de la pensée occidentale, lui qui aura, avec la plus délicate et violente attention, sans cesse « accompagné la métaphysique à l’instant de sa chute » (ainsi que l’a dit un jour, je crois, Adorno). Lui, – lui qui est indéniablement, de cette pensée considérée dans son tout, par son extraordinaire puissance et son extraordinaire subtilité, par la beauté de son écriture, par son génie – il faut tout de même appeler les choses par leur nom ! –, l’un des plus grands représentants ou dépositaires : l’attestation même de la survie de la philosophie, au sens où il l’entendait.

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Un dernier mot enfin, si vous me le permettez. Je demande aussi l’autorisation de « plus d’un » mot. C’est ma façon d’être fidèle.

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Ce que je viens de dire provient pour beaucoup – il serait vain de le dissimuler – d’un échange que j’ai eu, le matin du 9 octobre, avec celle qui partage mon impartageable existence et qu’il nommait, en souriant, la « trop lucide ». Elle m’a dit, d’entre ses larmes : c’était un Juste. J’ai acquiescé : oui. M’a traversé : « Je te salue, admirable Justice. » J’ai pensé : c’est la seule chose, c’est la seule « cause » à laquelle il faut dire « oui ». Je ne m’en dédirai jamais.

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Or il se trouve que dans le même temps – je veux dire : ces tout derniers mois –, j’attendais l’occasion (la chance) de lui poser la question : pourquoi l’« indéconstructible » est-il la justice ? Ou pourquoi la justice est-elle « indéconstructible » ? Et pourquoi faut-il qu’il y ait de l’« indéconstructible » ? C’était une question élémentaire, ou plutôt « naïve » au sens le plus ancien. Je ne pouvais pas, je n’ai jamais pu ne pas penser à l’injustice qui nous fait naître, c’est-à-dire mourir. Ce n’est peut-être pas sans rapport avec la « sagesse tragique » de Silène dont parle Nietzsche. Sauf que, devant cette injustice-là, je n’ai jamais pu retenir ma colère, ce vieux pathos philosophique (et justement pas tragique) qui ne lui était d’ailleurs pas étranger [il y avait aussi un « Derrida furieux »].

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Cette question, c’est à peine si je commençais à l’élaborer. Aurais-je même pu oser la lui poser ? Je renonce du reste, aujourd’hui, à lui donner un semblant d’articulation. [J’avais noté qu’elle devait porter sur le mot (latin) de « justice » et sur ce que la mémoire de la langue philosophique, non la philologie scientifique ni, encore moins, l’étymologisme post-romantique, pouvait encore entendre résonner sous les mots grecs de dikè (le verbal deiknumi, le montrer-faire ou laisser paraître, le dicere et le dictare latins, la Dichtung allemande, notre diction, etc.) ; et de Thémis, qui n’est probablement pas sans rapport avec thésis, justement, et le verbal tithèmi. N’y avait-il pas là, à terme, un risque de stabilisation phénoménale ou poïétique, d’installation de la déconstruction ?]

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J’en reste là. Le questionner n’est pas la « piété de la pensée ». [Ni non plus, en l’occurrence, la marque de je ne sais quelle indiscipline, défiance ou pulsion critique.] C’est l’impossible don de l’amitié.

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Et tu ne répondras plus.

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Mais tu aurais dit, toi le Juste : c’est très bien ainsi.

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C’est en tout cas, ton silence désormais, la tâche que tu nous lègues – à nous, et à d’autres qui viendront. Comme le fait toute grande pensée. Non pour répondre à ta place, nul ne le pourra jamais. Mais poursuivre, le temps qui reste.

19

[Je te dis ce que je ne dis jamais :] « Amen. ».

Notes

[*]

Les passages entre crochets n’ont pas été prononcés ou n’étaient pas entièrement élaborés lors de mon intervention du 21 octobre 2004.