Certains étonnements que j'ai pu avoir à propos de Jacques Derrida

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Certains étonnements que j’ai pu avoir à propos de Jacques Derrida

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Une orientation absolument fondamentale de la pensée, je dirais même de l’être, de Derrida me paraît l’orientation vers l’avenir, vers ce qui n’est pas encore arrivé, vers ce qui ne prend même pas place parmi l’ensemble des possibles de l’avenir. Mais simultanément, il dit redouter la programmation, les programmes qui lui seraient imposés ; dans « Circonfession », par exemple, il semble chercher à être en libre course, à ne plus être en prise. Ce n’est pas là renâcler ni rechigner comme un adolescent, ni se cabrer devant une tentative de récupération par la pensée d’un autre. Au contraire, cela me paraît faire partie d’une exploration des conditions de sa propre écriture, qu’une remarque comme semée au hasard laisse apparaître. De la parodie, il dit « qu’elle suppose toujours quelque part une naïveté adossée à un inconscient, et le vertige d’une non-maîtrise, une perte de connaissance » (Éperons). Par-delà la parodie, on est tenté d’appliquer cette phrase à sa propre œuvre. Car Derrida pratique beaucoup le discours indirect, le conditionnel du discours rapporté, et ce faisant il frise parfois la parodie, une parodie surgissant de là où sont encore inextricables la parole d’un autre qui aiguillonne et la parole autochtone qui ne s’en sépare pas encore. Plus, cette phrase fait signe vers ce qui est comme un lieu non-dit de son œuvre, un quasi-thème à peine prononcé, rarement prononcé, mais quand même, la liberté. Liberté qui n’est pas une auto-assertion du soi et de son indépendance, mais l’aveu d’une sorte de vulnérabilité, de posture désemparée qui laisse le chemin ouvert à autre chose. D’où peut-être les surprises que sa très grande originalité nous ménage encore, d’où certaines caractéristiques de sa manière d’écrire qui ont de quoi étonner : inventivité verbale tout aussi bien que philosophique ; humour, caprice, ironie – sans doute dans l’avenir de ses œuvres va-t-il falloir trouver d’autres termes. C’est une manière d’écrire étonnante de la part d’un philosophe, une écriture de recherche qui, si elle complique l’approche de son œuvre, engendre un certain engagement envers la pensée, une manière d’écrire dont l’effet ne se limite pas à la réception de son auteur, à sa propre personne, mais qui, généreuse en sa pédagogie, nous ouvre à la philosophie elle-même.

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Mais c’est là peut-être aussi l’origine d’un trait de sa vie publique très surprenant, du moins pour ceux qui le connaissaient, si peu que ce soit. – Trait sur lequel je vais passer vite, mais qu’il faut quand même mentionner. C’est la hargne, la violence avec lesquelles il a été parfois attaqué, chargé d’un fatras d’accusations : la fin de la philosophie, la mort des valeurs, que sais-je encore. Qu’un être aussi fondamentalement droit et accueillant ait dû essuyer de tels dénigrements, non seulement malveillants mais ridicules – les bras nous en tombent. Si on en cherche une raison, il me semble qu’on risque de la trouver dans sa manière d’écrire. Le prévenu, Jacques Derrida, doit faire face à une charge déjà persiflée par Mallarmé : on a touché à la langue.

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Je voudrais pourtant vous parler très brièvement cet après-midi de quelques étonnements que j’ai pu avoir, moins à propos de sa pensée écrite, ou de sa vie publique, qu’à l’occasion d’une fréquentation ordinaire de Derrida, dans la vie professionnelle d’une universitaire, la vie de l’enseignement et de l’administration. En 1994, lors d’une de ces rafales qui ont ponctué l’existence du Collège international de philosophie, le ministère de l’Éducation l’avait doté d’un Conseil scientifique, afin de lui garantir un aval plus large – certains disaient alors, afin de mieux le surveiller. J’en ai été présidente un certain temps. Au cours de cette période, Jacques Derrida a su négocier entre les exigences du ministère, l’organisme qui était en fin de compte et après tout le bailleur de fonds, et tout l’esprit d’indépendance, de foi en la philosophie comme souffle de liberté dans la réflexion et la discussion, qui avaient été les moteurs de la fondation du Collège. Il a été ferme et patient, constant et tacticien. Je ne m’étais pas attendue à ces qualités de la part d’un philosophe qui était aussi une espèce de vedette. À l’encontre de certains de mes collègues dans mon pays, et sans doute dans le sien, il lisait les dossiers, même quand ils étaient nombreux, rébarbatifs et décourageants. Il venait aux réunions les ayant lus ; il les discutait, défendait ou critiquait, il arrivait à l’heure et ne partait pas avant la fin. Je ne veux pas me donner le ridicule d’en faire un administrateur manqué, une espèce de fonctionnaire sous le manteau. Mais il était conséquent dans son engagement envers le Collège, il n’abandonnait pas le train-train du Conseil scientifique aux autres, mais en faisait sa part. De plus, et de nouveau contre la figure du rigoriste un peu effrayant que je m’étais faite en l’imaginant à l’action sur cette scène, il laissait aux autres une marge de manœuvre. Ainsi, mes premiers rapports de présidente, inexpérimentée, ancrée à la fois dans une culture administrative très différente et une autre langue, me sont revenus quelque peu nettoyés, mais ils restaient les miens et je pouvais sans mensonge en assumer la responsabilité, comme cela se devait. Sans doute avait-il su jauger avec exactitude le degré d’insistance nécessaire auprès de moi, l’auteur, et le degré d’importance qu’il fallait attacher au sort probable du rapport une fois arrivé chez le ministre, son destinataire.

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Mais ce n’est pas sûr. Car ailleurs, il donnait son temps, son attention et son appui avec une très grande générosité. Il est venu parler quatre fois à l’université de Londres, dans le Collège dont je fais partie, Queen Mary, dans le East End, un collège formé pour donner aux apprentis du Docklands la possibilité de se pourvoir de quelque chose d’autre qu’un savoir technique élémentaire. Il écoutait les questions, même celles qui tombaient comme autant de cheveux sur la soupe. Il y répondait. Récemment, cet été, un jeune collègue, juriste, voyant que notre pourvoyeur de fonds à nous ne nous permettrait jamais de fonder un Département de philosophie, a organisé un département virtuel de tous ceux dont les recherches peuvent être pertinentes. Jacques Derrida est venu à la séance inaugurale, un séminaire autour de son travail. Après les communications, très bonnes, étaient venues les questions, certaines farfelues ou ignorantes. Avec une courtoisie qu’il ne poussait pourtant pas jusqu’au masochisme, il les a désamorcées, cachant son impatience si impatience il y avait, sans rebuter le questionneur ni miner sa confiance. Et des étudiants londoniens du Docklands, venus des quatre coins du monde, ont pu assister, au moins une fois, au très grand événement qu’était Derrida enseignant.