Arts et philosophie mêlés dans un Séminaire à Sydney (Australie)

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Arts et philosophie mêlés dans un Séminaire à Sydney (Australie)

parAnthony Uhlmanndu même auteur

Anthony Uhlmann enseigne la littérature et la philosophie à l’University of Western Sydney. Il est le fondateur du « Sydney Seminar for the arts and philosophy »

Poète, romancier, il est l’auteur d’un livre important sur Beckett, Beckett and poststructuralism (Cambridge University Press, 1999) ; il est traducteur de philosophes français contemporains (G. Deleuze, J.-L. Nancy, M. Serres, etc.), et du philosophe classique Arnold Geulincx.

Il est correspondant du Collège international de philosophie en Australie.

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The « Sydney Seminar for the Arts and Philosophy » is an attempt to create a space in which a serious dialogue might take place between specialist scholars, artists, philosophers, scientists and the general public about what art can do. We begin with the premise that works of art offer a way of thinking which differs from that which is possible in other domains and disciplines. In general terms this kind of thinking can be recognised as involving dialogue, juxtaposition : that is, there is a bringing into relation of terms (ideas, sensations, events) which is never fully complete. The reader, spectator, or audience is required to make sense of connections which are almost made but which remain fluid. The process might be compared to manner in which messages pass over and connect the synapses of the brain : ideas and sensations are formed by leaping gaps and establishing connections which nevertheless remain fluid, plastic. In short, drawing on the work of theorists such as Mikail Bakhtin, Jacques Derrida, Jean-François Lyotard, Alain Badiou, Martha Nussbaum and Gilles Deleuze, we affirm that works of art do not tell us what to think ; rather, they think with us.

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Central to our understanding of the Seminar, then, is the notion of the connections established in leaping across gaps. This understanding has informed the structure of the seminars we have staged thus far : having chosen a specific topic we have sought speakers who engage with that topic from a variety of perspectives. These perspectives might appear incompatible and at times are developed within disciplines which have little direct dialogue with one another. We have asked each speaker to offer a 15 minute summary of their point of view upon the given question in language which is accessible to a general audience. We have not sought to reconcile or synthesize these views ; rather, we have left them juxtaposed in the belief that unexpected connections would be made by members of the audience who might witness points of contradiction and contrast around a single object. The audience has then been called upon to engage in direct dialogue with the panelists, and the panelists with each other. This model, while not commonly practised in the Humanities, is one which is familiar to most of us through a certain kind of novel : the dialogical novel described by Mikail Bakhtin. The novel, for Bakhtin, does not itself offer a single ideological perspective ; rather, it is able to show a range of perspectives, to juxtapose them without itself choosing from among them. Rather than pointing to conclusions it brings to light the nature of a problematic as it is experienced, as it is sensed, as it is felt and imagined. John Coetzee’s novel Elizabeth Costello exemplifies and extends this technique and, indeed, it offered a point of inspiration for the Seminar organisers. While we will vary and adjust this model and at times offer events structured differently, we hope to always have an awareness of the importance of how the structure of an event will impact upon the potential resonance of that event.

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To date the Seminar has sought to establish a rapport with important arts practitioners and theorists in Australia and internationally. Our patrons and advisors include J. M. Coetzee and Herbert Blau and we are now working to establish a strong connection with « Le Collège International de Philosophie » in Paris with whom we would like to coorganize annual events, one year in Paris and the next in Sydney. We successfully staged three seminars in 2004 (« Art in and as Translation » ; « Is there thought without language in art ? » ; « Can Art Teach, should Art Preach ? ») and will stage four more seminars in 2005. The 2004 seminars brought together distinguished visual artists (such as Javier Téllez, Michael Goldberg), novelists (such as J. M. Coetzee and Catherine Rey), musicians (such as Anne Boyd), philosophers (such as John Sutton), linguists (such as Anna Wierzbicka), indigenous scholars (such as Marcia Langton), translators (Andrew Riemer), filmmakers (Sharon Connolly). In future seminars we hope to consider how other domains, such as science (and particularly cognitive science, quantum mechanics and physics), politics, and spirituality, might be thought to engage with questions concerning what it is that art can do. We hope to juxtapose the specific (a participant with expert knowledge of a particular philosopher, a particular artform, the works of a particular artist, a focused understanding of a given aspect of political practice, a particular domain of the hard sciences, for example) with the more general, in considering questions which inform an understanding of aesthetic theory and artistic practice.

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(« The Sydney Seminar for the Arts and Philosophy » témoigne d’une volonté de créer un espace dans lequel un dialogue sérieux pourrait s’instaurer entre des spécialistes de disciplines spécialisées, des artistes, des philosophes, des scientifiques et le grand public, autour de la question : « Que peut faire l’art ? ». Nous partons du principe que les œuvres d’art offrent une manière de penser, certes différente de celle qui a cours dans d’autres domaines et d’autres disciplines. Généralement parlant, on dira que ce penser implique dialogue et juxtaposition et que la somme des rapports entre ses différents paramètres (idées, sensations, événements) n’est jamais appréhendée dans sa totalité. Le lecteur, le spectateur, le public sont invités à donner sens à des connexions qui, presque établies, restent pourtant mouvantes. Ce processus pourrait être comparé à la façon dont l’information relie les synapses du cerveau : idées et sensations se constituent en établissant les connexions qui n’excluent pas la lacune et demeurent donc fluides, plastiques. En bref, nous appuyant sur les travaux de théoriciens tels que Mikhaïl Bakhtine, Jacques Derrida, Jean-François Lyotard, Alain Badiou, Martha Nussbaum, Gilles Deleuze, nous affirmons que les œuvres d’art ne nous indiquent pas ce qu’il faut penser ; mais bien plutôt qu’elles pensent avec nous.

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L’idée centrale de nos rencontres est donc celle d’un raccordement au moyen de sauts qu’il s’agit d’opérer non sans signaler les lacunes qu’ils supposent. Cette configuration a informé la structure des rencontres que nous avons mises en place jusqu’à aujourd’hui : étant donné un thème ou un objet spécifiques, il s’agit d’inviter à l’approcher les orateurs ouvrant la plus grande variété possible de perspectives, perspectives qui pourraient sembler incompatibles et qui sont d’ailleurs parfois développées dans des disciplines peu habituées à un dialogue direct. Nous avons demandé à chaque orateur de présenter sou une forme condensée, en une quinzaine de minutes, et dans un langage accessible au grand public, son point de vue sur la question proposée. Nous n’avons pas cherché à réconcilier, encore moins à synthétiser ces approches ; nous les avons laissées au contraire juxtaposées, dans l’espoir que telle ou telle personne du public apercevrait à propos d’un objet donné des points de contradiction, d’opposition, faisant ainsi surgir des rapports inattendus. Un dialogue s’est donc instauré entre le public et les membres invités, puis entre ces membres eux-mêmes. Ce modèle, peu pratiqué en sciences humaines, est au contraire bien connu des lecteurs de Mikhail Bakhtine, il s’apparente de près à ce qu’il décrit sous le nom de roman dialogique. Le roman, pour Bakhtine, n’offre pas une perspective idéologique simple ; il constitue plutôt un outil approprié pour quelqu’un qui entend donner l’idée d’un large éventail de perspectives, sans obligation de choisir entre elles. Plutôt que de s’orienter d’emblée vers une conclusion, il met en évidence la nature d’un tout problématique tel qu’il est expérimenté, tel qu’il est senti, tel qu’il est imaginé. Et ce n’est pas un hasard si le roman Elizabeth Costello, de John Coetzee, qui exemplifie et prolonge cette manière, a fourni aux organisateurs du Séminaire matière à une première réflexion. Ce modèle est évidemment susceptible d’évolutions, de réajustements, et il nous arrivera nécessairement d’organiser des manifestations structurées différemment, mais notre ambition est de ne jamais perdre de vue qu’importe au plus haut point la manière dont la structure d’un événement affecte sa résonance potentielle.

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Jusqu’ici le Séminaire a cherché à établir un échange entre artistes et théoriciens importants en Australie et dans le monde. Notre Comité Scientifique comprend entre autres J. M. Coetzee et Herbert Blau et nous travaillons actuellement à établir une convention avec le Collège International de Philosophie à Paris avec qui nous espérons organiser des manifestations annuelles, à Paris et à Sydney alternativement. Trois sessions se sont déjà tenues en 2004 (« Art in and as Translation » ; « Is there thought without language in art ? » ; « Can Art Teach, Should Art Preach ? »). En 2005 se tiendront quatre nouvelles sessions. Les conférences de 2004 ont fait intervenir des artistes visuels réputés (tels que Javier Téllez, Michael Goldberg), des romanciers (tels que J. M. Coetzee et Catherine Rey), des musiciens (tels qu’Anne Boyd), des philosophes (tels que John Sutton), des linguistes (tels qu’Anna Wierzbicka), des penseurs indigènes (tels que Marcia Langton), des traducteurs (Andrew Riemer), des réalisateurs de film (Sharon Connolly).

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À l’avenir, nous aimerions aborder d’autres champs, comme la science (et en particulier la science cognitive, et la physique), la politique, et la religion, et engager le séminaire dans une réflexion sur la capacité de l’art d’y intervenir. Il s’agirait cette fois de juxtaposer un savoir extrêmement spécialisé (par exemple en faisant appel à un spécialiste reconnu de tel philosophe, de telle œuvre précise, des travaux d’un artiste particulier, d’un aspect donné de la pratique politique ou de la religion, d’un domaine spécifique des sciences dures, etc.) sans perdre de vue notre questionnement général, qui est de chercher à comprendre comment peuvent se croiser théorie esthétique et pratique artistique.)

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(traduction Anthony Uhlmann et Bruno Clément)