Horizons

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« Dernières nouvelles »… Cela sonne comme une annonce, à la criée, du Grand Journal Parlé du Monde. Le capitalisme a toujours été envisagé à partir de ce que serait son inventivité permanente, sa pulsion irrépressible à produire du nouveau. Nouveautés techniques qui confirmeraient la thèse marxiste selon laquelle le Capital a « enrôlé la science », nouveaux marchés, « nouvelle économie »… Chaque jour un nouveau domaine passe en effet sous le contrôle des forces capitalistes : pénétration de l’économie de marché dans des pays qui lui échappaient encore, marchandisation de services dans des économies où les marchés autorégulateurs jouaient déjà un rôle important, brevetabilité du vivant, appropriation des savoirs traditionnels (ou bio-piratage [1][1] Sur ce point, cf. V. Shiva : La Vie n’est pas une marchandise,...), institution de marchés de droits à polluer etc. Le régime d’exploitation qui caractérise le capitalisme est sans borne. Il est ainsi plus judicieux de le penser à partir de sa puissance de propagation, de transformation – plutôt qu’à partir de ses soi-disant contradictions, celles-ci n’ayant souvent été que le masque posé sur un espoir vain : un jour, c’est certain, le capitalisme finira par crever sous son propre poids. On voit ce qu’il en est : le capitalisme, on en mange tous les jours, il se porte bien. En pleine « forme » le Capital, en son eidos achevé, diront certains, voyant dans l’alliance du capitalisme généralisé et de la démocratie un signe de la prétendue « fin de l’histoire » ; signe apaisant pour qui ne se sait pas dans l’œil du typhon.

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Il est certain qu’un renouvellement permanent a tendance à nous apparaître comme simple « routine » (A. Gehlen). Routine de la « post-histoire », que Vattimo définit comme immobilisation du mouvement au sein de la pré-visibilité technique de la nouveauté. Là où la modernité se définit comme « époque du dépassement, de la nouveauté qui vieillit et se voit immédiatement remplacée par une nouveauté encore plus nouvelle », la post-modernité serait, selon Vattimo, l’époque où l’on ne porte plus aucun crédit au dépassement, à l’inédit [2][2] G. Vattimo, La Fin de la modernité, Seuil, 1985.. Banalité du Capital… Si tel est le cas, il devient encore plus nécessaire d’accommoder le regard sur ce qui risque de disparaître à force d’une trop grande visibilité. Comme le dit l’artiste Gary Hill, nous avons substitué l’« impossibilité de ne pas voir » à la « possibilité de voir ». À tel point que le Capital semble pouvoir se passer de tout discours de justification transcendant – il se montre, à nu. Nouvelle idéologie logée dans les « descriptions » du monde, nous dira Emmanuel Renault dans ce numéro. Alors, accommodons le regard sur le Capital pour voir à quel point celui-ci exerce sa schumpeterienne « destruction créatrice » sur tous les plans de la vie. Et tentons de conjurer ses dangers – car la Terre risque de mourir avant lui. « Contradiction ! » diraient certains. Erreur d’appréciation : ce n’est pas le capitalisme qui s’effondrerait, mais tout le reste. Il faudrait ici une langue littéraire, une anticipation poétique pour faire l’image d’un capitalisme virtuel se poursuivant au-delà de la fin, dans un vide sidéral, ou spéculant sur les grains de sable d’un désert inhabitable…

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On comprend immédiatement la nécessité de faire appel à tous les domaines du savoir pour forcer le regard là où celui-ci tend à s’engluer dans l’univers des denrées immatérielles, du « spectacle » et des réalités virtuelles : économie, sociologie, philosophie, théorie de l’art, histoire et littérature. Non pas simplement parce que la réalité serait complexe, et que la complexité nécessiterait la multiplicité des approches. Mais bien plutôt en vertu de cette hypothèse : un axe unique traverse désormais l’économie, la politique, la science et l’ontologie. Hypothèse de la conjonction – et non de la confusion – des domaines du savoir, parce que le Capital devenu Monde, ou Globe, force la connexion de domaines que l’on croyait – encore – clivés : essayez donc aujourd’hui de séparer le naturel, l’intervention technique et les données économiques lorsqu’un tsunami ravage l’Asie. Voyez comment l’atteinte portée au tourisme communique le désastre. Amusez-vous à déconnecter l’économie – la pure économie bien entendu, celle pour qui l’être humain n’existe pas – de l’écologie ; vous m’en direz des nouvelles. Elles seront, il est vrai, plutôt mauvaises.

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Il faut dès lors trouver les noms pour dire la forme de ce capitalisme global : « post-historique », « postmoderne », « mondial intégré », « cognitif » ou « biopolitique » ? Peut-on encore parler de capitalisme ? Comme nous le verrons dans ce numéro, Jean Baudrillard en doute fortement ; et Michel Henochsberg nous invite à la saine pratique de l’« oubli ». Pourquoi pas ? Mais essayons de ralentir le mouvement de nos analyses, procédons généalogiquement, allons déterrer les racines de toutes ces « nouveautés ». Sans doute pour en tempérer la réalité. En allant, avec Jérôme Maucourant, chercher dans les théorisations de Veblen relatives aux « biens intangibles » l’origine de ce tournant, en constatant la pertinence des analyses de Polanyi relatives à l’institution imaginaire d’un Grand Marché au XIXe siècle. En regardant naître l’« Empire » du Capital, et son concept-fétiche de production (contribution d’Alain Guéry). En poursuivant cette analyse dans une ontologie de la consommation qui, affirmait Heidegger en 1969, présente le « nouveau visage de l’être » (Frédéric Neyrat). En comprenant comment la « modernité impériale et coloniale », forme antérieure d’hégémonie capitaliste, a été codifiée dans les divisions disciplinaires qui constituent les sciences humaines (Jon Solomon).

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Instruits par ces analyses, nous pourrons croiser aux parages des réponses politiques que nous recherchons. La vie, dit-on, n’est pas une marchandise. Oui, mais encore ? Prenons garde à ce que notre affirmation des puissances de vie ne soit pas le masque d’une sacralisation qui empêcherait une politique à la mesure de notre temps, nous dit François Roussel dans ce numéro. « Ce qui est liquidé », écrit Jean Baudrillard dans Power Inferno, « encore faut-il le détruire ». N’ayons pas peur, nous dira François Noudelmann, de nous débarrasser définitivement de la fausse alternative, désormais périmée mais parfois persistante dans certains discours, d’un communisme étatique. Et scrutons les possibilités politiques là où elles se présentent, dans les mouvements sociaux et le rapport qu’ils entretiennent à la mobilité du capitalisme (Yann Moulier-Boutang), dans des formes de « participation planificatrice » susceptibles de renouveler le concept de démocratie (Fikret Adaman). Somme toute, la mondialisation pourrait apparaître comme une chance à saisir : la possibilité que les singularités qui peuplent le monde se détachent de toute valeur transcendante et s’affirment comme telles. Contre le piratage du Capital, qui s’approprie ce qui lui vient d’ailleurs, des innombrables dehors qu’il tente de « subsumer » intégralement – par le brevetage sans doute, mais aussi par la force, le sang et la guerre.

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Il nous apparaît en effet que ce qui se déroule sous nos yeux est, ni plus ni moins, un combat du monde contre le monde. Dans ce combat, nous voyons se redessiner non seulement la carte mais tous les territoires de la planète. L’art nous apparaît comme la surface d’enregistrement et le laboratoire d’une telle redéfinition. Art en prise avec le nomadisme contemporain, la création d’hétérotopies au cœur de l’immanence planétaire et la prise en considération des enjeux écologiques que nous présente Brian Holmes avec l’expérience du Makrolab. Art qui invente des langues à même l’hybridation du Capital par l’affolement systématique de sa rythmique univoque (Thierry Marin). Arts qui pourront innerver les pratiques politiques à venir. Des peuples asservis, des peuples en attente, des multitudes effectives, des mouvements sociaux qui se cherchent – et se trouvent, à l’occasion. Premières nouvelles, non ?

Nous remercions le laboratoire de recherches Triangle (UMR 5206 ENS-LSH), sans lequel la réalisation, au long cours, de ce numéro n’aurait pas été possible. On notera qu’il fait suite à une journée d’étude organisée par le Collège international de philosophie, ainsi que le Centre Walras (désormais intégré à Triangle). Cette journée d’études avait pour titre « Le Capital sans limite », et comprenait certains des contributeurs de ce numéro. Elle s’est tenue à Lyon le 14 décembre 2002.

En ligne, sur le site du Collège, on trouvera deux articles : « Mondes et Mondialisations » (M. Gilardone) « La « grande transition » à l’Est, nouvel espace du capitalisme » (J. Vercueil), ainsi que la version intégrale d’autres contributions.

Notes

[1]

Sur ce point, cf. V. Shiva : La Vie n’est pas une marchandise, Ecosociété, 2004.

[2]

G. Vattimo, La Fin de la modernité, Seuil, 1985.