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Comme les romanciers, comme les poètes, les philosophes tâtonnent, corrigent, amendent, raturent.

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Quel sens donner à ce souci de la forme ? Est-ce souci de la beauté ? De l’adéquation ? De la vérité ? De soi ? Dira-t-on qu’un philosophe est un écrivain ? Comment d’ailleurs pourrait-on dire que non ? Mais avec quelles conséquences dira-t-on que oui ? Le philosophe est-il essentiellement, est-il avant tout un écrivain ? Est-il aussi un écrivain ? Dans quelle mesure son propos, ses propositions seraient-elles changées si on leur donnait, ou s’il leur donnait, lui, une autre forme ? La figure, autrement dit encore, affecte-t-elle le concept ? À quel prix en ferait-on l’économie ? Au prix de la vérité ? De la vraisemblance ? De la pertinence ? Au prix du sens ? À qui ces questions peuvent-elles d’ailleurs s’adresser ? Qui est susceptible de leur donner une réponse convenable ?

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Sera-ce le philosophe, pour qui la philosophie, « comme l’art et comme l’histoire, mais en des sens différents, est essentiellement affaire de style », et qui peut en effet appeler de ses vœux une « stylistique de l’œuvre philosophique » (G.-G. Granger) ? Mais comment la chose sera-t-elle possible s’il est vrai que la stylistique en question devrait « s’intégrer dans l’économie d’ensemble d’une pensée philosophique » (ibid.) ? Le discours philosophique, dans quelle mesure peut-il se prendre lui-même comme objet, s’il est vrai qu’il ne peut jamais se déprendre de ce qu’il cherche à saisir ? Ne sommes-nous pas au rouet ? Celui-là même que regarde tourner Jacques Derrida dans « La mythologie blanche » ? S’il est vrai qu’elle est partie, comment la philosophie serait-elle aussi juge ?

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Sera-ce donc le poète, ou le romancier, qui nous renseignera, lui pour qui la vérité est affaire nécessairement formelle ? Mais comment le pourrait-il à son tour, si ne l’intéressent que des discours assimilables à l’œuvre d’art ? Si l’affaire de la vérité est pour lui affaire d’impression personnelle, intime, et presque insaisissable ? Si l’œuvre (nécessairement artistique) est le fait d’un moi profond, non d’une raison partageable ? De quel œil lira-t-il (si d’ailleurs il la lit jamais) une œuvre qui progresse more geometrico, ou selon l’ordre de la raison, ou de l’évidence, ou du bon sens, lui que préoccupe la « vision », non la technique (Proust) ?

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Le « stylisticien » réussira-t-il là où ne peuvent qu’échouer les parties prenantes ? Mais une discipline comme la stylistique est-elle même possible ? Toute tentative stylistique, ou stylisticienne, ne suppose-t-elle pas résolue au fond la question qu’elle pose ? La stylistique ne se décline-t-elle pas toujours, qu’elle le taise ou le confesse, selon un ordre et une logique philosophiques ? Ne parlerait-on pas à bon droit, par exemple, et entre autres, d’une stylistique phénoménologique ? essentialiste ? existentialiste ?

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Le linguiste, alors ? Le discours des philosophes différerait-il à ce point des autres qu’il ne puisse être mesuré à la même aune qu’eux ? Mais la spécificité, si on en fait l’hypothèse, se réduira-t-elle à l’originalité d’une posture dans le champ des discours de savoir ? Le propre du philosophique n’est-il pas celui d’une proposition, sinon d’un apport, de sens ? Y a-t-il, au service de la logique du sens, une grammaire du sens ? Cette grammaire, quelle part fera-t-elle à la rhétorique ? Quel statut réservera-t-elle aux figures ? Que signifie au juste l’expression, dont usaient les auteurs des nomenclatures classiques, « figure de pensée » ?

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Le mot de « pensée » nous tirera-t-il donc d’affaire ? N’entend-on pas dire ici ou là que la littérature, quoiqu’elle le fasse à sa guise, pense elle aussi ? Que seuls diffèrent les modes d’une activité qui au fond reste toujours la même, et la seule urgente ? Mais quel sens alors donner à la proposition symétrique selon laquelle la philosophie, comme on l’entend parfois dire aussi (quoique plus rarement), invente, et même « feint » (Descartes), elle aussi ? Comment penser cette symétrie ? La gémellité de ces deux (désormais fameux) sommets, que sépare l’abîme qui les fait aussi voisiner ?

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Ne sommes-nous pas contraints de chercher un autre mot ? D’avancer, de risquer, à titre d’hypothèse, avec beaucoup de précautions, de doutes, de prudence, de guillemets, de minuscules, un mot dont l’étrangeté – et l’ambition – se dissimulerait derrière une familiarité rassurante ? Dont la familiarité serait l’alibi ? Avons-nous pour cela un autre mot que celui d’écriture ?