L'étude philosophique des Lumières grecques : l'occasion manquée d'une réflexion critique

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L’étude philosophique des Lumières grecques : l’occasion manquée d’une réflexion critique

Traduit de l’anglais parChristine Laferrièredu même auteur
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Les premières études concernant les Lumières dans la littérature et la pensée grecques furent le résultat d’une perspective critique plus vaste touchant à la tradition culturelle et intellectuelle en Grèce moderne. L’expression « Lumières grecques » fut forgée en 1945 par C.Th. Dimaras afin de désigner les phénomènes de renaissance intellectuelle liés à l’influence de la Révolution française sur le monde grec. Elle figure dans un article publié dans un journal de pensée progressiste qui n’eut qu’une courte vie, les Chroniques démocratiques. Après des débuts modestes et grâce au travail entièrement nouveau et à la pensée critique de C.Th. Dimaras, ces Lumières se sont développées en intégrant le domaine fondamental de la recherche en histoire littéraire et intellectuelle, qui a acquis une position dominante dans la définition des valeurs intellectuelles du savoir en grec, durant la seconde moitié du xxe siècle.

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Après avoir créé cette expression, Dimaras poursuivit en situant le concept de Lumières à l’épicentre de son Histoire de la littérature grecque moderne, qui parut en 1948 et connut par la suite neuf éditions successives revues et mises à jour jusqu’en 2000. Son approche tout entière de l’histoire littéraire de la Grèce impliquait une structure interprétative, par laquelle les Lumières étaient considérées comme le point culminant vers lequel tendait toute la littérature grecque qui précédait et à partir duquel on voyait évoluer les développements ultérieurs. L’objectif sous-jacent à cette structure consistait à articuler la position critique adoptée par Dimaras à l’égard du schéma de l’évolution intellectuelle au sein de l’État grec, après l’indépendance de 1830. À cet égard, sa propre découverte de la littérature des Lumières apparaissait comme une alternative bien plus vivante, plus ouverte d’esprit et pleine de possibilités épuisées et gaspillées par la culture formelle figée de ce nouvel état et de sa langue de puristes. Dans une série d’essais qui suivirent, réunis en 1977 sous le titre des Lumières néo-helléniques [Neoellinikos Diaphotismos], Dimaras étudia divers aspects des Lumières grecques, ainsi que certaines de leurs figures majeures, Adamantios Korais et Dimitrios Katartzis étant celles qu’il admirait le plus. Ses études en langue française sont d’ailleurs réunies dans le volume La Grèce au temps des Lumières (Genève, Droz, 1969). Il ne produisit cependant pas de synthèse essentielle des Lumières grecques susceptible de servir d’introduction élémentaire aux spécialistes travaillant sur d’autres traditions des Lumières ou qui aurait contribué à la consécration du cas grec dans les études des Lumières.

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La génération des successeurs immédiats de Dimaras dans l’étude des Lumières consacra ses efforts essentiellement à l’aspect littéraire de la question et sa contribution durable prit surtout la forme de publication de sources primaires, soit inédites, soit depuis longtemps oubliées après leur première parution, au xviiie ou au début du xixe siècle. Ces travaux ont permis de rendre disponibles d’importants matériaux originaux formant un appareil critique sur la base duquel l’étude des Lumières pouvait faire appel aux spécialistes venant de disciplines voisines. Voilà ce qui a surtout attiré l’attention des philosophes sur l’étude des sources et des concepts des Lumières. La contribution la plus importante dans cette direction de recherche fut également la plus précoce ; elle ne fut pas l’œuvre d’un spécialiste grec, mais d’un écossais, G.P. Henderson. Dans son ouvrage The Revival of Greek Thought paru en Amérique en 1970 et essentiellement inspiré des travaux de la première génération de spécialistes professionnels des Lumières grecques, Henderson tenta de retrouver et d’évaluer le contenu philosophique des textes majeurs de la réflexion philosophique grecque, depuis le néo-aristotélisme de Theophilos Korydaleus, au milieu du xviie siècle, jusqu’aux représentants majeurs des phases successives des Lumières. Grâce à sa maîtrise du grec ancien, il put lire des sources essentielles du mouvement intellectuel qu’il appelait « renaissance de la pensée grecque », et qu’il situait de 1620 à 1830. À une époque où la querelle des Anciens et des Modernes ne s’était pas encore déclarée – et encore moins résolue – dans la culture grecque, l’écriture philosophique formelle se faisait en grec ancien et, par conséquent, les sources majeures de cette littérature philosophique sont restées inaccessibles pour de nombreux lecteurs modernes attirés par l’étude des Lumières, à partir du domaine de l’histoire ou de la littérature moderne, mais dépourvus des compétences linguistiques nécessaires à une lecture appropriée des sources. Ceci explique le fait apparemment surprenant selon lequel l’œuvre d’Eugenios Voulgaris (1716-1806), doyen de la pensée philosophique des Lumières grecques, est restée pratiquement inexplorée, en dépit des progrès apparents de l’étude des Lumières.

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Suivant les traces de Henderson, de nombreux philosophes ont porté leur attention sur les idées philosophiques de certains représentants des Lumières en langue grecque, mais cette attention fut généralement éphémère, évoquant plus une aventure passagère qu’un ferme engagement. Seule fait figure d’exception majeure Roxane D. Argyropoulos, qui a consacré une longue carrière de recherche et d’écriture à l’étude de la dimension philosophique des textes des Lumières grecques, en se concentrant particulièrement sur Benjamin Lesvios, le philosophe le plus important qui ait écrit en grec après Voulgaris. Au cours des années, elle a produit une œuvre impressionnante, marquée par une approche complète de la philosophie des Lumières dans la pensée grecque. D’autres spécialistes ont également apporté d’importantes contributions, en évaluant notamment l’influence de l’épistémologie de Locke sur les idées de Lesvios (Myrto Dragona-Monachou) ou en repérant de manière systématique ce que, d’un point de vue philosophique, Christodoulos Pamblekis devait à L’encyclopédie (P.C. Noutsos). Dans une série d’essais pertinents qui font autorité, Panagiotis Kondylis a mis son immense savoir au service de l’aspect philosophique des Lumières néohelléniques, afin de porter un jugement sur tout un ensemble de questions philosophiques essentielles telles qu’elles sont traitées par bon nombre d’auteurs des Lumières grecques. L’ouvrage qui rassemble ces essais sur les idées philosophiques des Lumières grecques est devenu une référence classique pour ceux qui étudient la question. Cependant, bien qu’il fasse autorité, Kondylis adopte un ton condescendant lorsqu’il écrit sur ces « pauvres diables » des Lumières grecques et ce manque de bienveillance (qui frise parfois le mépris) à l’égard de son sujet introduit un paradoxe dans cette œuvre érudite.

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D’autres spécialistes ayant abordé la question du point de vue de la réception des idées philosophiques ont apporté une contribution plus limitée, s’efforçant, pour la plupart, de rechercher les liens entre les auteurs grecs de la période des Lumières et les idées, concepts et courants de pensée philosophiques dominants. Bien souvent, cette application parfois élémentaire de la méthode comparative reste prisonnière des limites d’une recherche « philologique » des topoi philosophiques, sans essayer de s’en échapper en plaçant les questions textuelles dans le contexte plus substantiel du débat critique et historique exigé par une approche qui intégrerait les questions philosophiques dans une perspective plus élargie de l’histoire des idées.

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Ce que je tente de démontrer, par toutes ces remarques, c’est qu’en Grèce dans la recherche contemporaine, en dépit d’un certain degré de professionnalisation dû à la contribution systématique de certains spécialistes, l’étude des Lumières en général et la prise en compte de leur dimension philosophique en particulier n’ont pas réellement satisfait tout le potentiel de réflexion critique inscrit dans la prédisposition intellectuelle initiale qui a inspiré ce domaine de recherche tout entier. Dimaras a exprimé ses propres objectifs critiques essentiellement dans ses œuvres sur la littérature et surtout dans ses écrits sur les traditions idéologiques de l’État grec au xixe siècle, qu’il désignait sous l’appellation générale de Romantisme grec. Cependant, en ne considérant pas les Lumières, ni leur philosophie, dans leur aspect culturel et historique, les historiens de la philosophie inspirés par Dimaras ont manqué l’occasion – que Dimaras lui-même avait saisie en étudiant l’histoire littéraire – de faire des Lumières, de leur originalité dans l’évolution de la pensée grecque, le point d’observation à partir duquel développer une perspective critique et une appréciation élargie de la vie intellectuelle dans son ensemble. Sinon, à quoi sert la réflexion philosophique lorsqu’elle traite d’une littérature philosophique qui ne fait que s’inspirer entièrement des autres dans son origine et sa structure intellectuelle ?

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Permettez-moi de conclure par une pensée née d’une vie consacrée à l’étude des Lumières en tant que tradition politique dans la culture grecque. Ce en quoi les Lumières grecques étaient importantes n’était ni leur originalité, ni leur capacité à transformer l’univers intellectuel grec. C’était plutôt le sentiment de nouveauté et de renouveau qu’elles apportaient à la culture grecque, le sentiment de l’existence de possibilités et d’alternatives ; fondamentalement, la promesse d’une libération intellectuelle. Tous ces éléments ont fait des Lumières la période de la critique par excellence dans l’histoire culturelle de la Grèce. Ce qui s’est perdu, suite à l’incapacité des Lumières à s’enraciner dans la pensée grecque, fut précisément la promesse d’une libération intellectuelle ; fait qui eut pour conséquence de remplacer la critique par la rhétorique dans la culture grecque. En Grèce, les études philosophiques – même celles portant sur la réception des idées des Lumières dans les textes philosophiques – n’ont pas vraiment tenté de réfléchir sérieusement sur ces questions existentielles plus vastes pour la culture grecque, la conscience grecque et la prise de conscience de soi de la Grèce.