Pour une pragmatique des flux

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Pour une pragmatique des flux [*]

Texte traduit et adapté parPaul Mathiasdu même auteur
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Fortuitement, un matin d’automne, je réalisai combien l’extraordinaire était désormais devenu ordinaire. En deux ou trois heures, je venais de répondre à quelques messages de courrier électronique, d’acheter un livre et deux morceaux de musique, de lire le journal, d’appeler un ami à Amsterdam, et d’écrire une bonne partie de ce que vous êtes en train de lire ! Tout cela sur une seule et même machine, tout cela dans un seul et même temps. Heureux héritier d’un rêve devenu réalité… La seconde moitié du xxe siècle a vu se succéder un cortège de génies, guerriers, pacifistes, cinglés, visionnaires, entrepreneurs, une suite de fulgurants succès et de pathétiques échecs, qui tous ont contribué à la fabrication d’une machine de rêve, d’une machine à rêver, capable de tenir lieu de plume pour écrire, de presse pour imprimer, de studio ou de théâtre, de palette pour peindre ou de galerie pour exposer, de piano et de radio, de courrier aussi bien que de postier. Non seulement une telle machine fut-elle développée pour elle-même, mais au seuil du nouveau millénaire, on parvint à l’intégrer à un système global rassemblant en un essaim communicationnel des millions d’hommes et de femmes à travers le monde.

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D’autres rêves technologiques ont pourtant vu le jour durant la même période. La plupart en vain, comme les voitures volantes, les robots domestiques, ou les gratte-ciel de mille étages, parce que certaines contraintes et lois de la physique restent insurmontables. Mais cette véritable vision d’une machine capable de simuler n’importe quelle autre machine s’est concrétisée en une réalité désormais banale et presque universellement partagée. Les adolescents regardent des vidéos sur leur téléphone portable, les vieilles dames, devenues des spécialistes chevronnées du mèl, avertissent le cercle de leurs amies des dernières soldes disponibles sur le réseau, des points d’accès wifi s’organisent enfin en grilles ubiquitaires au cœur même des plus petites cités médiévales. Ainsi comment ne pas célébrer, ne pas vénérer, l’avènement d’une vision si profondément onirique ?

Simulation, participation

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Les technologies de l’information ont bénéficié de plusieurs décennies de miniaturisation industrielle, qu’on pourra nommer « éthérisation ». La transmutation du substrat physique de notre culture moderne et contemporaine – livres, reproductions photographiques, disques de vinyle, pellicules – en paquets intangibles d’information, en bits et en octets, a effectivement généré une sorte d’« info-éther » universellement disponible, quels que soient le lieu ou le moment. Or la clé de ce phénomène est dans la coïncidence des processus de simulation et de participation qu’il mobilise. Parler de « simulation », c’est se situer dans le milieu technologique des machines et de la façon dont elles permettent de produire des médias de natures diverses de concert avec les logiciels qu’elles calculent ; mais parler de « participation », c’est basculer dans la sphère sociale des usagers, qu’il s’agisse de lecteurs ou d’écrivains, de musiciens ou d’auditeurs, de joueurs ou de « blogueurs » — combinaison qui détermine en son essence la machine culturelle qu’est génériquement l’ordinateur.

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Évoquer l’ordinateur en termes de « machine culturelle » implique dès lors de considérer qu’il accomplit effectivement un grand nombre de tâches plus ou moins spécialisées : construction de bases de données, automation, gestion de réseau, calculs scientifiques, etc. Ce qui importe, c’est que l’interaction entre « simulation » et « participation » soit au cœur des capacités fonctionnelles de la machine. « Simulation » se dit de ce que l’ordinateur accomplit en imitant, reproduisant, puis transformant d’autres systèmes de production culturelle. Pour dire simplement, cela consiste pour une machine à se substituer à d’autres machines, comme la chaîne hifi, le magnétoscope, la salle de jeux – pour ne pas dire la calculatrice, la machine à écrire, ou même le journal. D’un autre côté « participation » désigne le fait de mettre des personnes en contact avec des « simulations », et conjointement le développement exponentiel des usagers qui a transformé l’ordinateur en un opérateur social et culturel tout à fait majeur.

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Contrairement à ce qui a pu avoir lieu dans les arts ou les humanités, « simuler » ou « simulation » n’ont jamais souffert en informatique de la moindre connotation péjorative. En informatique en effet ce sont des notions qui renvoient à la capacité de reproduire des actions, des fonctions, et souvent même « l’apparence et le toucher » d’autres machines, d’ordinateurs, de logiciels, de systèmes opératoires, de dispositifs techniques divers. La « simulation » est un processus d’autant plus important que tous les logiciels ne sont traditionnellement pas disponibles pour toutes les machines, de sorte que « simuler » aura recouvert – et recouvre toujours – la capacité pour une machine de se comporter comme une ou des machine(s) de types variés, même si leurs logiciels et leur puissance de calcul peuvent différer considérablement. Les ordinateurs ont donc toujours simulé non seulement d’autres ordinateurs, mais également une assez vaste diversité de machines destinées à la production et la consommation de textes, de dessins, d’images en mouvement, etc.

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C’est pourquoi la « simulation » reste un bon instrument de persuasion sociale, économique, marchande, puisqu’elle paraît désigner concrètement la disponibilité d’une autre machine, d’un autre système, d’une autre fonctionnalité logicielle. Évidemment, il y a souvent un écart important entre la téléologie de la « simulation » et les objectifs effectivement atteints par les machines réellement disponibles. Généralement on aboutit à deux choses : tantôt la « simulation » manque sa cible, tantôt sa réussite induit la transformation de ses objectifs. Comme le disait l’informaticien – et visionnaire – Alan Kay : « Demandez à un utilisateur d’ordinateur quelles sont ses aspirations technologiques, il répondra qu’il est parfaitement satisfait de sa machine, sauf qu’il souhaiterait qu’elle fût 10 % plus puissante, 10 % moins chère, et 10 % plus fonctionnelle ! » La maxime des cyberpunks, selon laquelle « la rue définit par elle-même les usages de la technologie », s’éclaire d’une lueur toute particulière : les objectifs des fabricants sont fréquemment renversés par les usages individuels, et au fur et à mesure que le nombre des particuliers augmente sur les réseaux, les effets qu’ils provoquent sur l’économie générale des machines sont d’autant plus considérables et imprévisibles.

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Effectivement, la « participation » est la clé de ce phénomène de transmutation impromptue des « machines culturelles » et de leur sphère d’appartenance. Faisant suite à la connexion réciproque d’un minimum de deux machines, « participation » désigne un processus en deux temps : la machine permet à l’usager de produire quelque chose et de le téléverser sur le réseau, sur lequel se trouvent symétriquement une multiplicité indéterminée d’usagers ayant la possibilité de procéder à son téléchargement. Quelles sont les potentialités du système qui permettent à un usager d’aller au-delà de la simple réception passive de biens de toutes sortes, et ainsi de « participer » ? Peu importe : développement de moyens nouveaux d’interactivité, comme les logiciels ou des machines plus puissantes – ou tout simplement des interfaces graphiques améliorées – ; plus essentiellement sans doute, de nouveaux schèmes conceptuels pour la transformation des machines, de leurs logiciels, de leurs systèmes opératoires. La façon dont ces potentialités sont appréhendées tient évidemment à des déterminismes idéologiques, à des contraintes de marché, à des agendas institutionnels et scientifiques – et non pas certes à une force décisionnelle unique et cachée. Pour dire vite, la « participation » est ce qui a sorti les machines informatiques des Q.G. militaires pour les installer dans les foyers. La « loi de Metcalfe », du nom d’un pionnier de la conception et de la mise en œuvre des réseaux [1][1] Bob Metcalfe est l’inventeur du protocole Ethernet..., décrit succinctement les choses en montrant que la valeur d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses usagers. Pour le dire autrement : un réseau est d’autant plus puissant et efficace que le nombre de ses usagers est élevé. Une télécopieuse est inutile, deux télécopieuses forment un réseau sécurisé, et plus leur nombre augmente, plus il y a de bénéfice pour un expéditeur ou un récepteur potentiels, selon un principe de progression géométrique plutôt que linéaire. Seulement il ne suffit pas de s’extasier sur de telles potentialités. Qu’il existe deux schèmes directeurs pour toute « participation », à savoir téléchargement et téléversement, c’est là une évidence empirique ; qu’il faille en dévoiler les soubassements et les modalités internes d’existence, c’est précisément la tâche d’une véritable herméneutique des réseaux.

Téléchargement, téléversement

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Familiers de ces deux schèmes directeurs, nous n’en comprenons pas pour autant familièrement les enjeux. Globalement, « télécharger » recouvre le fait de récupérer un fichier depuis le réseau, et « téléverser » désigne le fait de l’y déposer. Quel que soit le type de réseau, rapatrier un fichier consiste à le télécharger. Inversement, expédier des données ou de l’information, c’est au sens strict les téléverser. Ainsi le téléchargement consiste dans un transfert de données passant d’un système source central à un système destinataire périphérique. Tout au rebours, il faut comprendre le téléversement non seulement comme un passage de la périphérie au centre, mais également d’une machine périphérique quelconque à beaucoup d’autres, et donc comme une manière de nivellement de la hiérarchie classique de la production, de la distribution, et de la réception – en l’occurrence des biens culturels.

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Tous les animaux téléchargent, mais rarissimes sont ceux qui téléversent, sinon leurs fèces et leur propre corps organique. Les castors bâtissent des barrages, les oiseaux construisent des nids, et les termites créent des monticules. Mais dans la majorité des cas, le royaume animal s’épand sur le monde en téléchargeant une matière qu’il ingurgite et qu’il expulse par petits bouts. Le privilège de l’espèce humaine n’est pas seulement de fabriquer des outils, mais d’être en outre capable de les employer à créer des biens matériels superflus – de la peinture ou des sculptures – ainsi que des expériences intellectuelles superflues – musiques, récits, religion, philosophie. De toute évidence, c’est le superflu qui définit la culture humaine, et en somme l’humanité elle-même. Comprendre la culture et se l’approprier requiert d’éminentes aptitudes – ainsi les efforts qu’exige pour le maître comme pour l’élève le simple apprentissage de la lecture –, mais demeurer incapable d’aller outre le téléchargement, c’est se priver d’une dimension constitutive de ce qui définit l’humanité.

Peter Kögler, Siebdruck/Papier, 1993. © Peter Kögler. Courtesy Galerie & Edition Artelier Graz, exposition dans la Sporgasse.

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Si prodigieux que soient les temps présents, les hiérarchies de la production culturelle sont résistantes, même en ligne. Un pour cent des usagers de la toile y téléversent un matériau, et ils ne sont pas plus de dix pour cent à commenter ou modifier les contenus qu’ils y trouvent, tandis que le reste, quatre-vingt-dix pour cent du public, se satisfait de télécharger sans téléverser. Une des raisons de cette pyramide de la production est que, comme les nations et les peuples, les médias ont leur propre et singulière culture. Il est clair que pour les cinquante dernières années, notre culture s’est laissée définir par la télévision, et s’est donc fossilisée comme une culture du téléchargement. Le système médiatique de la télévision se définit en effet par la réception d’images et de sons produits par des tiers. Par voie de télédiffusion, de câble, de satellite ; en direct ou en différé, enregistrée ou décalée, une émission est toujours affaire de téléchargement. Le défi lancé par l’ordinateur à la télévision depuis une dizaine d’années ne tient pas seulement à la substitution d’une machine plus perfectionnée à une autre qui l’est moins – comme ce fut le cas avec les disques en vinyle et les cd, ou bien avec les cassettes vhs et les dvd. Bien plutôt, un ordinateur est une machine capable de téléverser tout ce que désire son utilisateur et qu’il est capable de produire, à destination soit d’un ou de quelques-uns, soit de beaucoup et même de tous. C’est ce qui constitue le plus radical point de rupture entre une culture télévisuelle et une culture informatique. Pourtant, la vertu qu’a un ordinateur de simuler n’importe quelle machine médiatique met sérieusement en péril son potentiel – quoique de manière contournée –, dans la mesure où l’ordinateur est également une machine qui excelle bien au-delà de la télévision à télécharger. C’est ce dualisme qui caractérise la singularité de notre temps, et qui dresse la scène sur laquelle se déroule comme une guerre larvée du téléchargement et du téléversement.

Un diabète culturel

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Le débat ne concerne pas simplement les capacités techniques de l’ordinateur ni ses modalités d’utilisation. La surabondance des téléchargements ou leur caractère exclusif de toute autre pratique, notamment de téléversement, conduit à ce que j’appellerais un « diabète culturel ». Souffrir de diabète, c’est pour le corps n’être pas en mesure de produire suffisamment d’insuline pour assimiler le sucre qu’il a absorbé. Il existe là un déséquilibre entre la consommation et la production, le téléchargement et le téléversement. À maints égards, le diabète est une pathologie de la plénitude, l’effet de l’obésité ou de la surconsommation calorique. Le diabète culturel fonctionne de manière très similaire. Pour le redire : ce n’est pas que télécharger soit une mauvaise chose, et téléverser une bonne, c’est tout simplement que l’une et l’autre chose doivent s’équilibrer en une consommation réfléchie et une production chargée de sens.

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Cela requiert de rompre avec les flux médiatiques qui nous submergent. Tout comme les médias ont mué, ainsi a mué la manière dont les contenus sont déversés sur, à travers, et autour de nous. L’enregistreur vidéo numérique – sur disque dur ou dvd réinscriptible – a bien mieux que le magnétoscope développé les possibilités de s’affranchir des contraintes des programmes télévisés. Mais tandis que les usagers se libéraient ainsi des publicités qui les inondaient, les entreprises apprenaient à intégrer leurs messages dans les contenus eux-mêmes. Au fur et à mesure que les consommateurs se tournaient vers les jeux vidéo ou les loisirs en ligne, des bannières électroniques y étaient intégrées et les fenêtres surgissantes devenaient monnaie courante sur nombre de sites Web. La téléphonie mobile a pu accroître l’ubiquité des individus, mais avec elle une ubiquité informatique a envahi un monde désormais criblé d’espaces informationnels, de rubriques commerciales et de slogans publicitaires, encombré d’une signalétique consumériste particulièrement subtile et incitative, furtivement implémentée dans l’infosphère invisible au cœur de laquelle nous évoluons. En d’autres termes, quand les canaux traditionnels de télédiffusion ont perdu leur position dominante, la culture télévisuelle s’est exfiltrée de ses lieux de prédilection pour infiltrer de nouveaux environnements culturels.

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À moins donc de renoncer à quasiment toute forme de communication médiatique, il est impossible de ne pas « suivre le mouvement », au moins de temps en temps, et de ne pas nous y perdre comme poussière au vent. Il y a cependant moyen de sortir de cette « plénitude », au moins occasionnellement, et de s’ouvrir les chemins d’un engagement résolument réflexif. Ce qui est vital, car tandis que les flux sont illimités, notre temps et notre attention ne le sont pas. Jusqu’à ce que – ou à condition que – les prophètes de la post-humanité tiennent leurs promesses d’une vie éternelle, nous serons enserrés dans nos limites individuelles, et tout aussi bien dans celles de nos aspirations. D’où l’importance capitale de comprendre le téléversement en termes non d’opportunité technologique, mais d’habitudes et de mœurs.

Web 2.0

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À peine quelques mois après l’effondrement des dotcoms, la Toile a commencé de se développer en un médium éminemment participatif. Le phénomène a vu le jour en même temps que le secteur des industries technologiques a repris appui sur des bases plus solides, et qu’il a programmé pour le secteur des hautes technologies une rhétorique du Web 2.0. Il est probablement trop tôt pour qu’on puisse en être tout à fait sûr, mais cette « nouveauté » paraît justement présenter quelque caractère de nouveauté ! Les théoriciens systémistes pourraient effectivement assez volontiers souligner que cette forme émergente de la Toile vient s’adosser à une architecture participative assez robuste.

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La Toile est en train d’évoluer vers une forme logicielle plus authentiquement sociale et qui offre une myriade de nouvelles manières de relier individus et groupes. Jusqu’à une date récente, l’activité la plus caractéristique d’un usager de la Toile était de naviguer d’une page statique à une autre ; désormais, c’est une expérience dynamique, une multitude d’usagers convergeant dans la genèse solidaire de leur environnement propre. La multiplication des blogs et des wikis porte témoignage d’un tel tournant. L’explosion sociale de sites tels que Flikr, qui permettent d’étiqueter – ou « taguer » – et partager des photographies ; ou bien del.icio.us, voué à la socialisation des signets personnels ; constitue autant de manières, pour les usagers, de catégoriser, collecter, et partager leurs stratégies d’archivage. Elle a même conduit à inventer le terme de « folksonomy », qui rassemble les deux notions de folk, la personne privée, et de taxinomy, la classification. L’opposition qui se fait ici jour est celle des bibliothécaires, archivistes, et spécialistes de l’information, qui procèdent professionnellement à la systématisation de ce type d’activité classificatoire, et de l’évolution permanente de « folksonomies » personnelles en même temps qu’inspirées de l’atmosphère d’appartenance planant au-dessus de groupes très divers d’individus. Or ce qui reste très peu thématisé, ce sont les transformations que nous pourrions souhaiter dans l’usage aussi bien que les comportements induits par cette nouvelle itinérance de nos machines culturelles.

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L’inexorable commercialisation des innovations technologiques contribue sans doute à définir de nouvelles habitudes intellectuelles en même temps qu’elle élève de véritables obstacles sur notre chemin. Le Graal de notre présent, c’est à la fois l’ubiquité – l’incorporation de vertus informatiques à tous les environnements humains – et la mobilité – la capacité à communiquer avec le réseau depuis n’importe quel point donné. Tout uniment ubiquitaire et mobile, la puissance computationnelle rend les pratiques de téléchargement d’autant plus aisées, quand symétriquement son intégration aux assistants personnels et au téléphone portable rend celles de téléversement d’autant plus improbables. La raison en est que nous sacrifions la variété des manipulations possibles d’un engin à sa taille, sa mobilité, et son ubiquité. Au fur et à mesure que diminue la taille des claviers, des écrans, des optiques même, nos possibilités textuelles atteignent un niveau épellatif et/ou phonographique – comme lorsque « afr klc » se substitue à l’ordinaire « affaire classée » ! Dans le même temps, le dispositif électronique se commue en distraction permanente et en opportunité consumériste – sorte de stylet qui nous permet de faire des achats par un simple effleurement d’écran. S’il s’avère donc que la dernière mouture de la Toile, à laquelle on accède par le moyen d’ordinateurs de bureau ou de portables puissants, ne constitue qu’une anomalie sur le chemin d’une homogène mobilité de la consommation privée – à laquelle s’ajouteraient quelques capacités télécommunicationnelles –, nous nous serons gravement fourvoyés. Nous ne devrions pas, en effet, sacrifier notre capacité de téléversement à notre puissance de téléchargement.

Méliorisme

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Garantir une libre capacité de téléversement, et que l’usage de cette liberté sera fécond de sens, c’est une stratégie non pas tant révolutionnaire que tournée vers le passé, vers les philosophes du pragmatisme notamment, qui à l’aube du siècle dernier ont forgé le concept de « méliorisme ». Le pragmatiste William James définissait en effet le méliorisme plutôt comme une « attitude dans les affaires humaines » que comme une croyance : « Le méliorisme […] ne considère le “salut” de l’univers ni comme assuré immanquablement, ni comme impossible : il y voit une chose possible qui devient probable de plus en plus, à mesure que se multiplient les conditions remplies pour sa réalisation [2][2] William James, Le Pragmatisme, viiie Leçon, « Le pragmatisme.... » Le mouvement mélioriste, insistant sur les possibilités actuelles dont le progrès est le promoteur, se mêle aisément à celui des cultures informatiques. La télévision par exemple s’est renouvelée et comme métastasée quand elle est sortie de sa tanière familiale – le salon – pour investir en de multiples incarnations les espaces personnels de chaque membre de la famille, nos automobiles, nos assistants numériques, et enfin, avec les modèles d’écran les plus perfectionnés – efficaces à la pleine lumière du jour et autrefois réservés aux plus riches – les jardins privatifs de nos banlieues résidentielles. Autre témoignage d’un optimisme rampant, cette espèce de trajectoire ascensionnelle des ordinateurs et de leurs logiciels – versions passant de 1.0 à 2.0, à 2.5, 3.1, 7.8, comme si la série devait aller à l’infini. Sans doute y a-t-il une part d’extravagance dans tout cela, d’effets de mode, et de mises à jour inutiles ; mais même une histoire à court terme tend à lisser leur dynamique pour en faire apparaître la régularité ascensionnelle. L’accroissement quantitatif de la vitesse des processeurs, la sophistication, l’ubiquité, la mobilité, la miniaturisation et la personnalisation deviennent – ou du moins sont disposées à devenir – des mutations qualitatives de nos manières de produire de la culture.

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Se convaincre de la nécessité de produire des contenus et de les téléverser reste un objectif modeste et non pas une utopie perfectionniste, c’est tout simplement une position pragmatiste et mélioriste. La fin du méliorisme, c’est l’amélioration volontaire et concertée des choses, ce qui suppose certaines dispositions d’esprit et des pratiques autant réalistes qu’optimistes – pour contrer passivité, pessimisme, ou nihilisme. John Dewey a pu écrire que « l’effort de substituer la stabilité du sens à l’instabilité des événements est la tâche principale de toute attention humaine » [3][3] D’après John Dewey, Experience and nature, Open Court,.... En traduisant l’idée dans une terminologie contemporaine : quoi de plus rigoureusement mélioriste, en somme, que la réception réfléchie de fichiers et la production intelligente de contenus ?

Présence du futur

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Ce qui devrait nous intéresser dans cette « révolution informatique » dont nous entendons parler depuis environ une génération, c’est le fait que les termes du débat au sujet de « l’à venir » sont en réalité « déjà là ». Les merveilles de l’âge numérique ont incontestablement envahi notre quotidien. Plutôt cependant que de nous en abasourdir de naïve admiration, nous devrions essayer d’en découdre avec la réalité de ce que nous produisons effectivement, de ce que nous dispersons, pour ensuite lire, regarder, écouter, nous divertir enfin. Nous devrions nous rendre experts à détourner notre attention des faux-semblants de la culture pour la fixer sur son sol, et dévier ainsi des productions individuelles qui nous inondent pour nous plonger dans la machinerie culturelle qui les engendre – et réciproquement.

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L’aspiration à une activité médiatique chargée de sens se rencontre en des lieux à la fois attendus et peu explorés. Pendant toute cette dernière vingtaine d’années, une certaine odeur de discours a plané au-dessus de toutes les manifestations rassemblant les tribus des technologues. Salons consacrés aux nouvelles technologies – les Kunsthallen européennes –, clubs de bidouilleurs underground, forums d’investisseurs de capital-risque, ça a toujours été le même discours, un discours des « possibilités futures ». Bavardages qui tournaient systématiquement autour de ce qu’on ferait une fois que le prix des ordinateurs aurait sensiblement baissé, que les mémoires vives et la puissance des processeurs auraient considérablement augmenté, que l’imagerie 3D serait à la portée de toutes les bourses, ou que la population aurait dans son ensemble accès au haut débit, etc. – la liste est inépuisable. À l’évidence, cette stratégie d’évitement des véritables enjeux des processus technologiques sous-jacents servait essentiellement à magnifier le fait que certaines technologies étaient tout simplement opérationnelles. Étudiants, universitaires, artistes et designers, journalistes spécialisés dans la rubrique technologique – tous paraissaient adopter des tactiques de dissimulation d’un fait crucial, à savoir que l’industrie informatique ne cessait de produire des biens sans avenir commercial ni véritable public. Cela fait à peine deux ou trois ans que s’estompe insensiblement ce discours évasif, futuriste et mélancolique tout à la fois, donnant lieu d’espérer que de nouveaux schèmes herméneutiques vont désormais prévaloir.

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De fait, nous disposons désormais de machines et de connexions qui rendent résolument caduques toutes les litanies qu’on pouvait entendre sur le thème de l’ordinateur et de son rapport à la créativité culturelle. S’il est incontestable que les progrès techniques sont indéfinis, le rendement des réseaux exponentiel, ou la baisse des prix relativement constante, nos instruments de travail sont dorénavant à peu près définitivement configurés : les ordinateurs sont petits de taille mais puissants ; la mémoire est abondante et peu onéreuse ; les périphériques – caméras, scanners, imprimantes – sont accessibles au grand public et non pas seulement aux professionnels ; les logiciels sont efficaces, relativement stables, et largement répandus ; et l’Internet compte enfin des millions de nœuds connectés à grande vitesse. L’accroissement quantitatif du nombre des personnes connectées, notamment au moyen de liaisons à haut débit, a indubitablement conduit à une mutation qualitative de la façon dont elles interagissent avec les médias informatiques, et donc à cette légitime rhétorique mélioriste du Web 2.0. En d’autres termes, quelle qu’en soit la distribution sociale ou politique, le futur, c’est maintenant !

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Mais pour n’être pas naïvement futuriste, il importe de relever et de corriger une tendance très commune quoique contradictoire, qui consiste à anticiper parfois l’advenir utopique d’une culture post-humaine, et à s’effrayer souvent d’une chute apocalyptique de l’humanité dans les abîmes de l’enfer technologique. Promesses intenables d’un futur inabouti, terreur paralysante d’un présent fantasmatique, tout cela se coagule sous l’effet de la crainte d’une omnipotence immaîtrisée – personnifiée par « h.a.l » dans 2001 : l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick – ou d’une aliénation technologique immaîtrisable – témoin la panique engendrée par le prétendu « virus de l’an 2000 ». En deçà donc des pratiques culturelles de « téléchargement » et de « téléversement » s’exercent des tensions idéologiques dont les effets peuvent autant susciter une forme d’émerveillement pour la singularité technologique de notre présent, qu’inciter à prendre garde de ne pas se rendre indigne des possibilités dont il est fécond. Dilemme qui tourne autour de quelques questions de bon sens : Quel est l’horizon de toute cette situation ? À quoi bon hériter d’une machine de rêve si ce n’est pour créer des choses exceptionnelles ? Son but ne devrait-il pas être d’engendrer une culture numérique dont nous pourrions défendre la dignité en montrant que par nature elle est féconde non seulement de ses prouesses technologiques, mais aussi de ses contenus et de son sens ?

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Les pratiques de téléchargement sont souvent machinales et provoquent un sentiment de malaise qui se dissimule sous les traits d’une sorte de frénétique suractivité. D’où l’idée de « téléchargement réfléchi », qui tendrait à nous distraire de notre endémique « interpassivité » réticulaire. Les routines de notre vie quotidienne sont trop diverses et complexes pour nous permettre d’y porter une attention constante et soutenue, à quoi nous substituons naturellement des réponses automatiques et des habitudes comportementales. Il y a cependant des moments où notre attention est requise et devrait être pleinement mobilisée, moments que l’on qualifiera de « réfléchis ». Or la réflexion n’est pas tant une caractéristique naturelle qu’une aptitude acquise à faire face au monde et à ses exigences, et la rigueur en est un moment extrême – d’où l’on peut conclure que le téléchargement de grilles sportives, de feuilles comptables, ou des nouvelles de la vie privée des stars ne constitue nullement l’idéal d’une utopie informationnelle !

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Prétendre cependant que le téléchargement est mauvais par nature, et bon par nature le téléversement, c’est tout simplement absurde. Il s’agit en vérité de deux syndromes complémentaires, qui ne fonctionnent efficacement qu’une fois équilibrés. Le secret serait d’adopter une attitude réfléchie dans sa consommation culturelle – ses téléchargements –, et d’avoir des objectifs sensés dans sa propre production culturelle – ses téléversements. L’une et l’autre choses constituent pour ainsi dire deux syndromes permettant de maximiser son potentiel humain. Il est évidemment de plus en plus facile et de moins en moins onéreux de pratiquer le téléchargement, d’autant que d’abondantes sources d’informations ou de loisirs sont désormais mises à la disposition de chacun. Si le baladeur a pu autrefois transformer notre rapport aux technologies personnelles, faisant de nous les orchestrateurs – mais non les créateurs – de nos goûts musicaux ; les appareils contemporains – iPod, clés usb, etc. – sont en train de transformer notre rapport à l’archivage intellectuel de la musique, faisant de chacun de nous non seulement un orchestrateur, mais aussi un transformateur de la musique dont il dispose. La wifi et l’ouverture qu’elle offre sur la Toile, les organiseurs personnels équipés d’antennes gps, tout cela produit les mêmes effets, dans les domaines de l’information, de la communication, et de l’occupation de l’habitat humain. Couches complémentaires de l’ère du Web 2.0, elles sont le fait d’usagers qui sont simultanément les co-opérateurs d’une croissance commune. Et tout ce système est fondamentalement inachevé, conçu pour être modifié comme une « version bêta » de logiciel, et se développer par la vertu d’une perpétuelle « remixabilité ».

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La réception des idées de Freud aux États-Unis vers le milieu du xxe siècle fut une sorte de farce tragique, liée à l’incompréhension de son projet intellectuel. Freud avait dit que son objectif était de faire en sorte que ses patients pussent passer d’un état névrotique à quelque chose comme une « absence ordinaire de bonheur ». Seulement ses émules furent nombreux qui crurent pouvoir aller jusqu’à l’accomplissement concret d’une espèce d’alchimie fictionnelle, et transformer les pathologies nerveuses de leurs patients en autant d’occasions d’une félicité éternelle. Mutatis mutandis, n’allons pas comme eux croire qu’une expérience compréhensive des réseaux, et notamment que des pratiques de téléchargement réfléchies, nous ouvriront les voies radieuses d’une authentique félicité réticulaire. Et d’ailleurs les choses sont très simples : rien n’y parviendra jamais !

Notes

[*]

Le texte original de cette contribution peut être consulté sur le site du CIPh, rubrique Rue Descartes (en américain).

[1]

Bob Metcalfe est l’inventeur du protocole Ethernet et le fondateur de la compagnie 3Com.

[2]

William James, Le Pragmatisme, viiie Leçon, « Le pragmatisme et la religion », trad. E. Le Brun, Flammarion, Paris, 1929, p.257.

[3]

D’après John Dewey, Experience and nature, Open Court, Chicago, 1929, p.145.

Plan de l'article

  1. Simulation, participation
  2. Téléchargement, téléversement
  3. Un diabète culturel
  4. Web 2.0
  5. Méliorisme
  6. Présence du futur