Le principe d'inconnexion web

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Le principe d’inconnexion [*] web

Texte traduit et adapté parPaul Mathiasdu même auteur
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L’échec du modèle des dotcoms à la fin des années quatre-vingt-dix a montré l’inanité de l’approche strictement commerciale des réseaux, et que les communications réticulaires et les activités sociales associées ne s’expriment jamais en termes quantitatifs ou marchands. A contrario, l’intérêt d’un schème épistémologique tenant la culture pour une ressource, non une marchandise, est de privilégier le fait de sa diversité en faisant apparaître que nulle entreprise culturelle ne peut prospérer dans une situation monopolistiqueweb. À cet égard, comme bien d’autres ressources, la « Net culture » doit être protégée, et même de manière durable, c’est-à-dire qu’il importe de ménager des espaces d’autonomie à l’intérieur desquels individus et groupes puissent déployer librement leurs activités. À quoi les infrastructures techniques du réseau et leur disponibilité commerciale ne suffisent pas. L’herméneutique entrepreneuriale est vaine et inopérante. Rendre compte des conditions sociales et culturelles princeps nées des technologies du numérique exige plutôt de fixer son attention sur l’émergence de nouveaux secteurs d’activité, et de comprendre comment le phénomène des « industries créatives » éclaire le problème de la durabilité des réseaux.

Multitude, réseaux, culture

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La Net culture est soumise à un flux permanent mais non linéaire, sinon pour ce qui concerne l’augmentation arithmétique, tant absolue que relative, des usagers du monde non occidental – « tournant culturel » dont la majorité des experts occidentaux de l’Internet n’ont pas encore pris la mesure. Sans dénoncer un prétendu déclin mercantile de l’Internet, ni le sacraliser comme un sublime espace d’interconnexion de toutes les synapses humaines, le point de vue pragmatiste s’intéresse aux variations induites par le développement d’applications telles que les wikis, le p2p, et autres weblogs, qui ensemble reconfigurent en permanence le champ des nouveaux médias. Il implique d’entreprendre une « culturalisation » de l’Internet, laquelle n’est pas un processus neutre mais s’accompagne comme on a pu direweb d’une « mobilisation et d’une administration de la population ». Où il ne s’agit nullement de contrôle des personnes, mais de l’intégration démocratique de « communautés différenciées », la performativité culturelle constituant précisément la logique fondamentale de toute vie sociale effective.

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Différentes entreprises savantes, allant de l’étude des interactions homme/machine à celle des nouveaux médias et de leurs usages, ont revendiqué de comprendre l’avènement d’un tel tournant culturel. Or l’urgence se fait de plus en plus sentir de commencer à intégrer des savoirs « mous » dans le noyau dur des métiers des technologies de l’information, du moins dans le secteur éducatif. Car à ce jour, celui-ci ne s’est que faiblement adapté aux technologies des réseaux. Les rivalités internes aux institutions ainsi qu’entre les disciplines existantes ont empêché dans le secteur universitaire toute véritable innovation. Ainsi, alors que le monde académique a joué un rôle primordial dans le développement de l’Internet, il a tout au long des années perdu un terrain considérable qu’il essaie désormais de combler en proposant de-ci de-là quelques programmes d’études appliqués à l’informatique des jeux. En 2005 encore, l’étude des équipements de mobilité restait embryonnaire. En fait, un aspect important du processus de « culturalisation » des réseaux serait d’étudier en détail la façon dont les usagers interagissent avec les applications et infléchissent leur développement futur. Les cultures réticulaires se constituent comme autant de « frictions productives » entre des dynamiques interhumaines et le cadre prédéterminé de l’industrie logicielle. En ce sens, la dynamique sociale qui se développe au sein des réseaux n’est pas reliquaire mais essentielle, la fin des réseaux n’étant pas le transfert des données mais la contestation des systèmes.

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L’Internet n’est pas une formation sociale représentable à la manière d’une tribu primitive. Les méthodologies centrées sur l’usager tendent à oblitérer les changements qui ont lieu au niveau des infrastructures, des logiciels, des interfaces, des organisations. Les changements brusques au sein du marché de l’électronique sont insuffisamment pris en considération, tout comme les conflits mondiaux concernant les régimes de la propriété intellectuelle. Suite à l’effacement de la distinction entre une « microapproche » axée autour de l’usager, et une « macroapproche » ouverte sur l’ensemble de la société, nous devons rechercher les éléments qui permettraient de concevoir une théorie des réseaux en dehors des Études culturelles postmodernes ou des sciences sociales et de l’ethnologie. Ce que requiert l’étude des nouveaux médias, c’est un « langage des nouveaux médias », pour parler comme Lev Manovitch [1][1] The Language of New Media, M.I.T. Press, Cambridge..., et non pas une « théorie générale des réseaux » axée autour des disciplines savantes établies.

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Ce sont les théoriciens de la « multitude » qui traitent des notions d’usager ou de réseau de la façon la plus intéressante. Le terme de « multitude »web est en effet employé comme alternative à celui de « peuple », qu’on associe traditionnellement au schème de l’État-Nation. Analogue à l’idée de « prosommateur » [2][2] Terme formé à partir de ceux de PROducteur ou de PROfessionnel..., que les Études culturelles ont substitué à celle de consommateur, l’idée de multitude exprime une diversité radicale de la population active, tout à l’opposé des notions homogènes et fixes de « classe » ou de « prolétaire », et sert à décrire les formations sociales qui ont désormais lieu dans un monde globalisé. Organisations militaires, mouvements sociaux, milieux d’affaires, flux migratoires, systèmes communicationnels, structures physiologiques, relations linguistiques, neurotransmetteurs, et même relations personnelles : les réseaux distribués sont une condition primordiale de la vie sociale et politique. Or le schème réticulaire altère toutes les facettes du pouvoir, notamment au point de vue de l’efficacité de ses règles d’exercice, les interrelations distribuées étant extrêmement propices à toutes sortes de mutations sociales et culturelles. L’objectif principal d’un réseau est fondamentalement interne, et son organisation une fin en soi plutôt qu’un moyen. Les conflits que nourrissent les réseaux mettent dès lors en question l’ensemble des figures organisationnelles connues, partis politiques, mouvements sociaux, et même ces formes institutionnelles résiduelles que sont les Organisations Non Gouvernementales (ong). Sans l’éliminer totalement, les réseaux altèrent l’autorité et rendent presque impossible la moindre prise de décision. Ils déconstruisent le pouvoir et sa représentation, et ne se laissent tout simplement pas instrumentaliser par quelque groupe autoproclamé d’avant-garde que ce soit. Ainsi paradoxalement, les réseaux empêchent de nombreux événements de survenir, mais c’est précisément en produisant leur propre événementialité politiqueweb. Si toutefois les réseaux dissolvent certaines vieilles figures du pouvoir, hiérarchies et bureaucraties, ils mettent également en place un nouveau régime de ce que Gilles Deleuze a nommé la « société de contrôle » : altérant constamment la stabilité des frontières entre le dedans et le dehors, ils suscitent une impression de liberté mais prennent place dans la vie quotidienne comme autant de centres de contrôle des opérateurs sociaux.

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N’ayant nul besoin des réseaux, le capitalisme se satisfait d’un transfert fluide des données qui lui importent, c’est-à-dire d’une distributivité sans réticularité. Or les réseaux se caractérisent aujourd’hui par l’inconnexion : il n’y aurait pas de routage s’il n’y avait pas de multiples obstacles sur la ligne. Le pollupostage, les virus, l’usurpation d’identité, ne sont pas d’accidentelles erreurs, de simples incidents sur la voie de la perfection technologique, mais des éléments constitutifs de l’architecture réticulaire que nous connaissons. Les réseaux élèvent les seuils de l’informalité aussi bien que le niveau du bruit orchestré par les bavardages, l’incompréhension, et une infinité d’erreurs humaines. Et ce n’est pas l’obsessionnelle focalisation des élites occidentales et des mass media sur les fondamentalismes qui permettra de faire face aux enjeux et tensions qui enveloppent la société réticulaire d’aujourd’hui. Tout au plus parvient-elle à créer l’illusion d’un « étranger » ou d’un « dehors » hostile à la civilisation globale – capable néanmoins d’infiltrer avec intelligence son infrastructure. Le moralisme ne s’intéresse en fait pas aux opinions, et c’est là que le discours classique sur la société réticulaire atteint ses limites. La raison en est que la théorie des réseaux est incapable d’intégrer – et même d’imaginer – des points de vue extérieurs. Or les réseaux constituent des environnements technologiques et sociaux complexes défiant tout réductionnisme simpliste, et forment à grande échelle des dispositifs de transformation, sinon d’anéantissement du pouvoir.

Théorie de la libre coopération

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Les mondes académique et du journalisme réduisent souvent le potentiel de l’Internet à ne représenter qu’un moyen additionnel de publication, outre l’édition et la presse. Mais l’Internet ne sert pas seulement à l’autopromotion et n’a pas été conçu dans ce but. Dans l’immense majorité des cas, ses usagers interagissent et travaillent ensemble à des tâches spécifiques et échangent en ligne des opinions et des biens. Ou bien ils s’entraident à résoudre des difficultés techniques et écrivent ensemble du code. Ce qui définit l’Internet est donc son architecture sociale. C’est l’environnement vivant qui compte, l’interaction vivante, non les procédures de stockage ou de récupération de l’information. Des téléphones mobiles au courrier électronique, des jeux en réseau aux listes de diffusion, aux blogs et aux wikis, notre vie quotidienne est de plus en plus envahie par cette technologie. L’exigence de questionner ce qui a lieu lorsque nous collaborons au cœur des canaux à travers lesquels nous communiquons va bientôt se faire plus manifeste. À quelle indépendance pouvons-nous prétendre et comment accroître notre liberté dans le contexte d’une collaboration réticulée ? Comment gérer collectivement ou s’approprier une ressource partagée telle un réseau ?

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Il est important de trouver les mots à mettre sur les différences et les pouvoirs qui existent à l’intérieur des groupes et des équipes. Ou des réseaux pour l’occasion. S’il faut insister sur la liberté de rompre à tout moment une collaboration, il ne s’agit nullement de privilégier l’hypothèse d’un acte souverain des usagers du réseau. L’inconnexion est un a priori, le fondement même sur lequel reposent toutes les activités en ligne : sans puissance de déconnexion, elles ne sont toutes qu’aliénation. Elle doit par conséquent être comprise comme une simple potentialité parmi d’autres, non comme une fin en soi. La question de la collaboration y fait suite et ne doit pas être réduite à un problème technique d’organisation du travail. Ainsi, une théorie de l’expérience individuelle et collective doit pouvoir reconnaître qu’il existe une liberté absolue de refuser de collaborer. Une stratégie de sortie doit être pensée comme constitutive des activités réticulaires. Quelle est cependant la valeur de l’idée de « refus » ? Tout à fait essentielle à la compréhension du fait collaboratif, la question de la « libre coopération » pose manifestement celle de son fondement.

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Dans Grammaire de la multitude, Paolo Virno entreprend de décrire la « nature de la production contemporaine », et les questions qu’il soulève surgissent au détour de l’acte même du « refus ». Y a-t-il collaboration si l’on a d’emblée décidé que vivre se réduisait à travailler ? Ou ne faut-il pas dissimuler cette étape initiale et décisive du « refus », pour éviter cet anarchisme individualiste ou égoïste qui anéantirait toute possibilité de collaboration ? « La richesse sociale est produite par la science, écrit Paolo Virno, par l’intellect général bien plus que par le travail accompli par les individus. Le travail requis paraît réductible à une portion virtuellement négligeable de la vie. Science, information, connaissance générale, coopération, ce sont là les piliers essentiels d’un système de production – et non pas tant le temps de travail. » Cela place la coopération dans une position exceptionnelle. Ni règle ni condition de la quotidienneté, elle est raréfiée, incertaine, et toujours sur son point de dissolution. Pour Paolo Virno, il n’y a presque pas de différence entre le temps de travail et le temps de non travail. D’où précisément l’incertitude (et la curiosité) au sujet du fait collaboratif. Quels sont les actions, les travaux, les gestes, les conceptions, qui restent totalement réfractaires à ce fait de la collaboration ? L’opposition du génie solitaire et de l’équipe pluridisciplinaire manque à cet égard totalement de pertinence. En fait, c’est la façon dont sont conduites les négociations à l’intérieur de chaque économie particulière de « crédits » qui est en jeu. Quelles sont les traces visibles d’une collaboration ? Les principes distributifs de ce qui revient à chacun en propre peuvent-ils être renégociés tout au long d’un parcours collaboratif, ou bien la division du travail aura-t-elle été déterminée au premier jour ? La grégarité rend difficile, voire impossible, d’ériger la collaboration en vertu, mais ce n’est certainement pas la société qui fait obstacle à la visibilité de l’individuation : le point crucial est celui de la méthode d’évaluation.

Jeffrey Shaw, EVE (Extended Virtual Environment), 1993. © ZKM, Karlsruhe.

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Or il est de plus en plus difficile de distinguer les phénomènes de collaboration de ceux de non-collaboration. Ou bien de distinguer entre la nécessité de travailler en groupe et le désir de sortir de l’isolement d’un travail individuel. Pour nombre d’artistes des nouveaux médias, collaborer constitue une exigence absolue, parce qu’un individu ne possède tout bonnement pas l’ensemble des compétences nécessaires à la création de visuels, d’images 3D, de musiques, de montages, de performances, et a fortiori pour maîtriser l’ensemble du processus créatif en termes tant financiers que de ressources humaines. D’où la question de « l’économie de la reconnaissance », et de savoir si des œuvres sont produites sous le nom d’un artiste unique ou, plus en accord avec la réalité, sous le nom d’un groupeweb.

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Plus nous travaillons en ligne, plus il importe donc de comprendre les architectures techniques et sociales des outils que nous employons. Emportant l’avènement d’une nouvelle économie culturelle, les industries créatives forcent manifestement à la collaboration et au recoupement. Après tout, l’innovation économique réticulaire est un des principes de la multitude. Dans les nouveaux médias, l’ingénierie informatique, l’architecture système, et le design, constituent un travail d’équipe dont la compréhension reste à ce jour très approximative. Et la bataille pour la reconnaissance du travail collaboratif dans des secteurs tels que la littérature, les arts visuels, ou le monde académique, n’est certainement pas achevée. Les institutions regimbent à travailler avec des structures sociales informelles, car les responsabilités paraissent s’y diluer. Il faut du coup distinguer entre réseaux organisés et organisation en réseau. Il est relativement aisé de mettre des organisations en réseau et d’entamer des collaborations entre institutions. La véritable gageure est dans la transmutation de ce modèle en celui de réseau organisé, du fait que les communautés authentiquement virtuelles ne possèdent pas d’interface directe avec le mode réel. Mais c’est cette interface entre les mondes réel et virtuel qui conditionne chaque type de collaboration. Souvent, le travail en ligne est à lui seul inefficace et lent, surtout quand on collabore à un projet complexe avec un groupe disséminé à travers le monde. Du coup c’est quand un réseau informel atteint une masse critique que le phénomène collaboratif devient particulièrement intéressant. Or il est extrêmement difficile à des organisations décentralisées et autonomes, accoutumées à la fragmentarité, d’atteindre une échelle de grandeur permettant de se consolider en structures durables. Que de petits groupes dispersés convergent pour former un plus ou moins vaste mouvement social et « créent l’événement » – pour parler comme Alain Badiou – c’est chose exceptionnelle : des collaborations individuelles n’ont pas pour destin de créer des événements historiques.

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L’intérêt qu’on porte par conséquent aux « nouveaux mouvements sociaux » est peut-être déjà dépassé. La notion de « mouvement » recouvrirait une trop grande unité et une continuité inappropriée aux phénomènes contemporains de rue et du Net. Il n’y a pas de mouvement sans un calendrier, sans mémoire collective ou événements marquants. Le terme exprime sans doute adéquatement l’idée de diversité politique et culturelle, mais implique aussi une promesse de continuité, et avec elle l’hypothèse qu’on peut surseoir à son déclin et sa disparition. L’énergie de l’Événement qui a pu donner sa vélocité et son orientation à un mouvement ne devrait jamais s’épuiser. Or en vérité, les multitudes constituent une catégorie éminemment problématique, non pour le capitalisme ou la « société de contrôle », mais pour les multitudes elles-mêmes. On ne s’accoutumera pas de si tôt au fait qu’il n’existe rien de tel qu’une Conscience Collective, mais seulement des agglutinations extatiques réfractaires à toute Grande Résolution. La fragmentarité n’est pas agonie romantique, c’est la condition primordiale de la vie politique contemporaine, dont la condition réticulaire ne fait à son tour que transcrire plus avant le processus en termes de logiciels ou même de structures de bases de données.

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Techniquement parlant, tout réseau est organisé. Fondateurs, administrateurs, modérateurs et membres actifs y jouent chacun un rôle spécifique. Un réseau consiste dans des relations mobiles dont la disposition est à tout instant configurée par « l’extériorité constitutive » de la rétroaction ou du bruit. L’ordre des réseaux est ainsi formé d’un continuum de relations gouverné par des intérêts, passions, affects et nombre de contraintes pratiques affectant les différents acteurs. Un réseau de relations n’est ainsi jamais statique, bien qu’il ne doive pas non plus être pris pour une espèce de flux perpétuel. Encore en gestation, la théorie des réseaux organisés n’en implique ni la déconstruction, ni de postuler qu’ils sont installés au cœur d’un dispositif technico-médiatique les rendant inadéquats et invisibles aux médias traditionnels et aux puissances politiques en exercice.

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Pas de réseau, donc, en dehors d’une société. Comme toute entité technico-humaine, les réseaux sont traversés d’enjeux de pouvoir, notamment parce qu’ils en entravent l’exercice au fur et à mesure qu’ils en créent les conditions. La hiérarchie des pouvoirs opère sans doute sur plusieurs échelles, franchissant les limites internes des réseaux localisés et créant des têtes de pont avec des structures opératoires transnationales. Or peu importe son innocuité, un réseau provoque toujours son lot de différences. Traduit en termes des réseaux organisés, le précepte foucaldien « tout pouvoir est production » se dit : « puissance d’invention ». Ainsi la médiologie est-elle définie par Régis Debray comme une pratique d’invention inscrite à l’intérieur du système socio-technique des réseaux. En tant que méthode collaborative de critique immanente, elle rassemble une multitude d’éléments constitutifs en un réseau de relations trahissant leur coalescence autour de problèmes déterminés ou de passions débridées. Telle est dès lors la variabilité entropique des réseaux, qu’ils échappent en permanence aux tentatives de commandement et de contrôle qu’ils subissent.

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L’ontologie classique de l’« usager », en bien des façons, reflète une logique capitalistique surannée. « Usager » se dit effectivement par excellence de l’instance cherchant à s’extraire de tout système rigide de régulation et de contrôle, et fait de plus en plus exactement écho aux notions d’« autoconfiguration » et d’« autoinvention ». En prétendant qu’un « usager » n’est jamais qu’un consommateur silencieux ou satisfait, on en fait une instance de contrôle par moyens dérivés. « Usager » désignerait dès lors un ectoplasme aspirant à se glisser dans l’étoffe spectrale de la culture marchande et numérique, forte de ses promesses de « mobilité » ou d’« ouverture ». Mais il ne faut pas s’y tromper : la socialité est intimement inscrite dans la variation dynamique des techniques déployées par les puissances capitalistiques. Les réseaux sont omniprésents et appellent à découvrir un espace et un temps nouveaux dans lesquels la vie puisse s’installer sur des modes à la fois éthiques et esthétiques.

Le crépuscule des réseaux organisés

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Si feuilleter, regarder, lire, attendre, penser, effacer, bavarder, zapper ou naviguer forment ensemble la condition par défaut d’une vie « en ligne », un engagement total y ressortirait à la psychasthénie. Ce qui caractérise en fait les réseaux, c’est un sens partagé d’une potentialité qui ne requiert pas d’être actualisée – si chaque énoncé devait être systématiquement répliqué, d’individu à individu, nul réseau n’y survivrait ! Tout réseau repose donc sur un temps relativement long d’interpassivité, interrompu par des sursauts d’interactivité. Les réseaux encouragent et répliquent des liens passablement relâchés – et c’est ce à quoi il faut porter l’essentiel de son attention. Ils sont comme des machines hédonistes à produire de la promiscuité. Les multitudes réticulaires engendrent donc des formes temporaires et volontaires de collaboration qui transcendent, mais n’interrompent pas nécessairement, l’Âge du Désengagement.

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On devrait à cet effet interpréter l’idée de « réseau organisé » comme une proposition nouvelle destinée à remplacer la notion problématique de « communauté virtuelle ». Elle devrait permettre d’affronter la question des relations de pouvoir internes aux réseaux, et de rompre avec les mécanismes invisibles propres à l’ère du consensus. Les réseaux organisés sont des « nuages » de relations sociales au sein desquels le désengagement est porté à son paroxysme. Tandis que l’idée de communauté recouvre une construction idéaliste supposant liens et harmonie, que rien le plus souvent ne permet pourtant de postuler, les réseaux prospèrent sur le dos de la diversité et du conflit (l’inconnexion), non sur celui de l’unité. C’est ce que les théoriciens des communautés n’ont précisément pas perçu. Pour eux, un désaccord n’est jamais qu’une rupture dans la continuité « constructive » du flux dialogique. Mais réfléchir à la défiance comme à un principe constructif demande plus d’efforts. L’indifférence réciproque dans laquelle se maintiennent les réseaux s’avère une raison suffisante de leur désorganisation, et ce ne sont pas de simples catégories idéalistes comme « interaction » ou « engagement » qui permettront de prendre toute la mesure du problème que cela constitue.

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Le concept de réseau organisé présente dès lors un intérêt stratégique. Après une décennie de « médias tactiques », l’heure est venue d’extrapoler les pratiques opératoires des « médias radicaux ». Confortablement installés dans une logique de la micro-dénonciation ciblée, les médias tactiques ne cherchent trop souvent qu’à reproduire la dynamique spatio-temporelle et la structure logique de l’État moderne et du capitalisme industriel : différenciation et régénérescence à partir de la périphérie. Seulement quoique leur action ait une puissance disruptive, les médias tactiques confirment la temporalité du capitalisme post-fordien et son « court-termisme ». Privilégiant une critique purement ponctuelle des systèmes sociaux et politiques, les médias tactiques gardent une affinité avec ce à quoi ils s’opposent, et font ainsi l’objet d’une bienveillante tolérance. Pour eux, toute revendication doit se perdre dans le système, constituant à peine plus qu’un inconvénient temporaire ou une brève interférence. Fonctionnant de manière analogue aux modders[3][3] Dans l’industrie du jeu électronique, on appelle ainsi... dans l’industrie du jeu, ils offrent pour ainsi dire gratuitement leur connaissance des failles systémiques : pointant les problèmes, ils quittent aussitôt la partie. De quoi le capitalisme est ravi, se félicitant de l’ingénue disponibilité de leur outillage critique !

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L’émergence des réseaux organisés ressortit à une guerre de l’information, dont l’enjeu tourne à ce jour autour du thème de la « durabilité ». Les réseaux organisés sont effectivement contraints d’inventer des modèles de durabilité excédant la mise à jour de vagues plans d’action institutionnels, condamnés généralement à disparaître dans les oubliettes des « États-membres » ou des « entreprises citoyennes ».

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Un réseau organisé est une formation « hybride », partie média tactique, partie formation institutionnelle, et se distingue par une logique institutionnelle intégrée à la structure socio-technique des médias de communication. Cela signifie qu’il n’y a pas de formule universelle susceptible d’exprimer la façon dont un réseau organisé pourrait inventer ses conditions d’existence. On finira peut-être, au bout du compte, par comparer point par point les réseaux organisés et les organisations en réseau. Difficile synthèse, car si l’on constate une vague « convergence » du caractère informel des réseaux virtuels et du caractère formalisé des institutions, elle est assurément tout sauf harmonieuse. Des conflits entre réseaux et organisations sont partout visibles. C’est que toute multitude réticulaire se consolide en même temps qu’elle se disloque. Il est naïf de croire, dans ces circonstances, que les réseaux vont nécessairement l’emporter sur les institutions, pour ainsi parler. Leur concurrence avec les institutions établies se décline ainsi en termes d’une part d’image de marque et de construction d’identité, et d’autre part – principalement – d’espace de production des savoirs et de développement des idées. Là gît le véritable potentiel des réseaux virtuels, alors même qu’on hésite encore à les intégrer dans les négociations administratives concernant budgets, bourses, investissements et recrutements. Raison pour laquelle, précisément, ils ont besoin d’une forme organisationnelle propre, et notamment de surmonter trois difficultés majeures : responsabilité, durabilité, et extensibilité.

Le grand pari réticulaire

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Commençons par la question de savoir qui les réseaux représentent, et quelles formes immanentes de « démocratie » ils recouvrent. La montée de l’informatique communautaire comme objet de recherche et comme architecture de projet pourrait être perçue comme une plate-forme exemplaire de traitement de cette difficulté. Quelque intérêt que l’informatique communautaire ait à construire des projets « à partir de la base », une part substantielle des recherches dans ce domaine se concentre sur la question de l’e-démocratie. Or il est temps de dissiper l’illusion que les mythes de la démocratie représentative pourraient en quelque façon être transférés et reproduits sur une scène réticulaire. Après tout, ceux qui tirent bénéfice de tentatives telles que le Sommet Mondial sur la Société de l’Information (smsi) appartiennent pour la plupart aux circuits institutionnels et financiers classiques, ce ne sont pas ceux qui sont supposés être représentés dans un tel processus. Les réseaux appellent en réalité une nouvelle logique politique globale, et non pas qu’on s’en remette à une poignée d’ong autoproclamées « sociétés civiles globales ». Si les réseaux formalisés traditionnels comptent des « membres », ce n’est pas le cas de la plupart des initiatives en ligne, car à l’évidence, les formes traditionnelles de la représentation y sont désintégrées [4][4] D’où l’absurdité de la question de savoir si les blogs.... Ayant la vertu de « déconstruire » la société, celles-ci révèlent la profondeur des liens qui s’y nouent. Leur finalité serait dès lors de cristalliser et de disséminer quelque chose comme un nouveau « principe hégémonique » – qui exigera des initiateurs des prochaines vagues d’innovations technologiques et sociales une patiente et constante critique de leurs modalités opératoires les plus secrètes.

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Les réseaux ne sont effectivement pas des institutions démocratiques et représentatives, ils requièrent l’invention de modèles de décision « post-démocratiques » capables d’oblitérer l’archétype classique de la représentation et les politiques identitaires qui lui sont associées. Le thème émergent de la démocratie non représentative permet à cet égard de mettre l’accent sur le processus plutôt que sur ses effets consensuels. Or s’il y a quelque chose de très attrayant dans les formes « orientées processus » de la gouvernance, le modèle processuel n’a réellement d’intérêt qu’en ce qui concerne l’intégration réticulaire d’une pluralité de forces disséminées. Les questions fondamentales restent en fait posées : Quel est le véritable objet d’un réseau ? Sa durabilité ? Pourquoi même l’avoir initié ? Qui parle ? Et dans quel intérêt ? Pour répondre à ces questions, il faut s’intéresser aux forces vitales qui composent le milieu socio-technique des réseaux organisés, d’où résultent leur variabilité et leurs incertitudes, et à cet effet la permanence des conflits et des désaccords doit y être présumée comme modalité opératoire sous-jacente et inéluctable.

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C’est pourquoi les réseaux organisés sont de plus en plus intéressés par la question de leur propre durabilité. Éphémères en apparence, ils sont essentiellement appelés à durer. Les groupuscules actifs disparaissent sans doute, mais il demeure une « Volonté de Contextualisation » dont il est difficile de faire l’économie. Car la « mort » des hyperliens ne signifie pas pour autant la disparition des données vers lesquelles ils pointaient. Les réseaux restent toutefois extrêmement fragiles. Placés face au défi de leur organisation, ils accusent une tendance à l’autodestruction qu’ils pallieront seulement par une foi authentique dans leur capacité à définir leurs propres systèmes de valeurs, auxquels ils doivent donner une ampleur et un sens adéquats aux opérations internes du complexe sociotechnique dont ils participent. En ayant soin d’éviter tout danger de ghettoïsation, la solution serait de mettre en place, au fur et à mesure de leur croissance, des systèmes axiologiques collaboratifs capables de faire face aux difficultés liées à leur financement, aux jeux de pouvoirs internes, et à l’exigence de responsabilité et de transparence qui les accompagne. Car les réseaux organisés ont au premier chef pour charge de préserver l’ordre de leur habitat virtuel, même si celui-ci n’est jamais tout à fait tel mais toujours d’une façon ou d’une autre assujetti à une économie monétaire où il plonge en fait les racines de sa propre histoire. Idéalement, nombre de projets en ligne s’appuient sur un esprit communautaire et sont capables de mobiliser « gratuitement » les compétences nécessaires. Mais plus on s’éloigne des origines, plus il y a de chances que le travail doive être rémunéré. Les réseaux organisés doivent affronter cette réalité économique au risque de se trouver marginalisés, quel que soit l’état d’avancement de leur configuration dialogique et de leur usage des infrastructures. L’essentiel de leurs préoccupations doit par conséquent concerner la détermination des conditions de leur financement durable.

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Terminons par ce qui constitue peut-être l’aspect le moins thématisé de cette durabilité. Pourquoi est-il si difficile à des réseaux d’atteindre une échelle critique ? Ils semblent tous accuser une tendance inhérente à la dispersion en une myriade de micro conversations, même les blogs qui mobilisent des « logiciels sociaux » complexes et auxquels se connectent des millions d’individus à travers le monde [5][5] Tels que Orkut, Friendster, et LinkIn. À ce jour il.... Les listes de diffusion électroniques ne paraissent elles-mêmes pas pouvoir excéder quelques milliers de destinataires avant de s’épuiser sous des effets pesants de modération. La taille idéale pour une discussion approfondie et ouverte paraît toujours devoir se situer aux environs de cinquante à cinq cents participants. Quel sens cela a-t-il pour les multitudes réticulaires ? La question serait : dans quelle mesure s’agit-il d’un problème de logiciel ? Quels seraient les rôles respectifs des hommes et des femmes impliqués dans la conception de nouveaux codes informatiques ? Peut-on concevoir des conversations à grande échelle qui n’auraient pas seulement du sens mais également de l’impact ? Quelles cultures réticulaires sont-elles susceptibles de transformer profondément les grandes institutions existantes ?

Notes

[*]

Le texte original d’où a été tirée cette contribution peut être téléchargé à l’adresse : http://www.hva.nl/lectoraten/documenten/ol09-050224-lovink.pdf [dernière visite le 1er décembre 2006].

[1]

The Language of New Media, M.I.T. Press, Cambridge (Mass.), 2001.

[2]

Terme formé à partir de ceux de PROducteur ou de PROfessionnel et de conSOMMATEUR, et qui traduit « prosumer », lui-même forgé en 1980 par l’Américain Alvin Toffler.

[3]

Dans l’industrie du jeu électronique, on appelle ainsi les joueurs employés à tester et/ou modifier les versions successives des jeux destinés à être mis sur le marché.

[4]

D’où l’absurdité de la question de savoir si les blogs ont influencé l’élection américaine de 2004. Au mieux la « blogosphère » a-t-elle influencé une poignée d’éditorialistes de la télévision ou de la presse écrite. Le Net n’a pas servi à diffuser des opinions, il a mis l’autorité – toutes les autorités – à la question, sans véritablement élever ou abaisser les candidats sur l’échelle de la séduction électorale.

[5]

Tels que Orkut, Friendster, et LinkIn. À ce jour il n’y a que le branché Slashdot qui parvienne à centraliser les conversations de dizaines de milliers d’utilisateurs connectés.

Plan de l'article

  1. Multitude, réseaux, culture
  2. Théorie de la libre coopération
  3. Le crépuscule des réseaux organisés
  4. Le grand pari réticulaire