Intensifications mexicaines pour aujourd'hui

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Intensifications mexicaines pour aujourd’hui

L’ancien monde vers le nouveau monde, distances et proximités

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« Notre monde vient d’en trouver un autre », écrit à la fin du xvie siècle, Michel de Montaigne, dans ses Essais[1][1] Montaigne, Essais, III, 6.. Ainsi se désenclavent l’Europe et plusieurs parties du monde. La mobilité des êtres et des choses crée, au même moment, des distances et des proximités inédites. C’est vrai du monde des objets comme de celui des idées et des usages quotidiens de la vie. Ce qui était hier inconnu devient familier aujourd’hui, l’inaccessible se fait désormais disponible et le lointain peut faire irruption dans le proche. Sur les marchés d’esclaves de Castille, les Européens peuvent pendant quelques années croiser des Indiens de la Nouvelle Espagne. Le domaine des sciences et de la médecine illustre particulièrement l’ampleur et la vitesse des déplacements. Les mondes sont entraînés les uns vers les autres. Animaux, minéraux et végétaux traversent les mers comme les hommes et les livres. Ainsi la « racine de Michoacán » ou « rhubarbe des Indes » attire vers 1540 l’intérêt des Espagnols qui l’envoient à Mexico puis dans la péninsule Ibérique. Un médecin de Séville, le docteur Nicolás Bautista Monardes l’expérimente et il est bientôt convaincu par ses effets salutaires [2][2] Nicolás Bautista Monardes (1493-1588) est l’auteur... : « On se purge avec la rhubarbe des Indes non seulement en Nouvelle Espagne et dans les provinces du Pérou, mais aussi dans notre Espagne, en Italie, en Allemagne et en Flandres. J’ai expédié de longues relations dans toute l’Europe aussi bien en latin que dans notre langue… Les Espagnols achètent les plantes et les envoient en Espagne comme des marchandises… L’usage en est déjà si courant qu’ils l’apportent en grande quantité comme une marchandise essentielle dont la vente rapporte beaucoup d’argent [3][3] Monardes, 1992, p.100, 101.. » Ainsi la diffusion des nouveautés passe par leur commercialisation. La mobilisation ibérique vers Mexico est autant affaire de rentabilité que d’intérêt scientifique ou de curiosité.

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Cette mobilisation de l’ancien monde vers le nouveau monde mexicain est aussi affaire d’idées, de croyances et d’imagination. En 1493, les bulles du pape Alexandre vi Borgia, originaire de Valence, puis, en 1494, le traité de Tordesillas établissent le partage du monde entre Castille et Portugal, dans le but explicitement désigné de la conversion de tous les hommes au christianisme, selon une ligne située à quelque 370 lieues à l’ouest de l’archipel du Cap Vert. Mais les limites des empires restent floues et ne donnent lieu à aucune représentation précise. La circulation des hommes et des idées ne s’accompagne pas d’une diffusion systématique des informations. Au flou des limites des empires s’ajoute une perception tout aussi floue des distances réelles et des obstacles à surmonter. Les Espagnols qui partent pour le Mexique croient souvent qu’ils n’auront qu’à se baisser pour ramasser sur les chemins l’or et l’argent. Il n’y a pas à la Renaissance de représentation stabilisée de la planète, on croit que le monde est une création inachevée, ce qui permet au mouvement des êtres et des choses d’avoir des perspectives presque infinies, comme l’exprime particulièrement bien Montaigne, ce qui ne sera plus le cas par la suite, au xviie siècle. Mais ainsi les savants et les humanistes réfléchissent sur la mobilité du monde, ce qui favorise la circulation. Ce n’est qu’au xixe siècle que se consolidera une vision territorialiste du monde [4][4] C’est ce que démontre Jan Aart Scholte dans « What....

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La racine de Michoacán qui arrive chez les herboristes et les médecins d’Espagne, des Flandres et d’Italie acquiert soudain une « visibilité » européenne, elle cesse d’être une herbe locale utilisée par d’obscurs guérisseurs de telle région mexicaine pour devenir un produit important de la médecine européenne et bientôt mondiale. Ainsi l’on assiste à des changements d’échelle qui ont des répercussions sur le destin des choses comme des hommes. On distingue alors trois sortes d’espaces, celui d’où l’on vient, celui où l’on se fixe et celui dans lequel on se déplace. L’espace d’où l’on vient, c’est la patria, le pays des pères, l’attache que l’on regagnera parfois après avoir parcouru le monde et les différents continents. L’espace où l’on se fixe, c’est celui où l’on exerce un métier, par exemple d’imprimeur, de missionnaire, de médecin, d’administrateur, et où l’on a ses enfants. L’espace dans lequel on se déplace s’élargit progressivement aux dimensions de la terre entière [5][5] Ces réflexions et les exemples donnés dans cette dernière.... Colomb, Magellan et d’autres après eux font du monde un globe dont on peut faire le tour en bateau, qui est désormais circonscriptible. C’est dès lors une réalité physique, aux dimensions vérifiables. À la même époque, Copernic en défendant l’héliocentrisme ajoute à cette banalisation de la terre qui n’est plus qu’un astre parmi d’autres. Dans la seconde moitié du xvie siècle, des liaisons maritimes régulières se mettent en place de l’ancien monde aux nouvelles terres découvertes, dans l’Atlantique et le Pacifique, « sur toute la rotondité du monde ». Telle est la nouvelle formule. Si la maîtrise des routes planétaires demeure encore risquée, comme le constate le dominicain et philosophe italien Tommaso Campanella, la « Monarchie catholique » est parvenue à « faire le tour du monde entier en si peu de temps » [6][6] Tommaso Campanella, La Città del Sole, éd. Luigi Firpo,.... Les conquêtes de Cortès autant que les progrès de la navigation, le détournement de la tradition impériale autant que l’expansionnisme espagnol, les prétentions universalistes du christianisme et la soif de richesse ont ainsi contribué à forger une nouvelle approche du monde, dorénavant conçu comme un ensemble de terres liées entre elles et de peuples liés entre eux. Les idées se nourrissent alors des espérances messianiques et millénaristes, on croit en l’avènement d’un nouveau règne qui unifiera le monde, on envisage un nouveau destin du monde.

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C’est dans ce contexte que surgit le terme mundo, le « monde entier ». Quand Mateo Alemán prend la décision de publier son traité d’orthographe à Mexico, c’est « pour qu’il fasse connaître au monde que d’une terre nouvelle, hier conquise, sort une manière nouvelle et vraie de bien écrire qui s’adresse à tous les peuples » [7][7] Cité par José Toribio Medina, La imprenta en México.... Les récits des chroniqueurs s’ouvrent désormais sur un monde qui n’est plus seulement celui de la Genèse, de Ptolémée et du Moyen Âge, mais l’addition de « quatre parties », l’Europe, l’Amérique, l’Afrique et l’Asie, répartis dans deux hémisphères bientôt occupés et mesurés [8][8] Tel est le titre donné par Serge Gruzinski à un ouvrage.... Mappemondes et sphères donnent désormais à voir le monde. Le poète portugais Camões imagine le roi Jean iii de Portugal emporté dans un rêve : « Il lui semblait alors qu’il montait si haut qu’il touchait à la première sphère, d’où il voyait en face plusieurs mondes, des nations populeuses, étranges et barbares. » Le poète espagnol Bernardo de Balbuena dans son célèbre poème El Bernardo de 1598 conçoit des voyages aériens autour du globe qui découvrent l’étendue du monde entier au voyageur envolé vers le haut des cieux [9][9] El Bernardo, éd. de Noé Jitrik, Secretaría de Educación.... De nouvelles perspectives et de nouveaux points de vue s’inventent, tel celui du Greco dans sa peinture de 1610 intitulée « Vue et plan de Tolède » (Tolède, Museo-Casa del Greco) [10][10] Cf. Lizzie Boubli, « Le Greco et le point d’Archimède..., qui présente, de façon surprenante, une véritable vue aérienne de la ville où se marque la rotondité de la terre. La relation entre la « patrie » et le « monde » se modifie, à mesure que ces deux termes changent de contenu et d’échelle avec la circulation des hommes et des idées. Le local et le global changent l’un par l’autre. C’est bien ce que nous éprouvons aujourd’hui, lorsque, de l’aéroport parisien de Roissy, nous traversons en quelques heures par voie aérienne l’Atlantique en survolant le pôle pour arriver plus rapidement en Amérique centrale. Avec les ans et la distance, les liens que les conquistadors gardaient avec leur communauté d’origine se distendent ou se rompent, leur lointaine patria n’est plus pour eux qu’un souvenir. Des attaches seulement éphémères s’étaient créées dans les îles Caraïbes ; c’est avec la fondation de la ville de Veracruz, puis avec celle de la ville de Mexico que s’effectue ce que l’on peut dénommer comme une « territorialisation espagnole » sur le sol du Mexique. Peu à peu, le vécu quotidien, les mélanges de sang et de culture, les nouvelles villes hispaniques donnent à ce néo-local une connotation de globalisation, par redoublement du réel des institutions ibériques et des héritages indiens. Les espaces des peuples sont modifiés, il y a des processus de délocalisation et de relocalisation qui, bien souvent, provoquent de sanglants affrontements ; une domination universelle et lointaine s’impose. La Grandeza mexicana de Bernardo de Balbuena en 1604 exalte les grandeurs de ce nouvel espace. C’est ainsi que les individus s’insèrent désormais dans un ensemble multidimensionnel de réalités hétérogènes. Il est remarquable que l’évêque de Michoacán, Vasco de Quiroga (1470 ?-1565), qui fut d’abord membre de la Segunda Audiencia de Mexico et qui est un juriste, préconise une république à la fois indienne et hispanique dans laquelle le pluralisme culturel serait fondé sur l’analogie.

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Ainsi s’intensifie par multiplication le réel, par le parcours au-dessus des mers et des terres, vers d’autres mers et vers d’autres terres, vers d’autres êtres et vers d’autres choses. Il y a là une « cinématographie » avant la lettre, qui, comme l’a expliqué Maurice Merleau-Ponty, est un principe d’intensification de la vie, qui lui donne « un grain plus serré ». On passe ainsi dans un nouvel ordre qui pourrait être qualifié de sur-réel, « ce grain plus serré », par le traitement singulier de l’espace et du temps, par la nouvelle articulation et leur changement l’un par l’autre du local et du global.

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Il est remarquable que ce que l’on observe au xvie siècle, à partir de la découverte des nouveaux mondes, à savoir l’établissement d’échelles planétaires, la compression des espaces intercontinentaux par le parcours des mers, la circulation désormais sans limite des hommes et des objets, toute cette modernité ne passe pas par les pays du Nord, ni par le protestantisme tel qu’a pu le décrire Max Weber, mais par les pays du Sud, par les pays de la latinité. Il n’est pas non plus question dans cette modernité de construction d’États qui seraient aussi des nations ni de triomphe d’un rationalisme qui sera bientôt et durablement qualifié de cartésien. Le projet d’une monarchie universelle suscite les réflexions et les débats dans l’Amérique espagnole comme en Europe [11][11] Comme le montre David Brading, The First America. The.... Ce qui compte désormais, ce sont les passeurs et les espaces intermédiaires où convergent des forces locales et globales, des systèmes de symboles et de représentations, des stratégies de domination, d’adaptation ou de résistance, où se juxtaposent les différents réels et leurs mélanges. Des pans de monde se transforment les uns au contact des autres, ce qui met en cause la territorialité, sur laquelle tant de sociétés et d’idéologies se sont édifiées.

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La « mobilisation infinie » qui rythme aujourd’hui le globe tout entier, pour reprendre l’expression de Peter Sloterdijk, est le processus fondamental de notre époque contemporaine, dans la droite continuité de la dynamique hispanique. Est-elle, comme le dit aussi cet auteur, irrémédiablement chargée de « connotations inquiétantes, voire désastreuses » [12][12] Peter Sloterdijk, La mobilisation infinie. Vers une... ? Hervé Juvin, président d’Eurogroup Institute, observe dans un rapport intitulé Les nouveaux paradigmes du développement en mars 2006 que la participation à peu près universelle des hommes au marché fait que le monde n’appartient plus à personne, que les institutions, les croyances et la plupart des liens sociaux ont été réduits au profit des droits individuels et des contrats privés : « C’est oublier, note-t-il, que l’individu n’est rien sans la communauté qui le porte, qui lui donne sécurité, mobilité et liberté [13][13] Hervé Juvin, Eurogroup Institute, Les nouveaux paradigmes.... » Aujourd’hui, comme au xvie siècle, les échelles de grandeur sont renouvelées et bouleversent les hiérarchies acquises, un système économique hétérogène se juxtapose à des systèmes sociétaux, politiques, de croyances, dont il renforce l’affirmation ; aucune entreprise ne peut prétendre à la pérennité sans la considération de l’ensemble du monde ; tout choix de croissance, qu’il soit régional, national, multinational, est désormais mondial. Hervé Juvin remarque : « Est réellement mondiale l’entreprise qui est partout chez elle et qui est partout elle [14][14] Ibidem, p.34.. » « L’entreprise devient un espace en elle-même, un émetteur de règles, un créateur d’identité et d’appartenances, dont certaines sont plus fortes que les appartenances nationales, religieuses ou claniques, parce qu’elles assurent une plus grande capacité à agir. »

Le Mexique et la Ville de Mexico, la globalisation

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C’est ici que le Mexique et plus particulièrement la Ville de Mexico, ancienne Mexico-Tenochtitlan dans le vaste haut plateau entre les volcans, parce qu’elle constitue un espace en elle-même, peut donner à penser, en tant qu’émetteur de règles, créateur précieux d’identités et d’appartenances. Dans un monde qui perd ses repères, dans lequel les modes de relation nouveaux du contrat, du marché et du droit, ne remplacent pas les structures anciennes de la foi, de l’origine et du lien, le Mexique – et la Ville de Mexico – est un lieu où peut se construire le rapport au réel, à tous les réels, qui est falsifié, détourné. C’est ainsi que Mexico s’est trouvée et se trouve confrontée à des attentes nouvelles, inconnues.

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Mexico, comme toutes les institutions humaines, est l’effet de plusieurs rationalités concurrentes. Sa fonction collective majeure, depuis la chute de l’immense cité indienne de Tenochtitlan et la création de la ville hispanique, a été sans doute pendant des siècles de déterminer, d’organiser et de faciliter le transfert de populations sur de nouveaux sites. L’arrachement au terroir s’est traduit par des hécatombes humaines et le Zócalo, au pied de la cathédrale, est emblématique de cette terre pétrie des chairs et des sangs mêlés des Indiens et des conquistadors, puis de tous les révoltés contre les successifs pouvoirs. Relisons la Grandeza mexicana de Bernardo de Balbuena. Mexico est alors redevenue la cité grouillante d’hommes et de femmes, la « mer immense », qu’elle était avant la conquête :

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« Divers par l’allure et divers par les gestes
des figures, des visages et des mines diverses
d’hommes divers aux pensées diverses ;
… des hommes et des femmes
de couleurs et de professions diverses,
différents par leurs langues et leurs origines,
par leurs intentions, leurs buts et leurs désirs,
et parfois leurs croyances et leurs opinions,
et tous, par toutes sortes de voies,
disparaissent dans cette grande cité,
tels des géants devenant des pygmées [15][15] Bernardo de Balbuena, La Grandeza mexicana y compendio.... »
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Les êtres et les choses se côtoient, la ville est le creuset où se façonnent les liens. S’appropriant les techniques européennes, en une véritable convergence des rémunérations, les Indiens deviennent capables de baisser les prix et de faire concurrence aux artisans de Castille qui vendent très cher en Nouvelle Espagne. Mais les Espagnols profitent de la main-d’œuvre indienne et l’exploitent. Dans le même temps langues locales et langues ibériques se modifient chacune au contact de l’autre, jusqu’à ce que l’hispanisation l’emporte.

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L’aristotélisme se globalise. L’augustin Alonso de la Vera Cruz voit sa Recognitio summularum être imprimée en 1554 à Mexico, huit ans avant de l’être à Salamanque. L’Université de Mexico exporte ses commentaires en Europe. Le jésuite Antonio Rubio pense et expérimente à Mexico sa Logica mexicana et rédige ensuite en Espagne, à partir de ses notes mexicaines, ses Commentaria in universam Aristotelis Logicam, qui connaissent un immense succès et seront enseignés à l’Université d’Alcalá à partir de 1605.

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L’architecture de Vitruve se globalise également à Mexico par le carme architecte Andrés de San Miguel (1577-1652). Les figures de la mythologie gréco-latine, sibylles, centaures et cupidons, envahissent la Nouvelle Espagne tout en croisant des créatures échappées du panthéon méso-américain. Le singe de Puebla, Ozomatli, accompagne dans la Casa del Deán de la même ville la centauresse d’Ovide, Ocyrhoé, cependant que les sibylles sont elles-mêmes escortées d’animaux préhispaniques. Une globalisation visuelle est donc aisément repérable. L’un des vecteurs majeurs de cette globalisation intellectuelle est la langue, qu’il s’agisse du latin de l’Église et du droit, de l’espagnol des administrateurs ; les rapports entre l’occidentalisation et la globalisation passent par la langue, ce qui n’interdit pas l’évolution des langues parlées.

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Comment les mondes se connectent-ils ? Cette question contemporaine, qui fut une préoccupation majeure des hommes du xvie siècle, ne cesse de se poser à Mexico. Le dominicain Tommaso Campanella prônait pour les royaumes de la Monarchie catholique d’Espagne des « unions naturelles et politiques » : il faut développer trois sortes de liens, ceux des âmes, des corps et des richesses, car « plus nombreux sont ces liens, plus s’unifie et se renforce la domination » [16][16] Tommaso Campanella, op. cit., 1997, p.218, 214.. Désormais plus aucune distance n’est infranchissable et les métissages des corps et des croyances s’accentuent. Les changements des religions n’effacent pas toutes les racines, cependant que les usages originaires de plusieurs mondes ne cessent de se conjuguer. Balbuena avait esquissé une cartographie des trésors du monde qui exaltait la richesse et la consommation et permettait d’apprendre à être partout chez soi. Ainsi s’amorçait la durable confrontation des langues, des croyances, des savoirs [17][17] Ainsi dans Problèmes et merveilleux secrets des Indes,..., tous durablement délocalisés. Il s’agit toujours de faire communiquer les mondes entre eux.

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Mexico, par son histoire, est sans aucun doute bien placée pour participer à cette mise en œuvre des délocalisations, qui est une condition de la poursuite de la mondialisation et qui permet à l’individu, qui n’est rien sans la communauté qui le porte, d’en recevoir effectivement sécurité, mobilité et liberté. Mexico a profité en effet, dès le xvie siècle, du décentrement que provoquent les avancées de la mondialisation hispanique, et inspire une nouvelle vision du monde ; l’espace Pacifique est très tôt annexé à l’espace mexicain, même s’il se laisse difficilement maîtriser. Les hommes qui passent entre les continents transportent avec eux informations et connaissances, qui sont parfois des idées fausses. Étape obligée, la ville accueille durablement des écrivains et des artistes et reçoit d’importantes collections de livres. Auteurs et experts rivalisent.

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Dans une conférence prononcée à l’Université de Mexico en 1936, Antonin Artaud déclare avec fougue : « La vraie culture aide à sonder la vie… Là où le Mexique actuel copie l’Europe, c’est pour moi la civilisation de l’Europe qui doit demander au Mexique un secret. La culture rationaliste de l’Europe a fait faillite et je suis venu sur la terre du Mexique chercher les bases d’une culture magique qui peut encore jaillir des forces du sol indien [18][18] Antonin Artaud, Œuvres, Messages révolutionnaires,... ». Et dans son poème Mariposa de obsidiana, paru en 1950 à Paris, dans l’Almanach surréaliste du demi-siècle, Octavio Paz écrit : « Oui, moi-même la mère de la pierre à feu et de l’étoile, moi enceinte du rayon de soleil, je suis la plume bleue qu’abandonne l’oiseau dans la ronce. Je dansais, la poitrine dressée, et tournant, tournant, tournant jusqu’à rester immobile ; alors je commençais à lancer des feuilles, des fleurs, des fruits. Dans mon ventre battait l’aigle. J’étais la montagne qui engendre quand rêve la maison du feu, la marmite primordiale où l’homme cuit et devient homme… »

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Le secret de Mexico n’est-il pas dans cette adaptation toujours renouvelée des structures anciennes de la foi, de l’origine et du lien, telles que les évoque le poème d’Octavio Paz ? N’est-il pas dans cet excès, cette emphase qui n’en finit jamais, la folie des pierres, des couleurs et des parfums, du divin et de l’humain, du sang répandu, de la poussière et des cendres, dans cette intensification de la vie et des sens, plus que la réalité, une surréalité que l’on parcourt, que l’on contemple de loin ou de haut ?

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« Que Mexico soit notre patrie et notre demeure à tous,

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le trésor de l’Espagne et le centre du vaste monde »,

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a déclaré Lorenzo Ugarte de los Ríos dans son éloge à Balbuena au début du xviie siècle. Et la photographie du Zócalo, dans les années soixante, tel qu’il est dominé par Carlos Saura accoudé au balcon de sa chambre d’hôtel, illustre bien cette conviction. Mexico est alors, parmi d’autres, une des nouvelles centralités, mi-réelle, mi-virtuelle, surréelle par intensification, qui a constitué l’un des ressorts de la globalisation hispanique. Le Zócalo, centre du pouvoir religieux et du pouvoir politique, centre de Mexico, est aussi le centre du monde et peut se présenter comme le principe d’intensification de la vie, avec sa cathédrale baroque en pierres volcaniques, son sol mouvant où ne cessent d’affluer et refluer les pierres aztèques, ses fleuves souterrains. Telle est l’une des significations du film Tequila de Rubén Gámez.

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Au début du xxe siècle, ce sont les artistes dits « surréalistes » qui vont mettre en évidence l’effet des rationalités concurrentes de Mexico, et ces rationalités sont pour eux éminemment culturelles et politiques. Il faut rappeler qu’un jour de 1908, à Montmartre, Guillaume Apollinaire apostrophe en ces termes le Douanier Rousseau, son protégé : « Te rappelles-tu, Rousseau, le paysage aztèque des forêts où croissent la mangue et l’ananas,/ les singes répandant le sang des pastèques/ et le blond empereur fusillé ici ? » Ainsi naît la légende, rapportée à maintes reprises par André Breton et Benjamin Péret, du voyage du peintre Rousseau à Mexico en tant que musicien de l’armée de l’empereur Maximilien. Le surréalisme français, surtout à partir des visites d’André Breton et Antonin Artaud, se fonde ensuite à Mexico, s’appropriant ses interrogations identitaires et son affirmation d’une culture assez dynamique pour se nourrir de l’ensemble des apports culturels auxquels elle se trouve confrontée. Les surréalistes français puis les surréalistes mexicains vont contribuer à l’intense et constant travail sur soi de la Ville, à sa conscience de soi et à son estime de soi, comme d’un corps en tant que tel, se mouvant et respirant entre traditions et globalisation. De l’Europe à l’Amérique ils contribuent à faire de la Ville le creuset où les différences soutiennent et renforcent, au lieu de diviser et affaiblir. Peu de lieux ont alors fait l’objet d’autant de visites d’artistes, comme si la matérialité même de la Ville invitait au développement moderne des réflexions et des œuvres. On a souvent évoqué le mélange unique des forces culturelles bien propres à susciter le questionnement sur l’innocence et la culpabilité, l’indépendance et la révolution, et aussi la grande tolérance envers les étrangers.

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L’aventure mexicaine d’André Breton – et, dans une certaine mesure, celle du groupe surréaliste français – est née, selon son propre témoignage, à partir d’un roman d’aventures lu dans son enfance, El Indio Costal de Gabriel Ferry, de 1852. Le Mexique y est montré comme un pays subversif et dynamique, dans lequel « un vent de liberté » a surgi irrésistiblement en « rugissant de la voix d’orgues vertes sous un ciel d’orage » [19][19] André Breton, Mexique, Galerie Renou et Colle, Paris,.... C’est ainsi que les surréalistes vont retrouver dans Mexico leurs rêves de liberté, de démocratie, de beauté et de poésie. Ainsi l’univers cosmique et tellurique de Rufino Tamayo se fonde sur l’œuvre d’André Breton et Benjamin Péret, comme sur celle d’Octavio Paz, parce qu’elles symbolisent la liberté artistique, par opposition aux consignes du nationalisme des muralistes et du réalisme socialiste contre lesquels se déclarent aussi bien Breton que Trotsky dans leur manifeste « Por un arte revolucionario independiente » rédigé à Coyoacán en 1938.

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Antonin Artaud, si attiré par Mexico, est l’auteur d’une œuvre de théâtre et de littérature qui a participé au renouvellement des bases contemporaines de la création par son utilisation de la fragmentation ou de la différenciation des mythologies de son propre inconscient et de ses voyages à Mexico, à partir de son corps souffrant et peu à peu disloqué. De même que les Indiens tarahumaras recouvraient les roches de la Sierra Tarahumara de signes, de même sur ces mêmes roches le voyageur Artaud a intensifié sa vue et intensifié sa vie en percevant la pensée métaphysique, surréelle, des Indiens tarahumaras. C’est pourquoi la peinture surréaliste de la Mexicaine Maria Izquierdo a particulièrement retenu son attention ; il note à propos de son tableau intitulé Sueño y presentimiento, Conaculta INBA, de 1947 : « Toute la peinture de Maria Izquierdo se développe dans cette couleur de lave froide, dans cette pénombre de volcan. C’est cela qui lui donne son caractère inquiétant, unique dans la peinture mexicaine tout entière ; elle porte le reflet d’un monde en formation, d’un monde encore en fusion. Ses ruines n’évoquent pas un monde en ruine, elles évoquent un monde en train de se refaire… Voilà bien le côté amalgamé de la civilisation actuelle du Mexique : une manière de catholicisme païen qui, derrière la croix latine du christ, s’efforce de retrouver la croix aux branches égales des vieux palais géométriques d’Uxmal, de Mitla, de Palenque ou de Copán [20][20] Antonin Artaud, « La peinture de Maria Izquierdo »,.... »

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André Breton constate dans Mexique, ensemble de textes qui figurent dans le catalogue de l’exposition du même nom, inaugurée le 10 mars 1939 à Paris, dans la Galerie Renou et Colle, que « les objets populaires » mexicains répondent à « la nécessité de préserver l’accent individuel, artistique, dans l’objet le plus petit d’usage quotidien et d’imprimer sur tout produit d’un travail la caresse de la main de l’homme » [21][21] André Breton, Mexique, op. cit., Paris.. Le maître des surréalistes s’est particulièrement intéressé aux œuvres de Rufino Tamayo et Frida Kahlo ; par exemple, il remarque à propos du Pirulí de 1949 de Rufino Tamayo : « À Mexico, poétiquement parlant, une sucrerie comme cette flèche rose a toujours un arrière-goût de volcan [22][22] André Breton, « Rufino Tamayo », dans Antología (1913-1966),.... » À la demande de Breton, le poète guatémaltèque et critique d’art Luis Cardoza y Aragón, qui disait de lui-même qu’il était le plus mexicain des étrangers, écrit dans El Nacional en 1936 : « Nous nous trouvons dans la terre de la beauté convulsive, dans la patrie des délires comestibles… La suprématie de notre nature, de notre temps, de notre réalité indigène est si asservissante et orgueilleusement inclémente qu’elle va jusqu’à nous offrir une mort nouvelle, distincte des autres morts, Mexico a sa mort, comme elle a sa vie différente des autres vies… Le Musée National n’est qu’une réduction de tous les prodiges qui constituent le sous-sol de Mexico… [23][23] Luis Cardoza y Aragón, « México, de cerca, de lejos….... »

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De cette convulsibilité et de cette prodigieuse mobilité ne cessent de témoigner les tremblements de terre et cataclysmes naturels de toutes sortes qui éprouvent la Ville, en particulier le terrible tremblement de terre de 1985 jusqu’à celui du 13 avril dernier. Dans Souvenir du Mexique[24][24] André Breton, « Souvenir du Mexique », Le Minotaure..., André Breton précise encore : « Impérieusement, le Mexique nous invite à une méditation sur les finalités de l’activité humaine, avec ses pyramides faites de différentes couches de pierres correspondant à des cultures très distinctes qui se sont recouvertes et obscurément pénétrées les unes les autres… Le grand message des tombes qui, par des voies libres de tout soupçon, se diffuse plus qu’il ne se déchiffre, charge l’air d’électricité. Mexico, mal réveillée de son passé mythologique, continue à évoluer sous la protection de Xochipilli, dieu des fleurs et de poésie lyrique, et de Coatlicue, déesse de la terre et de la mort violente, dont les statues, dominant en pathétisme et en intensité toutes les autres, passent d’une extrémité à l’autre du Musée National… » En contrepoint de telle photographie de la même époque du Musée National, nous pouvons considérer Mi nana y yo de Frida Kahlo de 1937, tableau conservé au Museo Dolores Olmedo Patiño, où la quiétude se mêle à l’inquiétude. Avec force et avec une émouvante sobriété, Elena Poniatowska a raconté comment, en 1957, s’était écroulé l’Ange de l’Indépendance, protecteur des habitants de la Ville de Mexico, et comment il avait retrouvé sa place, « plus grand et mieux doré ».

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Benjamin Péret, poète et combattant de la guerre d’Espagne, réfugié au Mexique de 1942 à 1949, a toujours affirmé qu’il constituait, en tant que Français exilé, un pont entre les cultures anciennes et contemporaines du Mexique. Son long poème Aire mexicano, qu’il écrit à son retour en France, et qui est admiré par Octavio Paz et illustré par Rufino Tamayo, est une synthèse vertigineuse de l’histoire du Mexique depuis ses origines mythiques jusqu’à son temps, en passant par les épopées révolutionnaires, histoire nourrie d’images qui paraissent surgies de l’inconscient collectif. Péret remarque : « La représentation de Coatlicue, la mère vierge de Huitzilopochtli, flanquée de serpents… communique immédiatement une atmosphère de terreur… L’extériorisation de cette horreur dans l’art n’est qu’une tentative pour la dominer [25][25] Benjamin Péret, « Notes sur l’art précolombien », Horizon,.... » Considérant la photographie de l’Obrero en huelga asesinado du photographe Manuel Álvarez Bravo de 1934, Octavio Paz déclare : « Mais le cadavre était vivant. Si vivant qu’il a sauté hors de sa fosse et s’est présenté à nouveau devant nous, avec son même visage terrible et innocent, visage de soudaine tempête, visage d’embrasement, visage et figure de rien au milieu d’une forêt hantée. »

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Dans les mêmes années « surréalistes », en 1944, le peintre Gunther Gerzso a peint dans son tableau intitulé Los días de la calle Gabino Barreda les portraits de Leonora Carrington, Remedios Varo, Benjamin Péret, Estebán Francés et de lui-même. Tous ces artistes, et on peut mentionner encore d’autres artistes comme Wolfgang Paalen ou Luis Buñuel ou Octavio Paz, sont aussi bien mexicains que français et surtout cosmopolites. Gabino Barreda (1818-1881), à la fois médecin et philosophe, disciple d’Auguste Comte, qui participa à la réforme de l’éducation après la chute de l’empereur Maximilien, considérait que les sciences pouvaient réunir les hommes, si divers par leurs origines et leurs croyances, et contribuer efficacement à la paix. Aujourd’hui, un architecte comme Teodoro González de León, qui fut l’élève de Le Corbusier à Paris, dispose en différents points de la ville de Mexico et de quelques grandes villes mexicaines ses colossaux édifices de béton, comme les pyramides anciennes du Soleil et de la Lune de Tehotihuacán ou de Tula, mais il les baigne de lumière, d’eau et de feuillages, les ponctuant des oiseaux de pierre du peintre et sculpteur Juan Soriano. C’est ainsi que morts ou vifs, historiques ou fictifs, tous ces mondes, les êtres et les choses se trouvent connectés entre eux. Ainsi dans cet ex-voto de 1940 dédié au Divin Enfant d’Atocha, conservé dans une collection particulière, ou dans cette image de Francisco Toledo, retenue par Carlos Monsiváis pour la couverture de son livre Nuevo Catecismo para Indios Remisos de 1996 [26][26] Carlos Monsiváis, Nuevo Catecismo para Indios Remisos,.... Ou encore, récemment, au cours de la semaine sainte 2007, dans l’exposition de l’artiste Valerio Gámez à Queretaro, intitulée « Catholica Industry ». Qui voit et qui est vu, si ce n’est peut-être aussi celui qui voit ? C’est ainsi que dans la statue de la Vierge de Guadalupe se trouve peut-être l’Indien visionnaire et, au pied des façades de la place de Tlatelolco, si tristement célèbre en 1968, la Vierge soutient son Fils mort.

Une gouvernance possible du monde ?

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Telle est bien l’urgence vitale, qui n’est pas seulement contemporaine : connecter le passé et le présent au principe d’une vie nouvelle, surréelle, où s’articulent différemment le local et le global, la délocalisation et la globalisation.

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Dès le xvie siècle, les experts mexicains n’hésitent jamais à se vanter de leur expérience de terrain, ce ne sont pas des théoriciens (contemplativos) mais des experts (baquianos), selon la distinction introduite par le métis Diego Muñoz Camargo qui souligne son expérience de trente-cinq ans dans la région de Tlaxcala [27][27] Diego Muñoz Camargo, « Descripción de la ciudad y provincia.... L’oral et le visuel font partie de l’expérience physique du monde local ; les dialogues et rencontres de toutes sortes sont la base de cette expérience.

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Par exemple, médecins indiens et médecins européens travaillent côte à côte dans les hôpitaux de Mexico, ce qui signifie qu’ils sont affrontés ensemble quotidiennement à la maladie et à la mort : « Les médecins indiens nous garantissent… », « On sait par les médecins indigènes à cause de leur expérience répétée… », rapporte le protomédico Francisco Hernández dans l’enquête qu’il effectue pour le roi Philippe ii[28][28] Francisco Hernández, « Historia natural de Nueva España.... Il y a là véritablement, déjà, même si la situation est loin d’être généralisée, ce qui est souhaitable pour la poursuite de la mondialisation, à savoir l’intégration des populations quelles qu’elles soient dans une conscience collective. C’est un peu la première réalisation de l’utopie, non d’un monde sans frontières, mais d’un monde d’opportunités égales pour chacun à travail égal, ce qui permet de généraliser le critère de la valeur ajoutée comme critère unique de l’estime de soi, de la reconnaissance et de l’échange social. Ce qui n’empêche pas que les médecins indigènes refusent souvent de confier ce qu’ils savent sur les plantes à l’envoyé du roi « en entourant d’un grand secret leurs propriétés », car ils estiment que leur statut social demeure bien fragile, face à celui des Espagnols, et ils savent aussi que cette maîtrise de la matière salvatrice est leur richesse, « encore qu’à force de pressions et de persévérance on finisse bien par leur arracher ce qu’ils cachent » [29][29] Francisco Hernández, op. cit., 1959, II, p.163 ; III,....

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La première fonction des entreprises d’aujourd’hui, dans une certaine mesure à l’image des hôpitaux de la fin du xvie siècle de la ville de Mexico, cette première fonction qu’aucun État ne peut plus assumer, n’est-elle pas de tendre à réaliser la convergence mondiale non seulement des savoirs dans son domaine, mais aussi des revenus et des conditions de vie, donc un bien-être durable et commun, différent de la production en tant que telle des biens et des services ? C’est ainsi que chaque femme, chaque homme dans le monde peut avoir une valeur qui soit universelle.

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À Mexico on a pris conscience d’une gouvernance possible du monde et qu’il ne saurait y avoir d’autres mondes possibles. On a su l’importance des ressources naturelles, pas seulement l’or et l’argent. En même temps on a bien compris l’importance des espaces intermédiaires où se croisent les experts de toutes origines et les savoirs mélangés, souvent plus occidentaux qu’indigènes mais sans qu’on puisse les confondre avec les savoirs seulement occidentaux, où se développent des entreprises insolites. Ainsi se connectent durablement les terres entre elles et les hommes entre eux. De façon très significative, le Sol y vida de Frida Kahlo, daté de 1947, conservé dans une collection particulière, est fondé sur un symbolisme à la fois érotique et botanique, où l’œil physique du sujet doit se conjuguer à son œil mental pour comprendre la juxtaposition des réels, la surréalité végétale du monde. Et c’est aussi ce qu’exprime El mundo mágico de los mayas de l’artiste anglomexicaine Leonora Carrington, de 1964, conservé au Museo Nacional de Antropología de Conaculta. Tel est le capital que l’on peut qualifier de « structurel » du Mexique. À notre époque contemporaine, nous commençons à comprendre que ceux qui détiennent des droits de propriété sur les nouveaux biens rares, pas seulement les plantes, mais désormais l’eau, l’air, l’espace, auront les possibilités d’exploitation, de location ou d’échange qui leur permettront, selon les analyses les plus récentes, en particulier celles d’Hervé Juvin déjà cité, « d’être les premiers gagnants du monde qui vient » [30][30] Hervé Juvin, op. cit., p.40..

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Espace intermédiaire et carrefour, le Mexique et la ville de Mexico sont parcourus par tous ceux qui pensent et organisent la communication entre les différentes parties du monde en développant des projets religieux, politiques, intellectuels et artistiques, à des échelles sans précédent. À Mexico était apparue la première élite mondialisée, avec les vice-rois des Indes occidentales, les missionnaires, les administrateurs, les nombreux écrivains et artistes se déplaçant d’un continent à l’autre. Bernardo de Balbuena, cité plus haut, est un bon exemple. Il ne cesse de traverser les mers avec ses livres et ne se fixe nulle part. Ce sont tous ces gens qui, à des titres divers, ont été les acteurs efficaces du rétrécissement du monde et de sa banalisation. Leur pensée « mexicaine » excelle à brasser les héritages intellectuels et à articuler les pertinences locales et les exigences globales. Mais il ne s’agit pas non plus de tomber dans l’utopie de la Nueva Grandeza Mexicana de Salvador Novo (1904-1974), parue en 1946 : dans cet ouvrage, l’écrivain montre une ville de Mexico libérée de ses conflits et de ses vicissitudes, sûre et sereine, romantique [31][31] Salvador Novo, Nueva Grandeza Mexicana, Editorial Hermes,.... Carlos Monsiváis dans Los rituales del caos[32][32] Los rituales del caos, Editorial Era, Mexico, 2e édition... présente de façon éclairante ce qu’il appelle la « convivencia », amusée ou résignée, contradictoire et complémentaire, du chanteur Luis Miguel et du Niño Fidencio, des églises d’or et d’argent et du métro, de Sting et des collectionneurs de peinture virreinale ; dans le gigantesque embouteillage des êtres et des choses, des passions et des circonstances, les rituels qui entourent ces divers éléments de la « convivencia » soulignent la fluidité du local et du global et assurent une certaine permanence dans l’impermanence. Aujourd’hui, le Mexique et la Ville de Mexico participent autant de la mondialisation de l’insécurité et des risques que de la mondialisation des marchés financiers, du commerce et des modèles. Ce qui doit importer aux entreprises mexicaines, comme à celles des « quatre parties du monde », c’est de contribuer à anticiper la reconstitution d’ensembles pertinents de l’action collective, publique. C’est là qu’il pourra y avoir véritablement mobilité, sécurité, liberté.

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C’est sans doute ce qu’exprime le roman paru en 2007 Noche Tibia de Federico Reyes Heroles, professeur à l’UNAM [33][33] Université Nationale Autonome de Mexico. et président de l’ONG Transparencia Mexicana : un groupe de paysans revendique la propriété de terres marquées par la violence de l’histoire, et s’affronte au représentant local du pouvoir, qui lui-même est en proie à de graves conflits intérieurs.

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L’artiste Gabriel Orozco, ne cessant de réinventer organisations et procédés artistiques, est un bon exemple, aujourd’hui, de ces parcours multiples et inquiets, développés à partir du Mexique et de la Ville de Mexico, dans lesquels les modèles et les systèmes normatifs tendent toujours à disparaître et à se renouveler. Ainsi peut-on sans doute interpréter Isla dentro de la isla de 1993, Cazuelas de 2002 ou surtout Siempre hay una dirección de 1994.

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Le Mexique et la Ville de Mexico seraient donc, plus que jamais, un nouveau centre de gravité dans un univers croissant en de multiples directions. Des poètes du xvie siècle aux surréalistes et jusqu’aux écrivains et artistes de 2007, il est remarquable que tout un ensemble d’événements ait permis de redéfinir le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir, afin de s’approprier l’énergie du cycle infini de la vie et de la mort et de l’horreur, pour ouvrir des chemins nouveaux d’espérance et d’éthique. Et aussi peut-être pour comprendre comment il est possible de vivre sans concessions à la panique ni à l’excès d’espérance.

Notes

[1]

Montaigne, Essais, III, 6.

[2]

Nicolás Bautista Monardes (1493-1588) est l’auteur de deux ouvrages publiés en 1545 à Séville : Dos libros, el uno que trata de todas las cosas que traen de nuestras Indias Occidentales, que sirven al uso de la médicina, y el otro que trata de la Piedra Bezaar y de la Yerva Escuencora. L’ouvrage est remis à jour et complété tout au long du xvie siècle, il est traduit en plusieurs langues et diffusé jusqu’à la fin du xviie siècle. Édition par Xavier Lozoya sous le titre de Herbolario de Indias, Instituto del Seguro Social, Mexico, 1992.

[3]

Monardes, 1992, p.100, 101.

[4]

C’est ce que démontre Jan Aart Scholte dans « What is “global” about globalization ? », dans David Held et Anthony McGrew (éd.), The Global Transformations Reader. An Introduction to the Globalization Debate, Polity Press, Cambridge, 2002, p.84-91.

[5]

Ces réflexions et les exemples donnés dans cette dernière partie reprennent une note écrite en 2002 pour le séminaire de Carmen Val Julián († 2004). Je les lui dédie.

[6]

Tommaso Campanella, La Città del Sole, éd. Luigi Firpo, Bari, Laterza, 1997, chap. XXXI, p.338-339.

[7]

Cité par José Toribio Medina, La imprenta en México (1539-1821), II, UNAM, Mexico, 1989, p.40. Le livre de Mateo Alemán est : Ortografía castellana, Mexico, 1609.

[8]

Tel est le titre donné par Serge Gruzinski à un ouvrage récent, Les quatre parties du monde, Éditions de La Martinière, Paris, 2004.

[9]

El Bernardo, éd. de Noé Jitrik, Secretaría de Educación Pública, Mexico, 1988.

[10]

Cf. Lizzie Boubli, « Le Greco et le point d’Archimède : Laocoon ou la perte du monde », in Nature et paysages, l’émergence d’une nouvelle subjectivité à la Renaissance (Dominique de Courcelles, éd.), Éd. École des chartes, Paris, 2007, p.225-259.

[11]

Comme le montre David Brading, The First America. The Spanish Monarchy, Creole Patriots and the Liberal State, 1492-1867, Cambridge University Press, Cambridge.

[12]

Peter Sloterdijk, La mobilisation infinie. Vers une critique de la cinétique politique, Éd. Christian Bourgois, Paris, 2000, p.57, 45 (édition originale : Eurotaoismus. Zur Kritik der politischen Kinetik, Suhrkamp Verlag, Francfort, 1989).

[13]

Hervé Juvin, Eurogroup Institute, Les nouveaux paradigmes du développement, mars 2006, p.30.

[14]

Ibidem, p.34.

[15]

Bernardo de Balbuena, La Grandeza mexicana y compendio apologético en alabanza de la poesía (1604), éd. de Luis Adolfo Domínguez, Editorial Porrúa, Mexico, 1990, p.64-65.

[16]

Tommaso Campanella, op. cit., 1997, p.218, 214.

[17]

Ainsi dans Problèmes et merveilleux secrets des Indes, Mexico, 1591, de Juan de Cárdenas, andalou fixé à Mexico (éd. Angeles Durán, Alianza Editorial, Madrid, 1988).

[18]

Antonin Artaud, Œuvres, Messages révolutionnaires, Quarto Gallimard, Paris, 2004, p.692.

[19]

André Breton, Mexique, Galerie Renou et Colle, Paris, 1940.

[20]

Antonin Artaud, « La peinture de Maria Izquierdo », dans Messages révolutionnaires, op. cit., p.739-740.

[21]

André Breton, Mexique, op. cit., Paris.

[22]

André Breton, « Rufino Tamayo », dans Antología (1913-1966), Siglo XXI Editores, Mexico.

[23]

Luis Cardoza y Aragón, « México, de cerca, de lejos… », El Nacional, Mexico, 19 septembre 1936.

[24]

André Breton, « Souvenir du Mexique », Le Minotaure 12-13, mai 1939, numéro réalisé par André Masson.

[25]

Benjamin Péret, « Notes sur l’art précolombien », Horizon, 1917.

[26]

Carlos Monsiváis, Nuevo Catecismo para Indios Remisos, avec quinze illustrations de Francisco Toledo, Éd. Era, 3e édition, Mexico, 1996.

[27]

Diego Muñoz Camargo, « Descripción de la ciudad y provincia de Tlaxcala » (1584), dans Relaciones geográficas del siglo XVI, Tlaxcala, éd. René Acuña, UNAM, Mexico, 1984.

[28]

Francisco Hernández, « Historia natural de Nueva España », dans Obras completas, UNAM, Mexico, 1959, t. II et III.

[29]

Francisco Hernández, op. cit., 1959, II, p.163 ; III, p.294.

[30]

Hervé Juvin, op. cit., p.40.

[31]

Salvador Novo, Nueva Grandeza Mexicana, Editorial Hermes, Mexico, 1946, 1e réimpression dans Cien de Mexico, 2001, avec une introduction de Carlos Monsiváis.

[32]

Los rituales del caos, Editorial Era, Mexico, 2e édition corrigée 2001.

[33]

Université Nationale Autonome de Mexico.

Plan de l'article

  1. L’ancien monde vers le nouveau monde, distances et proximités
  2. Le Mexique et la Ville de Mexico, la globalisation
  3. Une gouvernance possible du monde ?