Anges de la ville

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Anges de la ville [*]

Traduit parAlbert Bensoussan
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Paru en première édition en 1980 et seize fois réimprimé jusqu’en 2004 par les Ediciones Era, Fuerte es el silencio de la journaliste et écrivain Elena Poniatowska a marqué le principe d’une véritable et subversive réflexion sur l’histoire des êtres et des choses du Mexique et de la Ville de Mexico. L’image de l’enfant pensif et interrogateur sur la couverture du livre, comme une « enfance mexicaine » de la mémoire, est celle-là même qui surplombe depuis plus de trente ans le bureau de Elena Poniatowska dans sa maison de Chimalistac et hante désormais les lecteurs pour un impossible oubli. Le premier chapitre retenu ici, « Anges de la ville », rend bien compte d’une pensée et d’une créativité qui se déclinent dans les rues, malgré la précarité et la violence, par tous ces « anges » aux corps salis et aux ailes brisées, qui n’ont ni lieu ni voix, mais aspirent à prendre leur envol et parfois le prennent, malgré tout, à l’image et à la ressemblance de l’Ange de l’Indépendance, protecteur mais écroulé lors du tremblement de terre de 1957 et amoureusement restauré. Admirative et amoureuse de la dignité de toutes ces vies et de toutes ces morts, Elena Poniatowska leur rend avec une attention et une justesse inlassables leur voix et leur présence. Sous ses mots, c’est leur silence qui se fait force et valeur irrésistibles de ces « sombres temps », pour reprendre l’expression de Hannah Arendt, dont on n’a jamais fini de tenter de s’échapper. Ici la philosophie s’exerce bel et bien dans la rue, digne et juste, à Mexico et dans toute la république.

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à Ricardo Cortés Tamayo

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Mon ange gardien
douce compagnie
ne m’abandonne pas
ni de jour ni de nuit
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Autrefois, l’Ange de l’Indépendance était ce qu’on voyait d’abord, dressé en l’air, au ras du ciel, là où commencent les nuages. C’était le rêve le plus caressé des enfants de province et qui les chatouillait dans leurs calmes soirées : « Dis, l’Ange, il est comme sur les photos ? » Et d’un air d’ange élu, l’autre répondait plein d’orgueil : « Oh la non, il est plus joli ! » C’était aussi le meilleur point de référence. « Sais-tu où c’est ? Du côté de l’Ange, je vis par là-bas. » La petite Titi, on lui demanda à l’école quand avait commencé l’Indépendance du Mexique, et elle répondit, contente d’elle-même : « Quand l’Ange est tombé ». Raúl Prieto soutient que le Mexique est un pays si macho que la victoire qui couronne la colonne de l’Indépendance, aux indiscutables attributs féminins, aux rondeurs si rondes qu’elles se découpent clairement sur le ciel, tout le monde l’appelle : « El Angelito – Le Petit Ange ».

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En 1957 la terre trembla à 2h40 le dimanche 28 juillet et l’Ange s’écroula à terre. Un maître maçon déjà bien vieux s’approcha pour examiner les gravats parce qu’il avait construit le socle de la statue et scellé en elle un coffret contenant les lettres de sa fiancée qui l’avait plaqué, tout comme les constructeurs de môles ou de digues emmurent un nouveau-né pour arrêter les eaux. Il est sûr que le coffret de cet amour trahi avait servi d’antidote ; peu d’amoureux s’étaient jetés du haut de l’Ange, et que je te saute en bas, et que je te grimpe là-haut, alors que nombreux sont ceux qui se sont suicidés du haut de la Tour Latino-américaine [1][1] Cet édifice emblématique de la ville de Mexico culmine.... En même temps que le maître maçon, un petit homme rappliqua qui prétendit s’emparer d’un petit bout de fer fondu : « De l’or pur, n’est-ce pas ? » Une dévote voilée s’agenouilla pour prier et murmura en pleurant à chaudes larmes : « Il est mort, mon Ange gardien. » Et elle avait raison parce que l’Ange de l’Indépendance est le protecteur de très nombreux Mexicains. Si vous aviez vu la consternation des citadins ! Ils défilaient lentement autour du rond-point : « Vois un peu ce qui est resté de sa jolie tête ! » De purs cheveux d’ange éparpillés par terre, les plumes éparses sur le gazon du Paseo de la Reforma. Des hommes de main du District Fédéral emportèrent soigneusement les deux seins, dont ils se coiffèrent : « Grands comme ils sont, ils pourraient bien nous protéger du soleil ou de la pluie ! » Un autre passa sa ceinture autour des épaules, cet autre la couronne de laurier, le cinquième pressa ses bras autour de son cou, en une dure et gigantesque étreinte féminine. L’Ange fut enlevé en bus et on le reconstruisit dans une des banlieues les plus pauvres de Mexico : la cité Buenos Aires. Il reçut bien des visites dans sa chambre de malade, on pouvait même le voir depuis le viaduc en roulant sur la voie lente de l’autoroute ; à demi caché derrière une clôture en bois qui le dissimulait jusqu’aux hanches. Peu à peu il recouvra son tronc, ses épaules dorées et ses ailes immenses ; il ne lui manquait que la tête et le bras tendu avec la couronne de laurier. Des centaines de curieux se pressèrent pour le voir et constater ce que le temps faisait de ses cicatrices ; on se disputa dans le voisinage sa possession : les habitants des rues Doctor Liceaga et Doctor Barragán s’enorgueillissaient que le nouvel Ange, plus grand et mieux doré, surgît des loques de leur cité.

Angelitos negros [2][2] Titre d’une célèbre chanson des années cinquante, qui...

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Cependant, depuis 1957, les anges se sont obscurcis à Mexico. L’esmog, suivant au pied de la lettre les paroles de la chanson, nous peint des anges noirs. Nous les voyons là, l’aile basse, se faufilant entre les voitures, grimpant sur les garde-boue, obstruant les portières, meurtrissant leurs muscles délicats et leur peau qui se prête à toutes les ecchymoses. Ils n’ont plus rien à voir avec ces anges d’or pur qui rient sur les autels baroques des églises du centre, ou avec les angelots joufflus et fessus que les artistes indigènes ont convertis en ces bébés terrestres et gloutons offrant leurs petites bouches peinturlurées dans l’église de Santa María Tonantzintla : des anges au vol alourdi par la charge suspecte de raisins, grenades, bananes et ananas.

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Au jour d’aujourd’hui les anges de la ville sont tous ceux qui ne savent pas qu’ils le sont. Chaque année les voit arriver en ribambelle et loger dans les rues ou les talus, sur les corniches, sous les auvents, au pied des porches. Là les pepiteras et marías[3][3] Noms d’oiseaux. vendent leur petit tas de graines, juste un brin, ce qui tient entre deux doigts « pou’qu’il m’en reste un peu » ; dans le langage populaire ce sont des hirondelles et hirondeaux à visage humain qui, par temps de sécheresse, gagnent la capitale pour s’enrichir, amasser un peu de chènevis et quand vient le moment de la récolte ou des semailles, ils s’envolent et retournent au village. Ces hirondelles ne font pas leur nid, ou si elles le font c’est un nid si calamiteux et troué qu’il ne protège en rien ; il laisse l’âme exposée à tous les vents et la chair ouverte à la première blessure, un nid qui tout aussitôt s’effondre parce qu’il n’a pu tenir aux poutres de la toiture, et qu’on balaye au matin avec les ordures.

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Ces Mexicains surgissent devant nous à l’improviste, sans déguisement aucun, dans les habits que leur donne la vie, puis ils disparaissent en un clin d’œil. Ce sont des anges, sans ailes apparentes, et soudain crac ! les voilà avec leurs chariots à deux roues qui vont vendre des bouteilles, de la ferraille, du papier journal, avec leurs plateaux de fruits couverts, leurs paniers d’avocats qu’ils brandissent de fenêtre en fenêtre, la locomotive aux patates douces et bananes rôties et l’igloo des sorbets à la glace pilée, jusqu’à ce qu’un jour l’ange s’élève dans la hiérarchie céleste et devienne vendeur à crédit, et le voilà alors toquant aux portes pour demander, onctueux :

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– Mademoiselle Estela ?

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Et si l’on prend un air interrogatif, il ajoute :

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– Dites-lui que c’est Ariel le vendeur qui la demande.

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Un ange timide et rougissant descend de la baraque. Le marchand lui tend sa carte, d’entre la liasse tenue par un gros élastique, comme ceux que les femmes utilisaient naguère pour tenir leurs bas, et la brandit sous le nez de la fille.

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– Je suis venu encaisser.

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– Aïe ! pas tout de suite, c’est que ma patronne ne m’a pas payée.

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– Bon, ne vous tourmentez pas. Regardez-moi seulement cette petite jupe, comme elle est jolie !

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Estela fronce la bouche, puis soupèse la jupe, sans avoir l’air d’y toucher. Comme toutes les femmes au monde, elle fait glisser le tissu entre le pouce et l’index.

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– C’est que pour le moment je ne peux pas, je suis à faire dorer le riz.

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– Eh bien, allez-y et éteignez ! ordonne le vendeur, avec l’autorité que lui donnent la dette permanente et la caverne d’Ali Baba qu’il tient suspendue à son épaule où brillent la fibre synthétique des robes modernes et l’acrylique des pulls tricotés à la machine.

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Estela monte et descend en un clin d’œil. C’est vrai qu’elle est chouette la jupe ! Ariel tend une nouvelle carte avec une écriture penchée et une plume blanche qu’il a tirée de dessous son aile. Voici des mois qu’Estela, sa sœur Epifania, Dominga sa cousine et Domitila, qui travaille dans l’autre rue, et Lupe, qui vient d’entrer avec la dame du 8, ont laissé ces jupes bouffantes comme des corolles qu’elles ont apportées du village. Maintenant elles se déplacent en minijupes, guidées par Ariel le vendeur, qui suit les canons de la mode et apporte, parmi ses trésors, des collants et des nuisettes. Ariel note, additionne, retranche, multiplie, et prend congé :

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– Je repasse la semaine prochaine, mignonne.

Anges d’une nuit

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Depuis Toluca, Querétaro, Ixtlahuaca, Hidalgo, Atlacomulco et même d’Oaxaca, les bonniches accourent à la grande ville : la province qui regorge de primeurs, regorge aussi de femmes luxuriantes, longues tresses et sourires timides. « Vous savez, j’ai l’autorisation. » Elles arrivent en baissant les yeux, avec ces petits pas indiens qui les font déambuler dans les pièces sans qu’on les sente presque, comme si elles voulaient s’effacer. Elles ont rapporté de leur village leurs meilleures frusques, leurs deux robes, la bleue et la beige, leur tablier à poches et le chandail ajouré à losanges. Maintenant elles ouvrent et ferment les portes, découvrent le réfrigérateur, la cocotte-minute et quelque chose qui est comme l’œil de Dieu : le petit écran qui les regarde sottement depuis sa boîte et leur farcit le cerveau d’ondes imprévisibles. Un beau jour, on les trouve les yeux écarquillés devant le feuilleton « Monte Pelayo monte » [4][4] Sube Pelayo sube était une émission fort populaire,... et un beau soir elle les entend crier à tue-tête dans un rugissement effrayant d’impudeur : « Offre-moi cette nuit » [5][5] Regalame Esta Noche, chanson mexicaine de Roberto Cantoral,..., et un beau matin les voilà bien sages au petit-déjeuner, leur chevelure aile de corbeau shampouinée épandue sur les épaules, jusqu’à la taille : « Madame, je dois me séparer de vous », elles ramassent leurs plumes et, s’arrondissant comme des palombes roucoulant d’une gorge rauque, vont rejoindre leur tendre pigeonneau, produit de cette nuit de fête.

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Parfois le nouveau-né meurt et les survivants le transforment aussitôt en angelot. Quand déjà les copains sont sûrs qu’il n’a plus le moindre souffle, ils le placent alors sur une table, entouré d’œillets d’Inde [6][6] L’œillet d’Inde est originaire des régions désertiques..., l’habillent de papier de Chine et lui collent une étoile sur le front. Nul ne pleure pour ne pas le priver de sa gloire. Au contraire, d’autres femmes apportent leurs enfants et leur disent : « Regarde-le, c’est un petit ange, prends-en de la graine » ; elles consolent la mère : « Que c’est bon qu’il soit mort tout petit, parce qu’il est allé droit au ciel ! » Elles allument des petites bougies de suif, jusqu’à ce que rappliquent les copains avec la bouteille d’eau-de-vie et le café arrosé ; ils lui mettent du rouge sur les lèvres, le couronnent de fleurs, l’installent dans le cercueil blanc ou bleu ciel, aussi petit qu’une boîte de chaussures ; ils ferment le couvercle qui porte dessus un angelot en laiton, et l’emportent au petit trou creusé pour lui dans le cimetière. Le petit ange s’envole au ciel, c’est Dieu qui l’emporte ; à la fin ils l’ont bien aspergé d’eau bénite, pour qu’il n’aille pas dans les limbes.

Les Mexicains : oiseaux sans nid

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Les mille Mexicains qui émigraient quotidiennement en 1976 pour le District Fédéral tenaillés par la faim, ont doublé en 1978 ; autrement dit 730 000 hommes et femmes atterrissent en ville chaque année ; véritables oiseaux sans nids, purs lys des vallées en attente du miracle qui doit tomber du ciel. On parle toujours de Ciudad Nezahualcóyotl installée dans la cuvette de Texcoco, de ses 700 000 chômeurs, son manque de fosses septiques et d’égouts, ses baraques à deux pièces minuscules qui abritent jusqu’à seize personnes, ses écoles « en plein air » pour des élèves qui écoutent la leçon assis sur une brique ou un petit banc qu’ils apportent de chez eux. Cependant les habitants de Nezahualcóyotl sont riches à côté d’autres migrants parce qu’ils ont acquis une capacité de protestation et d’organisation que n’ont pas les escadrons d’anges et de chérubins éparpillés sur les ceintures de misère. Ceux de Nezahualcóyotl séquestrent des bus, ferment des boutiques, déposent des plaintes et les enfants dès l’âge de cinq ans apprennent à se défendre ; ils travaillent comme cireurs, laveurs de voitures et proposent leurs services aux restaurants et aux bureaux pour faire des courses ou sortir les ordures. Pour la Semaine Sainte, par exemple, au lieu de visites aux sept maisons [7][7] Coutume populaire qui consiste, pendant la Semaine..., de pénitences et d’interminables prières, les hommes se sont rassemblés pour paver deux rues et les asphalter, transformant ainsi leur office des ténèbres en un acte profitable pour la communauté. Leur attitude devant la vie est différente de celle d’autres immigrés qui prétendent poursuivre dans la ville une vie de village « sauf qu’avec la télévision », ils ramassent du bois dans les environs, sont vendeurs d’eau, charrient des seaux aux maisons et voudraient semer un peu de maïs sur trois mètres carrés. Ciudad Nezahualcóyotl est plus réaliste, et même les femmes savent ouvrir l’œil. La confection est un des emplois de beaucoup de femmes qui assemblent jusqu’à cent pantalons par semaine pour 350 pesos, en assurant elles-mêmes le fil, la machine à coudre, les boutons, les fermetures éclair et l’homme qui doit entrer dans le pantalon. Ces femmes culottières sont, à côté de certains ouvriers, des êtres privilégiés qui comptent sur quelque chose de sûr à se mettre sous la dent ; les autres habitants des cités respirent la poussière et travaillent « selon ce qui se présente ».

Les Saint Martin de Porrès et autre mobilier

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Une fois Oscar Lewis demanda à ses assistants de faire des relevés topographiques du mobilier des maisons étudiées. Il fallait noter le nombre de chaises, la table, le poêle à pétrole, le placard, les toilettes, s’il y en avait, les lits, les verres et autres bricoles. Ce qui attira mon attention, dans chaque cuisine du quartier, fut l’absence de fourchettes. Des cuillères, oui, toujours, larges, jolies, en étain pour la soupe aux haricots, ou aux vermicelles, ou pour le thé que l’on sirote lentement, mais des fourchettes, des fourches de ceux que brandissent les diables sur les images, non, rien de cela. Les chaises n’étaient pas non plus fréquentes, mais quelle importance ? On s’asseyait sur le lit pour manger et on avançait une table qui naviguait dans la pièce comme un bateau sans quille, un petit coup par ici, un petit coup par là, et au menu des nopalitos[8][8] Fruit du cactus, figue de Barbarie. navigants. Entre la soupe et les coups de cuillère, je remarquai la couleur des culottes des femmes mises à sécher sur l’étendoir, criardes et voyantes comme des ballons multicolores : lilas, mauve, rouge, rose incarnat, bougainvillier, orange, jaune, noir, beige, tirant sur le kaki, violet, gonflées par le vent, bouffantes maintenant, des bombachas comme les appelle Julio Cortázar. Les soutiens-gorge gardaient la trace des médailles, des clés et de l’argent glissé au bonnet, épingles de nourrice oxydées sur le cœur. Au milieu de ce mobilier rachitique ressortait le poste de télé comme un dieu, acheté à crédit ; une grande quantité d’images pieuses, surtout de Saint Martin de Porrès, dans un cadre, ou un sous-verre bon marché, s’éclairaient ou s’assombrissaient au rythme des veilleuses installées sur une console près de la crème Ponds [9][9] Marque de crème de beauté. taille économique et la bobine de fil noir. La pyramide d’emballages vides dans un coin de la cour me laissa aussi un souvenir indélébile, tout comme les détritus que personne n’enlève et qui finissent par devenir des fétiches : la cuvette défoncée au milieu de la cour, le soulier renversé absorbant la boue alors que, vivant, il l’affrontait au soleil, la poussette en plastique qui ne sert plus, le pot de chambre blanc qui nous regarde sans sourciller. Pour prendre le soleil, les dames sortaient en fin d’après-midi leur chaise en s’appuyant contre le mur de leur baraque, épaule contre épaule, ainsi que leurs grands-mères avaient dû le faire sur le balcon de province « pour casser du sucre sur les autres ». « Lucecita, apporte-moi les ciseaux », disait, coquine, Teresa à sa petite sœur, « pour cancaner et couper les ailes du voisin ». Maintenant elles n’en avaient même plus le courage, au contraire elles bavardaient d’une voix lasse comme lorsqu’on avance vers la nuit : « Mon bonhomme boit. » Aucune irritation dans la voix de doña Ubaldina qui murmurait : « Il laisse tout à la pulquería[10][10] Débit de pulque, alcool d’agave mexicain. ou chez son compère. Je n’ai même pas de quoi faire le café demain, ni même les tortillas[11][11] Galettes plates de maïs, typiques du Mexique.. » « D’accord, mais aujourd’hui au moins vous avez pris votre petit café, doña Uba. » « Oui, c’est vrai, merci mon Dieu. » « Vous voyez bien, aujourd’hui on vit et demain qui sait ? » et elles continuaient à se consoler mutuellement avec ces phrases poignards dans l’air, coups de machette qui résolvent les choses une fois pour toutes : « Si on doit me tuer demain, qu’on me tue une bonne fois », « la vie ne vaut pas un clou », « Au r’voir il est tard », « finalement je voulais même pas ». Elles semblaient vivre toujours comme les expulsés sur le point de finir dans le ruisseau tandis que la radio à plein volume diffusait des rythmes endiablés et chauds et le présentateur pénétrait jusqu’au moindre recoin avalant tout, la misère, la crasse, le manque d’hygiène, l’alcoolisme, la malnutrition, la violence, les seaux d’eau, les gosses qui font leurs besoins devant tout le monde, les adultes qui les font juste un peu plus loin, les mouches, les moustiques, la honte et les hommes qui, des heures durant, restent debout aux coins des rues appuyés contre un poteau, ce qui amena Juan Goytisolo à avertir sa femme avant de l’amener dans notre pays : « Tu sais, au Mexique les hommes passent leur temps à se gratter les morpions. »

À bons coups de bec

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Le département du District Fédéral, dit-on, s’occupe des golondrinos – hirondeaux – et des marías. Les golondrinos sous son aile arrivent à peine à trois mille, mais leur visage toujours pareil se renouvelle d’année en année ; les marías, qu’on voit surtout au sud avec leur chemisier de satin mauve et magenta, sur les talus de l’avenue Universidad, de División del Norte, de Churubusco, de Popocatépetl, proviennent de deux groupes : les Otomis et les Mazahuas, qui sont unis entre eux par leur tradition de commerçants et parce qu’ils appartiennent à la race la plus ancienne du pays. Ils ont d’abord vendu des fruits, mais maintenant ils s’approchent des voitures avec leurs kleenex bien alignés et proposent, par monosyllabes, leur minuscule marchandise. Les marías viennent de l’État de Hidalgo, de Querétaro, d’Ixtlahuaca, de San Felipe del Progreso, de Temascalcingo et de la commune d’Atlacomulco. Si on va à leur village, on se rend compte que la terre est si érodée que le tepetate[12][12] C’est au Mexique un tuf volcanique qui affleure en... affleure au ras du sol ; la seule occupation est de faire des comales[13][13] Plaque en terre pour cuire les galettes de maïs (t... et des marmites en terre que les hommes vont aller vendre à Guadalajara, à Guanajuato, et même à la capitale, mais quand la misère les laisse avec la peau sur les os, alors les femmes accompagnent leurs maris ; les veuves, qui ne peuvent en aucune façon cultiver la terre, se rendent à la ville et font les marías, un gosse ficelé sur le dos, un autre assis sur la hanche et le troisième couché par là, au milieu des chiffons – un fouillis de haillons lui aussi –, et elles brodent joliment sur un tambour rond des fleurs, des guirlandes, des oiseaux, tout ce qu’elles ne voient pas au milieu de ce fleuve scintillant de voitures dont il faut savoir s’écarter quand le feu passe au vert. Si presque toutes mendient dans le sud, c’est parce que les habitants de Pedregal de Santo Domingo les ont laissées vivre là. Avant elles dormaient au Cuadrante[14][14] Le Cuadrante est un bloc ou un pâté de maisons. de San Francisco, ensuite elles se sont égayées sur Coyoacán, jusqu’à dresser avec quatre bouts de bois une baraque au Pedregal de Santo Domingo et personne ne les a chassées de là, du moins jusqu’à présent. Lupe Rivera a installé à Carreteraco, Coyoacán, un centre otomi pour apprendre aux marías à broder toute une nappe, à faire des napperons individuels, à tracer des initiales sur des serviettes blanches, ourler des mouchoirs pour pleurer au point de croix et entrelacer des initiales qui doivent rester liées jusqu’à l’usure de la dentelle, gonfler des coussins pour le salon et bourrer de mignonnes poupées, des bébés de chiffon coiffés du bonnet originel de l’enfant otomi ; le même taffetas dont elle couvre la tête de leur fils, toutes ces crêtes blanches pour conjurer le froid, toutes ces ondes d’écume pour abriter les bons esprits. Elles ne parlent pas espagnol, de sorte que des professeurs bilingues leur apprennent à lire et écrire. Les couturières reçoivent un salaire de 15 pesos, plus une prime de rendement qui peut atteindre jusqu’à 25 ou 30 pesos par jour. Cependant, bien qu’on leur ait fourni les fils, la chaîne, le toile, le tambour où elles doivent broder, malgré la petite chaise basse près de la fenêtre, beaucoup de marías préfèrent le bas-côté de la route, le ruban argenté et ininterrompu des voitures, la monnaie en échange du chewing-gum qu’une main indifférente leur tend à travers la fenêtre, les roses qui passent de leurs mains à celles du chauffeur, les kleenex qu’il faut protéger de la pluie, plus que leurs propres enfants. C’est pour elles plus amusant, plus émouvant, plus nouveau, cela ressemble plus à la vie vécue que de s’asseoir dans une maison de Coyoacán, parce que cette maison n’est pas la grande ville qui brille depuis le talus et qu’elles n’arrivent pas à gagner là les trente, les cinquante pesos par jour qu’elles ramassent peu à peu dans une journée de plus de huit heures dans la rue. Une maría surnommée « la bourrique d’or » ne se faisait pas moins de cent pesos par jour. Elle se levait à l’aube pour aller s’approvisionner en douceurs, gommes à mâcher et fruits à la Plaza del Aguilita à côté de la Merced, acheter à crédit – sans se rendre compte qu’elle enrichissait les pourvoyeurs – et entrer ensuite dans le jeu de l’achat-vente, dans l’angoisse du « Allez, achetez-le moi » et le regard indécis du client éventuel. Elle est devenue la meilleure vendeuse au monde et sur la Plaza del Aguilita tous la respectaient pour son savoir-faire. « Lire et écrire, je sais pas, je suis bien trop bourrique, mais les chiffres ça oui je connais. » De là son surnom : « La bourrique d’or ».

Les anges à l’occupation déguisée

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Les maris des marías échouent en capitale ; leurs maris et ceux qui ne sont pas leurs maris, et ceux qui sont les maris de toutes les femmes du Mexique qui n’ont jamais eu de mari ; les pères de plus de quatre, les maris de trois sur cinq émigrent de la campagne avec leur pantalon de laine écrue, leur sarape[15][15] Poncho mexicain. sur l’épaule et leur visage qui brille tant il est imberbe, ils descendent de l’autobus et s’occupent à la première chose qu’ils trouvent, généralement la vente ambulante. Les économistes les appellent sous-occupés ou inoccupés et qualifient leur statut d’occupation déguisée ; beaucoup parmi eux sont des paysans qui cultivent leur terre un mois ou deux par an et le reste du temps ils ne trouvent pas quoi faire. Si quatre des six millions de paysans qui travaillent la terre cessaient de le faire la production ne baisserait nullement car quatre millions sont seulement sous-employés, des hommes qui tirent de la terre de quoi subsister à grand-peine. On les appelle paysans parce qu’ils vivent à la campagne et parce que la seule relation qu’ils aient eue avec la vie c’est à travers la terre, mais en réalité cela leur coûte tant de travail simplement pour vivre que leurs journées s’écoulent à regarder le temps passer alors qu’ils sont bons à tout. Ils se rendent en ville parce qu’ils sentent qu’ici ils vivent moins mal qu’à la campagne ; voir la lumière électrique, marcher sur l’asphalte, contempler des parcs ombragés comme celui de l’Alameda, lever la tête pour voir le haut de la Tour Latino-américaine, c’est un plaisir qui fait passer même la faim. Depuis Aztlán, depuis Tlaxcala, depuis Oaxaca, ils ont en eux le grand espoir de trouver du travail, et si ce n’est pas du travail, de la distraction. « Au moins je me suis étourdi un peu », m’a dit Erasmo Castillo González, venu tenter sa chance à la capitale. Ainsi, entre l’aiguillon de la faim et l’étourdissement du plaisir, la population de notre ville est passée de quatre millions en 1960 à plus de six en 1970. (Maintenant, consolez-vous, nous sommes plus de neuf millions.) Avec un taux de croissance d’approximativement 5,6 % par an, la population tend à doubler tous les quinze ans et si le tissu urbain du district Fédéral dépasse déjà les neuf millions, à la fin des six ans de pouvoir de López Portillo [16][16] José López Portillo fut président du Mexique de 1976..., en 1982, nous serons dix millions et demi-entassés sur une plate-forme en béton de 700 kilomètres carrés ; le District Fédéral n’aura plus aucun arbre pour nos anges qui continueront d’atterrir l’un après l’autre pour aller se jucher sur les collines du Chiquihuite, Chalma et San Lucas, qui forment le plus grand triangle de misère du District Fédéral, où s’encaquent comme des chèvres trois cent mille personnes. Les femmes continueront de faire des ménages (une femme sur cinq qui travaillent à Mexico est employée de maison et il y a soixante mille enfants domestiques dont l’âge oscille entre huit et quatorze ans) et les anges jeunes et célibataires iront arpenter le centre en espérant décrocher une place de gardien de voitures, parcourir toutes ces rues grouillantes de voitures, et risquer la syphilis et la gonorrhée. Un jour une de ces angelotes boutonneuses aux ailes froissées apostropha au coin de San Juan de Letrán un garçon de quinze ans à chapeau de paille : « Eh mon joli, tu veux que je taille ton petit crayon ? »

Anges aux ailes froissées

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Le gars Albino, par exemple, débarque et s’établit comme ça, par pure nécessité, dans la Colonia Ruiz Cortines. C’est un parasite. Il installe ses bâtons, deux ou trois pierres, un plastique, rassemble ses cartons et avec un peu de chance ses plaques de zinc : qui pourrait le tirer de là ? De parasite il est devenu colon ! Et par-dessus tout ça un petit coup de pouce que les sociologues appellent avec mépris un sous-emploi, mais avec quel rendement ! vendeur de kleenex, de chewing-gum, de fleurs au milieu des voitures, n’importe quoi qui n’exige pas de qualification, sauf de savoir ouvrir l’œil. Quand la police les prend sur le fait elle confisque leur marchandise. Au bout d’un moment Albino écrit à Chente, qui meurt de faim du côté de Pachuca : « Viens donc, mon vieux, ne reste pas à souffrir là-bas. » Et même si la lettre ne lui parvient pas (parce qu’au District Fédéral aucune lettre n’est jamais acheminée), Vicente a un pressentiment et rejoint à tire d’aile son compère Albino, et avec lui, Ponciano, Fermín et Valente Quintana ils constituent une colonie. De la sorte des pans entiers de colonies prolétaires sont constitués de gens de Pachuca. Dans la colonie Tablas de Agustín, Jesusa Palancares m’a dit un jour : « Nous sommes tous ici d’Oaxaca, c’est pour ça qu’il n’y a pas de vols, nous nous aidons tous parce qu’on est du même trou perdu. » Des lettres s’envolent ou « font dire », et par retour du courrier on voit rappliquer une famille de cinq, sept ou huit personnes pleines d’illusions, qui répètent la phrase « on m’a fait dire » comme un enchantement : « Mon vieux, j’ai trouvé un bout de terrain, on dit même qu’on va nous transférer dans une unité habitationnelle. » À force de dire « viens, viens donc », nous, les Mexicains, avons créé une ville monstrueuse, de plus de neuf millions d’habitants. Un exemple significatif est Ciudad Nezahualcóyotl qui, en 1965, avait cent vingt-cinq mille habitants et en compte maintenant deux millions et demi. Le problème de la migration remonte à longtemps. La révolution de 1910 a poussé les paysans à fuir leurs terres transformées en champs de bataille et à venir dans la capitale pour voir si « c’était plus viable ici ». Pendant la révolution, la capitale absorba 60 % de la croissance totale de la population urbaine du pays, selon l’historien Enrique Semo, et dès lors les Mexicains n’ont cessé d’affluer. Les cercles s’agrandissent et la ceinture de misère est chaque fois plus grande, un monde pullule jusqu’à s’écraser au ras du sol : porcheries où pénètrent à quatre pattes et émergent dans le brouillard du petit matin des anges aux figures sales, aux ailes froissées et boueuses qui se glissent pitoyablement entre les pierres pour aller gagner « la dépense » du jour, arpentant les rues et soufflant sur leurs doigts sans savoir ce que leur réserve leur putain de chance. Bien que nous trouvions préférable pour eux une baraque paysanne, pour modeste qu’elle soit, à un taudis prolétaire, eux, ceux qui viennent de la campagne, continuent de croire à l’excellence de la grande ville qui leur donnera un jour ce que la terre ne leur a pas donné ; la loterie, la chance Dieu te la donne, les prix à la radio et à la télévision, les chansons dédiées à ma petite maman parce que c’est aujourd’hui sa fête, les appareils électroménagers offerts par Pelayo [17][17] Il s’agit toujours de l’émission populaire Sube Pelayo..., les romans-photos, les feuilletons radio, les séries télévisées, les dentifrices, les stay-free [18][18] Littéralement « séjour libre », ou comment se loger..., le poulet en cubes pour la petite famille, la visite chez le médecin, Paula Cusi et son horoscope pour le lendemain, le concours des amateurs qui chantent par téléphone, tandis que l’orchestre joue à l’autre bout et ils démêlent nerveusement le fil noir. « Amorcito corazón », le Courrier du Cœur, les galanteries de la voix grasse et provocante du présentateur : « Vraiment mignonne, vous vous appelez Merceditas ? Et que faites-vous dans la vie ? Vous travaillez ou vous étudiez ? », jusqu’au top de la question à 64 000 pesos, si des fois vous tombez sur une grosse tête.

Les anges s’élèvent peu à peu dans la hiérarchie céleste

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C’est alors que se détachent des murs et traversent les miroirs comme Orphée, les portefaix, les porteurs, les vendeurs de jouets en plastique, les souris Topo Gigio et les panthères roses, Vikings et masques de Batman, sirènes et grenouilles pour le pare-brise. Sur leurs petits bancs s’installent les vendeurs de pommade pour les cors, les guérisseurs ambulants, les confiseurs qui posent leur plateau sur un trépied de bois, ces vendeurs qui ajoutaient aux cheveux d’ange de leur meringue quelques brins de marihuana pour que les enfants y prennent goût jusqu’à ce que l’autorité les attrape et les voilà à déguster toutes leurs meringues en prison, les vendeurs de cordons de chaussure, de boutons de couleur, de boutons pression, de fermetures éclair et de trombones ou de dés à coudre, les herboristes qui proposent des yeux de cerf contre la constipation, des colibris qu’il faut placer à la hauteur du cœur pour que l’ingrat vous revienne et cesse de regarder l’autre. Peu à peu ils s’élèvent dans la hiérarchie angélique jusqu’à devenir gardien de voitures, marchand de ballons ou de billets de loterie, apprenti, vendeur de journaux, cireur de chaussures, déménageur, marchand d’habits, marchand à crédit, balayeur, laitier, vendeur de galettes, de tortillas garnies ou de patates douces, diablero (celui qui branche son petit appareil pour dérober de l’électricité aux compteurs publics), rémouleur, récupérateur d’alcool frelaté ; ils font partie d’un corps de métier qui les défend plus ou moins et les exploite ; mais finalement ils atteignent sur une rigoureuse échelle de carrière le plus haut échelon du ciel : facteur, chauffeur de taxi, photographe ambulant, dactylo, camionneur et même coiffeur. (Je repense à ce facteur qui un jour ne fit pas sa tournée. On alla le chercher chez lui. Fatigué de distribuer du courrier et de ne pas en recevoir, il avait ôté ses chaussures et lisait tranquillement, l’une après l’autre, vingt mille lettres qu’on trouva dans son armoire.)

Les anges ne savent pas où ils tomberont morts

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À côté des gens pauvres se dressent toujours leurs exploiteurs, des archanges sabre au clair, froids coryphées de Dieu, asexués, implacables, prêts à s’inscrire aux enfers. On dit, par exemple, que les roses que brandissent les pauvres dans leur cornet de papier cellophane, à chaque arrêt, appartiennent à un homme politique qui fut patron de presse et cultive maintenant des plantes vertes et des pétales de couleurs en haut des Lomas de Chapultepec. C’est pourquoi les roses des Lomas sont plus fraîches que celles de Coyoacán ; on dit aussi que les grossistes des boîtes de kleenex font leur fortune en les confiant aux golondrinos et aux marías le matin sur le marché de la Merced. Mais aucun archange n’est plus terrible que celui des éboueurs. Cette ville disperse sept mille tonnes d’ordures par jour qui sont jetées le long de la chaussée Ermita Iztapalapa et qui rapportent à l’archange trois millions de pesos par mois. Les « gens de Rafael Moreno », l’archange noir à bec d’aigle qui déchire, stocke, sélectionne et sépare les ordures : ici le plastique, ici le fer, là la ferraille, ici les politiciens voleurs, là les rats du PRI [19][19] Parti Révolutionnaire Institutionnel (alors au pou..., ici les dévots du PAN [20][20] Parti Action Nationale., là les nouveaux-nés du PMT [21][21] Parti Mexicain des Travailleurs., et la matière organique part au broyage pour, après fermentation, servir d’engrais. Ce compost, appelé ironiquement « sol riche », est utilisé dans l’agriculture ? Ce même compost broyé deux fois et mis en sac fertilise les espaces verts du District Fédéral. Ou pour le dire en termes élégants : c’est une soupe de notre propre chocolat. Le cercle se referme. Nous nous alimentons, nous évacuons et nous recommençons à nous alimenter. C’est un cercle vicieux. La terre est une seule et même boule. Là navigue un bateau chargé, chargé, chargé de… ? Voyons, mesdames et messieurs, où est passée la petite boule ? Voilà les éboueurs, prêts à la prendre en charge. Aucune corporation n’est plus avide que celle des éboueurs dont le plumage se hérisse à la vue du premier visiteur. Leurs tas d’immondices montent au ciel en cercles concentriques de pestilence et eux les surveillent de leurs ailes bien étendues de zopilotes charognards.

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Les sociologues et les économistes appellent généralement « marginaux » les anges de la ville. Ils sont arrivés tard au banquet de la vie et ils n’ont que les restes. Ils se nourrissent de miettes, en réalité ils sont eux-mêmes des « parasites », des rémoras collés au corps de la grande baleine. Exclus du développement économique, politique et social, ils dépendent pourtant de lui, lui rendent service ou, pour mieux dire, sont à son service ; la basse classe moyenne, la moyenne et la haute les utilisent comme domestiques. À condition que cela leur convienne. Aucun gouvernant, malgré toute sa machinerie alambiquée de technocrates, de chiffres et de promesses, n’a trouvé jusqu’à présent la façon d’intégrer ces marginaux à ce qu’on appelle Développement avec Justice Sociale. Ils n’ont pas de sécurité sociale, ni de carte d’identité, ni de certificat ou d’acte de naissance, personne ne les connaît. Ils vivent dans l’insécurité et le mouvement permanent. Ils ne savent pas où ils tomberont morts. Dans la dénommée zone métropolitaine il existe près de cinq cents villes perdues et les cités dites « populaires » couvrent 40 % de l’aire métropolitaine et abritent quatre millions d’angelots. 49 % des anges de la ville de Mexico disposent comme ressources de moins de cent pesos mensuels et en 1970 il y avait plus de 110 000 personnes sans emploi et 350 000 en situation de sous-emploi. Maintenant le chômage a triplé. Si en 1980 nous sommes 9,4 millions d’habitants citadins, en 1990 nous serons 13,5 millions et en l’an 2000, 19,8 millions. Quelle sera notre vie ? Et comment la vivrons-nous ? Notre taux de naissance est de 3,14 % dans la ville. (À quoi correspond ce chiffre de 0,14 % ? À un bras d’enfant, à une jambe, à son petit ventre ? Je ne comprends jamais les statistiques et personne ne m’aide à les comprendre parce qu’en outre elles ne coïncident jamais même par erreur. Celles du Secrétariat à l’Aménagement du Territoire sont différentes de celles du Département Central et celles du Bureau du Plan de Régulation n’ont rien à voir avec celles du Collège de Mexico ou de l’Institut de Recherches Économiques de l’UNAM. Je l’ai dit parfois à l’économiste Gilberto Loyo et il m’a répondu : « Mettez enfin ce que vous voudrez, Elena, car personne ne sait rien de rien. ») Si nous sommes maintenant 60,5 millions de Mexicains dans la République (selon les calculs), et s’il naît deux millions d’enfants par an (également selon les calculs), en l’an 2000 nous serons 120 millions et nos problèmes de transport, de circulation, d’approvisionnement en eau et en énergie électrique, de pollution, d’évacuation des eaux usées, feront de nous des êtres qui épouvanteront extrêmement tous les anges martiens qui descendront sûrement de leur planète pour nous examiner de près. Aussi je ne vois jamais le feuilleton télé La planète des singes par peur que cela ne devienne la pure vérité.

San Juan de Letrán : la rue des anges

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Quand je suis hors de Mexico – ce qui ne m’arrive pas fréquemment parce que, comme tous les Mexicains, cela me coûte énormément de sortir de cette épouvantable ville –, il y a une rue qui canalise toute ma nostalgie : San Juan de Letrán ; pour mieux la situer, au-dessus du Cinelandia. Mais comme je n’étais pas une élève appliquée, je descendais l’avenue pour lever mes yeux effrayés sur la Tour Latino-américaine, aller au Sanborn’s de los Azulejos et acheter des chocolats fourrés au Lady Baltimore. C’est à San Juan de Letrán que, pour la première fois, je suis entrée en contact avec les vendeurs et c’est là que j’ai connu l’homme des décharges électriques, un ange aux ailes retournées, Lucifer, Luzbel, le Seigneur des Enfers. C’était un roi qui, appuyé contre le mur du lourd édifice de La Nacional, un cigare à la bouche qui lui donnait un air voyou, et une petite boîte sous son aile noire, vous proposait des décharges électriques.

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– Voyons qu’est-ce qu’on sent ?

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(Les choses qui vous arrivent quand on entend : « Voyons qu’est-ce qu’on sent ? ») Le châtieur, avec ses cheveux gominés et son blouson noir, vous tendait un des deux fils électriques terminés par des manches de métal et demandait ensuite :

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– Ça va ?

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– Ça va.

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Alors, sans vous regarder, il faisait tourner un disque qui, à son tour, marquait l’augmentation de la décharge électrique. D’abord on sentait un bourdonnement très agréable, un éveil interne peuplé du vol de mille abeilles, mais après ce tremblement initial venait le danger non prévu de tomber foudroyé :

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– Ça vaaa ! Ça vaaaaaa ! Ça vaaaaaaaaaa ! Arrêtez ! Arrêtez ! Je vous dis d’arrêter !… Je vous en prie…

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Le malgracieux remettait le disque à son point de départ et attendait qu’on baisse les bras pris de crampes et que, d’une main incontrôlée, on lui tende la pièce pour les décharges. Un autre curieux et deux autres incrédules faisaient déjà la queue pour éprouver une brûlure et l’un d’eux disait à son compagnon : « On dit que c’est bon pour les nerfs. »

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Je me rappelle que cela m’impressionna énormément de lire dans le journal la nouvelle d’un ange gringo condamné à mort qui entreprit sa propre défense en tuant le temps qui le séparait de la chaise électrique : Caryl Chessmann ; et je crois qu’au fond j’allais voir les décharges à San Juan de Letrán en pensant à son électrocution. Finalement Chessmann est mort dans la chambre à gaz et moi, tandis que je marchais sur l’avenue San Juan, je n’ai jamais cessé de penser à lui, à son envie terrible de vivre et à cette vie qui allait s’achever en un instant, d’un seul coup, foudroyant, de lumière. C’est ainsi que je me suis approchée des « décharges » et suis tombée sur l’agitation des quartiers populaires, cette façon de se frayer chemin en jouant des coudes, le bougez-vous ou ça va faire mal, les rondelles de chorizo, de boudin, qu’on doit avaler à toute vitesse pour que ne coule pas la si bonne huile, toute chaude, l’huile Mobil Oil, les quesadillas[22][22] Chaussons de forme triangulaire, fourrés à n’importe... aussi, à la flor[23][23] Friandise à l’œuf, lait et farine, frite dans l’huile..., à la patate, au fromage, aux rillons, aux champignons, aux huitlacoche[24][24] Champignon noir comestible, parasite du maïs., – maintenant, avec les pluies, c’est la saison des champignons –, ces hallucinantes quesadillas fabriquées sur un banc de bois au coin de Donceles, de Justo Sierra, de Bolívar, d’Artículo 123, d’Uruguay, de Bucareli, de toutes ces rues où les anges ivres vont de nuage en nuage quémandant un petit peso pour boire un p’tit coup, et un autre peso pour mon copain qui est dans les vapes, se réfugiant dans un mon Dieu oui voyez, ça réchauffe l’estomac, donne des crampes aux intestins vides pour ensuite relâcher le corps, un mon Dieu oui qui répond comme les copains de cœur.

Les miraculeuses ailes bleues

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En plus de l’odeur graisseuse des troquets, et le charivari de ces visages têtus qui se frayaient chemin, en plus des bonneteries et des magasins de disques, du roi du mambo et de la charrita[25][25] Vêtue comme dans les orchestres de mariachis, l’artiste... du quartier, de Dora María Chaparrita cuerpo de uva[26][26] Titre d’une chanson du grand chanteur mexicain des... et tu me plais toi et toi et toi et nulle autre que toi, la marche de Zacatecas, il se passera plus de mille ans, toi mon amour qui me tues, qui en finis avec…, outre les vilaines affiches des vilaines revues dans les kiosques à journaux, ce qui m’attirait c’était de trouver soudain, exposées dans une vitrine, dans une arrière-boutique donnant sur la rue, les miraculeuses ailes bleues, appartenant à un monsieur à bonnet de laine qui me raconta qu’elles venaient du Brésil. C’était un papillon qui volait soutenu seulement par le temps, au milieu de tant de bourrades et de tant de hâte. Je m’arrêtais pour le contempler d’un regard aigu, tandis que ce monsieur s’affairait à toute sa ferraille. Il avait été plombier dans sa bonne époque, maintenant il ne vendait que des bouts de tuyau et des écrous qui lui étaient restés de son commerce ; quelquefois il soudait un robinet et la nuit, de ses mêmes mains noircies avec lesquelles il avait monté une tuyauterie de cuivre galvanisé, il ramassait son papillon et délicatement, après avoir tiré le rideau de fer du magasin, le plaçait entre sa veste et sa chemise, tout contre son cœur.

La ronde des séraphins souriants

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Je prenais racine non seulement à San Juan de Letrán, mais aussi sur l’Alameda. Sur cette avenue, ah, pétard ! on fumait de la marihuana. Quand on éclaira l’ancien parc si propice aux effusions amoureuses, des milliers de personnes protestèrent. (Quel pays jeune, mon Dieu !) D’entre les fourrés sortirent des jeunes filles effrayées et le visage encore barbouillé de baisers. Avant il ne fallait que glisser la pièce au gardien ! On raconte aussi qu’un cireur de chaussures, voici quelques années, venait là donner à manger à plus de quarante chats qui, dès qu’ils le sentaient, descendaient des arbres et sortaient en courant de leurs cachettes. Aujourd’hui, en pleine lumière du jour, les étudiants caressent les statues blanches : la plus séduisante est Malgré tout que l’artiste Chucho Contreras avait faite pour démontrer qu’il pouvait encore sculpter bien que manchot. (Contreras est aussi l’auteur du Cuauhtémoc du Paseo de la Reforma.) Avant, à midi, une multitude de gosses se réunissaient pour bavarder en rondes de séraphins souriants, ainsi que les sourds-muets de San Hipólito qui, au lieu de lettres, dessinaient des fleurs en l’air.

Carlos Amorales, Broken Animals, 2006, sérigraphies et sculptures en aluminium, dimensions variables, œuvre unique. Vue partielle de l’exposition « Broken Animals », du 6 juin au 22 juillet 2006, Galerie Yvon Lambert Paris. © Courtesy : Carlos Amorales et Galerie Yvon Lambert, Paris – New York. Photo : André Morin.

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Après ce fantastique voyage, je rentrais chez moi par la stratosphère : à bord du bus Colonia del Valle-Coyoacán, rouge, avec son Sacré Cœur également rouge, sa Vierge de Guadalupe au-dessus du rétroviseur, ses lampes de couleur et sa pancarte : « Dieu est mon copilote ». Le Colonia del Valle-Coyoacán se révéla plus respectable que n’importe quel Ovni et j’y fis maintes rencontres proches du troisième type : je tombai sur Pedro Ferriz flottant entre l’antitemps et l’antimatière : « Aaaaaallons ! » criait l’ange chauffeur et il fonçait dans l’espace au milieu d’un bruit infernal de ferrures, une secousse de vis molles et de plaques mal assemblées ; le démarrage faisait tousser le moteur chaud qui, à son tour, chauffait toute la plateforme, le compteur Geiger crépitait frénétiquement, la boussole s’affolait ; les tournants, on les prenait « à la va comme je te pousse », et nous glissions sur nos sièges, sans pour autant perdre notre dignité, bien qu’affichant une tête de circonstance quand l’Ange Exterminateur se mettait à filer à la vitesse de la lumière dans les rues à moitié vides de la cité Narvarte : « Moooontez ! Desceeeendez ! Aaaaaaaallons ! » On descendait tous avec un air de Martiens, une tête de soucoupe volante et une intensité considérable dans notre champ magnétique.

La ville charbonne les anges

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La ville ne prend pas soin des anges, elle les fait tomber incontinent dans n’importe quel poulailler, comme l’ange démantibulé de García Márquez ; elle batifole avec eux sans la moindre dévotion, elle leur jette des épluchures de fruits pourris, jusqu’à les laisser caquetant comme des poules qui attendent que le coq les piétine. Alors on cherche sans succès la trace des ailes. « Oui, oui, oui, elles partaient de là, juste au bas des épaules. » On voit à peine leur naissance aux omoplates des enfants, une aile en bouton qui aurait bourgeonné pour pousser haute et blanche, sauf que l’innocent, la vie lui était tombée dessus. Cependant, il y a là les ailes de papier. Les vendeurs de journaux les brandissent avec leurs manchettes noires, comme des faire-part : « Troisième communiqué de Lucio Cabañas, Isabelita présidente d’Argentine. Mexicains, ne venez pas, les États-Unis ne sont pas le paradis, ne venez pas, restez dans vos foyers, demande instamment l’Évêque auxiliaire de San Antonio, Texas, monseigneur Patricio Flores. » Les crieurs de journaux tendent la voix, l’étirent autant qu’ils peuvent, la poussent au paroxysme pour qu’on les entende par-dessus le moteur des voitures, le rauque ululement de cette ville tourmentée, méprisée au plus profond, abîmée et revêche. La nuit, les vendeurs de journaux à la criée s’abritent sous leurs membranes de papier ; ils étendent sur leur nudité la liasse de journaux qu’ils n’ont pas vendus et se pelotonnent sous un porche de fortune. Dans le matin laiteux et froid de Bucareli, les crieurs vont chercher leur nouvelle liasse de journaux ; ceux qui, au lieu d’ailes, ont un vélo, peuvent aller de rue en rue, lançant les journaux avec une adresse incroyable dans le jardin des abonnés ou les glissant sous leur porte, sans qu’ils se froissent, tout en disant des mots doux à la petite bonne qui balaie la rue. La galanterie et le journal se donnent la main. Rue Bucareli, à midi, aucune fille ne peut passer sans être enveloppée des cris des vendeurs de journaux. Les nouvelles volent dans l’air clamées à tous les coins de rue et les sifflets lancés aux femmes tombent comme la pluie en les faisant courir plus vite que les nouvelles.

L’ange avec sa musique sur le dos

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Être gardien de voitures est plus difficile, parce que maintenant l’uniforme est partout : il y a des unions, des syndicats, que sais-je ? et ce n’est pas n’importe qui, n’importe quel va-nu-pieds qui en fait partie ; on distribue des permis et des numéros qu’on doit coller sur la poche de sa chemise kaki, mais les gardiens improvisés continuent de hanter les abords des cinémas et des stades et, au cri de « je vous la garde, patron », les voilà faisant paître tout un troupeau de bagnoles :

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– Je vous la garde, patron.

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– Vas-y, petit ange.

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À la sortie ce sont les manœuvres, les coups sur l’aile de la voiture, des tapotements qui avertissent, tata, tatata, tata, à droite, encore un petit peu, ça passe, ça passe. Bon !… ça passe ou ça casse… Patron, vous avez égratigné la Ford…

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– Dis donc, pourquoi tu m’as dit que ça passait ?

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– Oui, patron, mais vous avez été trop fort… Z’avez éraflé la Ford…

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– Alors je ne donne rien du tout, crétin.

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Cependant, les gardiens sans uniforme gagnent quand même leurs quarante centimes, leur tostón (50 centimes) ou leur peso, selon l’humeur de celui qui a vu le film ou selon le résultat du match. Il en va de même des vendeurs de billets de loterie qui crient à la cantonade le dernier billet qu’il leur reste : « Un demi-million au tirage d’aujourd’hui ! Allons, un demi-million, le billet porte-bonheur, le billet de la chance, avec ce billet z’irez en Urope, même si vous m’emmenez pas avec vous ! » Et bien qu’on n’achète rien, il reste cette envie du numéro gagnant, un joli numéro, saloperie de chance, je ne gagne jamais. Et soudain, à un coin de rue pluvieux surgit, chaque fois moins fréquente, la musique nostalgique de l’organiste ambulant qui, en tournant sa manivelle, fait vibrer dans l’air Sobre las olas[27][27] Célèbre valse du musicien mexicain Juventino Rosas. Personne n’a mieux parlé de cet ange avec sa musique sur le dos, cet ange alourdi qui ne peut voler à cause du poids des bandes sonores venues d’Allemagne, que Ricardo Cortés Tamayo [28][28] Auteur de Tipos populares de la ciudad de México, publié... : « Il faut le voir quand il s’arrête au milieu de la foule bigarrée ; il plante sa longue canne qui lui sert d’appui et de protection, avec en haut la bretelle du piano mécanique et il joue, il joue, il joue. Puis il entre dans l’établissement en tenant à la main la clé ou la manivelle de l’instrument, pour montrer son identité, et il ramasse la monnaie. Ceux qui n’entendent rien à la musique se refusent à le payer, lui, un véritable chef d’orchestre populaire.

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« Je crois qu’aux heures avancées de la nuit, mort de fatigue, il rentre à l’intérieur de son orgue de barbarie et dort là comme un bienheureux ».

Les anges aux rafraîchissements

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Il est vrai que la ville charbonne les anges, les roule dans la cendre, leur brûle les ailes. Il y avait une fois à Juchitán une vendeuse de rafraîchissements : sa boutique était un toit de palme qui dégoulinait de gouttes vertes, mais jamais aussi fraîches ni transparentes que le vert qui l’enveloppait-elle ; la sève dans ses mains et sur son visage de fruit mûr, la sève sur ses lèvres arrondies de femme heureuse. C’était le débit le plus fréquenté de la place, le plus joyeux ; les gens se pressaient autour, ses jus de fruit étaient exquis :

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– Et moi une de tamarin.

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Elle servait sans se fatiguer jamais et les hommes s’arrêtaient pour lui dire des galanteries entre deux boissons. Deux photographes se lièrent d’amitié avec elle. Ils lui faisaient la conversation, lui décrirent la ville, échangèrent les adresses ; comme il faisait très chaud, il y avait de très nombreux jus de fruits tropicaux. Un matin, ils durent partir, en emportant la belle image de Juchitán dans leurs couleurs captives. Depuis Mexico ils lui envoyèrent une carte postale ou deux, et ensuite la ville et ses murs avalèrent l’image verte et brillante, jusqu’à ce qu’un jour un des deux photographes reçût un appel :

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– C’est moi, Rosita.

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– Quelle Rosita ?

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– Rosita Chacón, celle de Juchitán.

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– Excusez-moi, je ne vous remets pas…

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– Oui, Rosita, Rosita, celle des jus de fruit…

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Du fond du vert revint l’image de la vendeuse, fraîche comme une rose.

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– Rosita, quel plaisir ! Quand pourrait-on se voir ?

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– Quand vous voudrez.

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Sa voix était si douce. Le photographe se rendit à l’adresse indiquée, un hôtel de cinquième catégorie dans une rue sombre. En la voyant, il ne la reconnut pas. Trois jours dans la ville avaient suffi pour la débarrasser de ses amples jupes fleuries de Tehuantepec et de son huipil[31][31] Chemise à fleurs typiquement indigène. brodé au point de chaînette, trois jours dans la ville et elle avait coupé ses noires tresses lustrées pour se faire une permanente frisée. La ville avait ôté tout charme à Rosita, à présent vêtue d’une étroite jupe cerise et d’un pull agressif. Le photographe tomba de haut.

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– Je suis venu vous voir.

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– Mais, et votre famille, Rosita ?

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– Elle est restée là-bas.

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– Et votre travail ? Et votre débit de boissons ?

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– Non, maintenant je veux vivre ici, au District Fédéral.

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Rosita dans la ville n’était plus qu’une femme comme les autres, un être commun et courant, prêt à tomber sur le photographe comme la misère sur le pauvre monde. Elle n’avait rien à faire dans ce District Fédéral où le seul travail possible pour elle c’était de faire des ménages dans la maison des autres. Le processus de transformation de Rosita était surprenant : « Hier j’étais une merveille, et maintenant je ne suis pas même l’ombre de moi-même », dit-elle en se plaignant. Le photographe lui donna de quoi payer son billet de retour : rester à Mexico c’était tomber dans la gueule du monstre, se laisser avaler par la ville qui avilit tout. Il l’accompagna même à la gare routière et la vit monter dans le bus, en se tortillant dans sa jupe cerise trop serrée, alors que là-bas tous ses mouvements avaient la grâce de l’eau. Un peu plus et l’ange finit par se faner, un peu plus et le voilà flétri et misérable sur la place du village ; ici il n’y avait rien pour elle, si ce n’est la perte de tout attrait, les épluchures des fruits et les restes du banquet.

Angélus

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Au crépuscule, à l’heure de l’Angélus, la ville se referme sur ses habitants. Au village les clochers appellent encore à l’Angélus et la campagne résonne alors du ding dong aussi solitaire, aussi démuni, aussi affamé que les hommes. Beaucoup d’enfants chantent l’Angélus pour dire les grâces et dormir en paix, parce que l’Angélus représente la lumière sur l’esprit de celui qui se repose. Avec son image séculaire, l’Ange est représenté dans les églises, les portiques, les statues, et change avec l’architecture, mais jamais dans les sentiments des hommes. À l’heure de l’Angélus, si on tend bien l’oreille on peut percevoir un froissement d’ailes ; des légions et des légions célestes se laissent aller, mesdames et messieurs, vous pourrez tomber sur votre Ange gardien à tout moment, sur le trottoir de cette Angelopolis, un ange en chair et en os et un bout de nuque, dans cette ville qui ne nous permet pas d’aimer comme on le voudrait, de rassasier notre faim. Il faut l’état de grâce pour aimer en passant par-dessus les klaxons, les disputes, les angoisses, l’esmog, la violence, cette frénésie de mouvements de tous côtés et en tous sens, et au lieu d’anges amoureux, nous n’avons qu’édit et condamnation. Alors, répétons encore avec l’Ange en puissance, bien qu’il se soit déguisé en zopilote noir :

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Mon ange gardien
douce compagnie
ne m’abandonne pas
ni de jour ni de nuit.

Notes

[*]

Première publication : Fuerte es el silencio, Ediciones Era, Mexico, 1980 (2004. p.13-33).

[1]

Cet édifice emblématique de la ville de Mexico culmine à 182 mètres. (Toutes les notes sont du traducteur.)

[2]

Titre d’une célèbre chanson des années cinquante, qui fit le tour du monde.

[3]

Noms d’oiseaux.

[4]

Sube Pelayo sube était une émission fort populaire, à la télé mexicaine, qui faisait participer son public par l’appât des jeux et des prix.

[5]

Regalame Esta Noche, chanson mexicaine de Roberto Cantoral, qui dit ceci : No quiero que te vayas, la noche esta muy fria, abrigame en tus brazos, hasta que vuelva el dia, Je ne veux pas que tu partes, la nuit est très froide, réchauffe-moi dans tes bras, jusqu’à ce qu’il fasse jour.

[6]

L’œillet d’Inde est originaire des régions désertiques du Mexique.

[7]

Coutume populaire qui consiste, pendant la Semaine Sainte, à aller visiter 7 églises où se trouve exposé le Saint Sacrement.

[8]

Fruit du cactus, figue de Barbarie.

[9]

Marque de crème de beauté.

[10]

Débit de pulque, alcool d’agave mexicain.

[11]

Galettes plates de maïs, typiques du Mexique.

[12]

C’est au Mexique un tuf volcanique qui affleure en surface après érosion du sol meuble superficiel.

[13]

Plaque en terre pour cuire les galettes de maïs (tortillas).

[14]

Le Cuadrante est un bloc ou un pâté de maisons.

[15]

Poncho mexicain.

[16]

José López Portillo fut président du Mexique de 1976 à 1982.

[17]

Il s’agit toujours de l’émission populaire Sube Pelayo sube.

[18]

Littéralement « séjour libre », ou comment se loger sans payer.

[19]

Parti Révolutionnaire Institutionnel (alors au pouvoir).

[20]

Parti Action Nationale.

[21]

Parti Mexicain des Travailleurs.

[22]

Chaussons de forme triangulaire, fourrés à n’importe quoi.

[23]

Friandise à l’œuf, lait et farine, frite dans l’huile puis arrosée de sucre ou de miel, et qui a la forme d’une fleur.

[24]

Champignon noir comestible, parasite du maïs.

[25]

Vêtue comme dans les orchestres de mariachis, l’artiste se produit en costume de cavalière avec une jaquette courte et un pantalon serré, une chemise blanche et un chapeau pointu à larges bords.

[26]

Titre d’une chanson du grand chanteur mexicain des années cinquante Jorge Negrete.

[27]

Célèbre valse du musicien mexicain Juventino Rosas.

[28]

Auteur de Tipos populares de la ciudad de México, publié en 1974.

[29]

Plante malvacée du Mexique à fleur rouge qu’on utilise pour préparer une boisson rafraîchissante.

[30]

Espèce de sauge qui, macérée dans l’eau, à laquelle on ajoute du sucre et du jus de citron, donne une boisson très courante au Mexique.

[31]

Chemise à fleurs typiquement indigène.

Plan de l'article

  1. Angelitos negros
  2. Anges d’une nuit
  3. Les Mexicains : oiseaux sans nid
  4. Les Saint Martin de Porrès et autre mobilier
  5. À bons coups de bec
  6. Les anges à l’occupation déguisée
  7. Anges aux ailes froissées
  8. Les anges s’élèvent peu à peu dans la hiérarchie céleste
  9. Les anges ne savent pas où ils tomberont morts
  10. San Juan de Letrán : la rue des anges
  11. Les miraculeuses ailes bleues
  12. La ronde des séraphins souriants
  13. La ville charbonne les anges
  14. L’ange avec sa musique sur le dos
  15. Les anges aux rafraîchissements
  16. Angélus