Les lacs réapparaîtraient immédiatement

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Les lacs réapparaîtraient immédiatement

Traduit de l’espagnol parAlbert Bensoussandu même auteur
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Le travail de transformation conscient du paysage le plus radical, de plus longue durée et aux répercussions culturelles les plus profondes dans l’histoire de l’Occident a probablement été l’assèchement des lacs de l’Altiplano mexicain (1607-1975). D’autre part, si l’on considère que la modernité pourrait se définir comme une volonté d’« expansion illimitée de la matrice rationnelle », on est forcé de conclure que cet assèchement inaugure (ou fait partie des travaux qui inaugurent) la modernité occidentale.

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Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la fameuse conquête du Mexique (1519-1521), avec les millions de morts qu’elle entraîna, en guerres, épidémies ou suicides collectifs, modifia à peine le mode de vie des villages indiens. Leur façon de vivre, leur organisation, leur langue et, dans une large mesure, leurs croyances n’ont pas, après la conquête, varié pendant des siècles. Ce qui a réellement représenté un bouleversement total a été l’assèchement de ces lacs, dont ces gens-là vivaient.

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Situés au milieu de volcans aux neiges éternelles, à plus de deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer et à quatre cents kilomètres des côtes les plus proches, que ce soit de l’océan Pacifique ou de l’Atlantique, les lacs étaient si étendus (deux mille kilomètres carrés [1][1] Gerardo Cruickshank García : Proyecto Lago de Texcoco....) que sur certaines cartes anciennes ils apparaissent comme mers. Très souvent ils s’étendaient à perte de vue. Il s’agissait, en réalité, de cinq lacs réunis. L’eau était pour moitié salée et douce.

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Depuis des millénaires, des cultures d’origine olmèque avaient inventé un système de culture (chinampas) à l’intérieur des eaux, de sorte que les grandes villes des bords, depuis les énigmatiques Copilco et Tlatilco, qui furent ensevelies sous la lave des volcans, jusqu’à celles que les conquistadors espagnols prirent pour des mirages, Texcoco, Ixtapalapa et Atzcapotzalco, entre autres, étaient divisées en deux parties : l’une sur la terre ferme et l’autre sur les eaux. Tenochtitlan elle-même était constituée presque totalement, à l’exception d’une petite île naturelle, de chinampas.

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Et au long des siècles, les Mexicas construisirent un système complexe de digues et de chaussées qui traversaient les lacs, séparaient les eaux douces des salées et évitaient les inondations. Les Espagnols, d’Estrémadure pour la plupart, ne purent reconstruire le système ; en outre, la déforestation des bois de pins et de chênes qui entouraient les lacs provoqua l’élévation du niveau des eaux, à cause de l’érosion. De sorte que la ville espagnole, construite au milieu du lac (où se trouvait la capitale aztèque), ne cessa d’être inondée, presque depuis sa fondation en 1521.

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Les lacs n’avaient pas de sens pour les Espagnols. Ou plutôt, ils étaient mauvais. En revanche, la vie des villages indiens n’avait pas de sens sans le lac.

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En 1590 arriva au Mexique Heinrich Martin, l’Allemand qui proposa l’incroyable idée de vider les lacs. L’inondation de 1607 fut particulièrement cruelle, la ville resta plusieurs années sous un mètre de boue et les propos de Martin (il s’espagnolisa en Enrico Martínez) furent davantage pris au sérieux. Malgré tout, on invita un Flamand, qui avait l’expérience des polders, Adrian Boot, à discuter du projet. Boot suggérait de conserver les lacs et de refaire le système des digues et des écluses. Pour des millions de personnes, les discussions des idées de ces deux Saxons, au conseil municipal, se révélèrent plus décisives que n’importe quel épisode politico-militaire de l’histoire du Mexique, y compris la conquête, l’indépendance vis-à-vis de l’Espagne (1821) ou la révolution (1911).

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En 1629 on ouvrit les brèches par où commencèrent à se vider les lacs. L’assèchement dura près de trois cents ans et finit en 1900. Cependant, il n’allait être véritablement achevé qu’en 1975, avec les travaux de « drainage profond ».

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Il reste encore quelques chinampas cultivées par des villages indigènes traditionnels, assiégées par l’expansion urbaine.

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Depuis cinquante ans, quelques ingénieurs (Nabor Carrillo, Cruickshank) et récemment des architectes (González de León, Kalach), proposent de refaire les lacs. Ou plutôt, de cesser de les vider, car si le fabuleux effort de drainage de l’altiplano s’arrêtait, ne serait-ce qu’un instant, les lacs réapparaîtraient immédiatement.

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Si bien que ce cours d’eau entre la ville de Mexico et le port de Tuxpan, dans le Golfe, où débouche le fleuve Pánuco et qui coupe la Sierra Madre, par où se déversèrent – et se déversent – les lacs de l’altiplano, charrie aussi les rêves de ceux qui, épisodiquement, ont la volonté de moderniser le pays à travers la raison et l’État, dans sa version éclairée, ou technique ou bien old wigh, pour l’appeler ainsi.

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Une utopie, parmi tant d’autres, qui s’achève sur une plaine traversée de nuées de poussière (« notre mère la nuée », disait Octavio Paz) et de sols crevassés. La poussière, « roi jaune », disait aussi Paz, « arrache tout, danse solitaire et s’abat ».

Notes

[1]

Gerardo Cruickshank García : Proyecto Lago de Texcoco. Rescate hidroecológico. Consejo Nacional del Agua, Mexico, 1998.