Juan Rulfo : « Ça ne rejetonne pas… Non, et les morts non plus… Hélas ! »

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Juan Rulfo : « Ça ne rejetonne pas… Non, et les morts non plus… Hélas ! » [1]

Traduit de l’espagnol parAlbert Bensoussandu même auteur
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1953 : Le llano en flammes. 1955 : Pedro Páramo. Les deux livres de Juan Rulfo sont indubitablement des classiques d’une culture et d’une langue, des classiques parce qu’ils représentent une éblouissante façon de raconter, approuvée par chaque génération ; des classiques parce qu’ils amènent leurs lecteurs à se définir, et à se sentir diversement exprimés. Un classique, entre autres traits, est un livre qu’on étudie dans l’enseignement secondaire et supérieur ; il est aussi une matière permanente pour thèses, essais, livres spécialisés, pour colloques ou adaptations théâtrales et cinématographiques ; avec – risque majeur – un label d’essence nationale. Et un classique, en dernier ressort, résiste aux « interprétations définitives », à la condition marmoréenne de l’œuvre classique.

« La nuit où je n’entendais pas les chiens aboyer, je me savais perdu »

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Dès le premier moment, Rulfo est prophète en son pays et ses lecteurs sont nombreux et enthousiastes. Dès lors que se gomme l’interprétation seulement politique (« C’est une dénonciation de la situation paysanne »), le ton est trouvé : le roman et les nouvelles de Rulfo sont les signes du pays qui n’est plus, une fois achevée la révolution mexicaine et tari le roman rural peuplé d’accents lyriques et de paysans à la mine indéchiffrable. Le paysage urbain s’est imposé avec force et Rulfo témoigne de la dissolution de la part la plus fidèle et la plus secrète du Mexique traditionnel (que l’on n’appelle pas encore le Mexique profond), avec ses prophéties à effet rétroactif, le récit de l’agonie jumelle des villages et des personnes, de la fin des temps cristallisée dans la poussière des poursuites, l’enfer où il vaut mieux penser à des choses agréables « parce que nous allons rester très longtemps enterrés ».

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En 1960 encore, Rulfo est catalogué parmi les « romanciers de province ». Par ce mot de province, on souligne le caractère féroce et archaïque des régions perdues pour le progrès. On ne croit plus à la stratégie idéalisatrice caractéristique du xixe siècle qui considérait comme un avantage l’éloignement de la civilisation ; l’on n’a plus foi dans le déterminisme du roman de la révolution mexicaine qui fait de la cruauté un excédent de la vie quotidienne et assigne à la tragédie des êtres anonymes la garantie de l’identité nationale (la massification du Calvaire). Selon Rulfo, tout autres – plus compréhensibles et moins compréhensibles – sont les motivations de ceux qui, dans ces solitudes défaites par le soleil, la misère et le retard, font de la vengeance leur éducation solidaire, et du crime la poursuite par d’autres moyens du rapport intime.

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Les personnages de Rulfo représentent le stade extrême et le saut qualitatif de ceux que décrivaient les romanciers de la révolution. Les victimes et les bourreaux de Comala procèdent peut-être des soldats de la décennie de 1910 qui entendent tout à travers le principe d’autorité, les partisans fidèles jusqu’au sacrifice des caudillos, les villageois qui acclament Zapata ou Pancho Villa pour posséder et oublier des idéologies en un seul cri, les dévotes qui passent, en douce, des armes aux rebelles tout en priant le Christ Roi, les bandits dont le seul lien avec les idéalistes est le partage de leurs idées guerrières. Une tradition dépend aussi de la métamorphose de ses figures archétypiques, et dans un certain sens, quelques personnages des narrateurs de la révolution mexicaine (Mariano Azuela, Rafael F. Muñoz, Gregorio López y Fuentes et José Guadalupe de Anda) réapparaissent dans les textes de Rulfo avec leur lot de soliloques amers et d’évocations de l’instant où ils ont été à jamais broyés. Une fois dissipé l’arrière-fond épique du peuple en armes, les personnages connaissent le doute et la complexité ; ce ne sont plus alors des soldats qui meurent en s’entretuant, les voilà dotés d’une vie qui identifie la conscience et le désespoir.

Les fantaisies du « réalisme magique »

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La réponse internationale à l’œuvre de Rulfo modifie sa réception au Mexique. Latino-américains, Nord-américains et Européens voient dans les récits de Rulfo un décor « exotique », mais aussi de la grande littérature et quelques vérités essentielles sur le comportement humain dans des situations limites, dans des intrigues où l’irréalité est fonction de la violence, et dans des hameaux où la prière des morts prélude à la mise à sac. Malgré les difficultés de traduction, Le llano en flammes et Pedro Páramo ont été publiés dans de très nombreux pays, qui rangent cette œuvre au rayon le plus prestigieux : « La littérature nationale qui, parce qu’elle l’est profondément, devient universelle ».

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Face au dilemme (non par sa fausseté moins inévitable, non par sa fréquence moins utilisable) du national et de l’universel, on adopte la classification mise à la mode par l’écrivain cubain Alejo Carpentier, et l’on qualifie Rulfo de « réaliste magique » avec ses tristes et interminables vies d’êtres à jamais persuadés de leur condition funèbre. « Réalisme magique », une façon comme une autre d’insister sur l’optique eurocentriste, sur la fascination devant l’étonnement des autochtones qui découvrent les hommes à cheval, sur la hâte à qualifier de « paranormal » ce qui vient du sous-développement. Quoi de plus fantastique que des êtres aux vies si différentes des nôtres ? Le « réel merveilleux » de l’extrême misère. Si, par exemple, l’on ignore que l’Amérique latine baigne dans le « millénarisme » et qu’il y a chez elle pléthore de guérisseurs comme le Niño Fidencio, on ne trouvera dans la nouvelle « Anacleto Morones » rien d’autre que les éclats pittoresques du sous-développement. Même les confessions autobiographiques de Rulfo se lisent comme des histoires aux personnages qui traversent miroirs et murs pour mieux « se recroqueviller » (Rulfo affectionne ce verbe : engarruñarse) dans leur solitude. C’est ce qu’il rapporte à Elena Poniatowska :

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« Autrefois dans les villages on éteignait la lumière à onze heures du soir et l’on ne savait pas où l’on pouvait bien aller dans l’obscurité, si les gens étaient dehors ou à l’intérieur de leur maison, et ce n’est que par les chiens, par l’aboiement des chiens, qu’on les localisait et qu’on savait que là vivaient des gens. J’ai parcouru maints llanos et la nuit où je n’entendais pas les chiens aboyer, je me savais perdu. »

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Quel sens ont les étiquettes littéraires, « réalisme magique », « réalisme fantastique » ou « réel merveilleux » ? Rien de merveilleux (concept élogieux) n’advient dans ces landes calcinées, ces hameaux rendus fantômes par la pauvreté et l’émigration. Qu’a à voir l’écriture de Rulfo avec la « magie », terme qui relève de l’éclat trompeur et de l’apparition, et trahit le divertissement ? Qu’est-ce que le « fantastique » ? « Je suis tombé, rapporte Rulfo à Fernando Benítez, sur un réalisme qui n’existe pas, sur un fait qui ne s’est jamais produit et sur des gens qui n’ont jamais existé. » L’autre réalité n’est pas fantastique parce qu’il se produit là d’âpres et terribles dévastations.

Notes sur l’œuvre de Juan Rulfo

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On identifie irrémédiablement le rulfien à ce qui est profondément mexicain. Je ne sais pas très bien ce qu’est le « profondément mexicain », car, que je sache, personne n’est superficiellement norvégien ou frivolement hondurien, mais, à tort ou à raison, on situe le profondément mexicain de Rulfo dans la succession d’atmosphères de misère extrême, dans l’attachement à la terre qui vous condamne, et dans cette « déclaration de biens » thématiques : populations isolées comme des espèces en voie d’extinction, caciques qui règnent sur des groupes de familles décimables, aridité et sécheresse à l’image de la psychologie des villageois, fatalisme qui est joie d’outre-tombe. Selon l’opinion ou le jugement de ses lecteurs, Rulfo décrit le mexicain, en allant au fond du dénuement et de l’étrangeté du silence. Aussi parle-t-on aujourd’hui de l’univers rulfien, des personnages rulfiens, des noms rulfiens. Qui oserait désormais être ou s’appeler Eduviges Dyada, Fulgor Sedano, Doloritas Preciado ?

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Dans l’œuvre de Rulfo la tragédie n’est pas la fin mais le point de départ de ceux qui vivent entre fuites et assassinats. Loin du tremendismo[2][2] Courant littéraire qui privilégie ce qui est tremendo..., Rulfo s’écarte des stratégies du climax. Sa décision anticlimatique « normalise » la tragédie, et dans son univers tout est marginal et rien ne l’est, parce que les personnages vivent loin du Progrès, des illusions, de la fascination de l’abîme. Dans l’écriture de Rulfo, la tragédie et l’outrage sont fonction du quotidien, tout spécialement dans Le llano en flammes, moins allégorique que Pedro Páramo.

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Pedro Páramo a été porté au moins trois fois à la scène et trois fois à l’écran, et ces tentatives sont vaines. Pedro Páramo est une immersion dans la mythologie et dans la symbologie, c’est un va-et-vient incessant de l’en-deçà à l’au-delà, c’est un récit de fantômes sans épouvante, un témoignage réaliste estompé ou éclairé par l’entrecroisement de temps, de voix, de résurrections et de châtiments. Malgré sa complexité, Pedro Páramo est valorisé par la force du récit des origines. Nous sommes tous venus à Comala parce qu’on nous a dit qu’y vivait là-bas notre père, un certain Pedro Páramo, nous sommes tous les enfants de Pedro Páramo, nous rejoignons tous la pérégrination qui nous éloigne du llano dont nous ne sortirons jamais. Cela pour les lecteurs mexicains ; quant aux autres, le plus significatif est d’ordinaire ce mélange de l’âpre climat narratif et de l’intrigue imaginative.

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L’œuvre de Rulfo représente-t-elle le moment où une littérature passe du naturalisme à l’angoisse et à la subjectivité ? Si le développement de la technique littéraire rend possible la structure de Pedro Páramo, la complexité du roman lui vient de son caractère de vision unitaire : on y trouve la réalité et les croyances qu’une communauté assume comme parfaitement réelles. Rulfo réunit idéologie et légende, foi superstitieuse et assassinats miraculeux, exploitation et candeur, sentiment communautaire détruit et affirmé par l’assassinat, brutalité alimentée par l’amour de la famille, âmes bienheureuses et âmes en peine. Et pour que la totalité (Pedro Páramo) s’exprime, il est besoin de disloquer le temps et l’espace. Oui, Comala est un cercle clos et pour l’ouvrir il faut que l’action se soit produite depuis longtemps et se reproduise maintenant. Et la solution magistrale est de faire de Comala un village mort, où les personnages, spectres battant leur coulpe depuis leurs tombes, s’enracinent dans ce temps unique qui est l’éternité de l’instant.

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La fatalité est tout, parce que s’enraciner dans le village ou dans la région, ce n’est pas seulement souffrir de la fatalité, mais être à la fois victime du déterminisme et destin aveugle. L’enfer n’est pas uniquement les autres. Nous trouverons vraiment le repos quand nous serons vivants.

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Les ruines du llano et de Comala sont tout à la fois littéraires, historiques et culturelles. Si Susana San Juan est l’amour inaccessible (la folie est la porte de sortie du souvenir érotique et de l’exaction des caciques), et si la grande poésie narrative est irréductible aux conclusions, la violence de ces villages et de ces montagnes, en étant malheureusement réelle, évite une lecture (une synthèse imaginative) seulement esthétique. Dans l’œuvre de Rulfo s’effondre une conception de la province et de ses hommes bons et candides depuis toujours. Démythifier est, à tous les niveaux, un retour intelligible au « cauchemar de l’histoire », c’est disséminer des récits où la cruauté est une ambition partagée, c’est libérer la littérature d’engagements prétendument moraux (« être positive ») et de vérités « orthodoxes ». Sa technique étant, en outre, si admirable, cela n’a aucun sens d’écrire comme si Rulfo ne l’avait pas fait, et cela rend encore plus anachroniques les récits linéaires, les recréations ingénues, les élans chauvinistes.

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Jusqu’en 1951 ou 1952, le thème le plus prestigieux du roman mexicain est la révolution (l’éclat du massacre et la mystification de l’entente rurale). On attribue à une littérature (et à la réalité à laquelle elle renvoie, qu’elle décrit, transfigure et affirme à contre-jour) les brumes du « primitivisme atavique », et l’étrangeté devient légendaire ou, de préférence, mythique : le temps sans temps des petits villages, l’isolement culturel et l’étroitesse de la morale de paroisse, la misère, la dispersion sans fin, l’usure galopante des croyances et des coutumes, les modifications et les persistances du parler populaire. Tout est mythique, autrement dit littéralement : incompréhensible, lointain, scellé.

© Valerio Gámez, La Guadalupe, Pietà de Tlatelolco, Queretaro, Semana Santa de 2007.

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L’incompréhension du monde agraire réclame des ajustements et des dispositifs idéologiques. Ce qui fut un jour « l’essence du Mexique », l’univers rural, déconcerte ou effraie par ses « erreurs » : le désespoir, la tragédie, le fatalisme, le mutisme séculaire. Selon d’aucuns, l’œuvre de Rulfo consolide ces préjugés. Je crois, bien au contraire, qu’elle les nie et met le doigt sur des causes et des conduites concrètes là où d’autres pointent l’absence de défense. Sans le dire, sans jamais le souligner, Rulfo propose des thèmes, des atmosphères et des personnages qui, au delà de leur vie littéraire spécifique, expliquent l’inutilité des définitions préalables. Ce que nous appelons pessimisme peut être pure relation des faits ; le fatalisme est peut-être une mémoire historique où l’on ne remarque qu’un tas de symboles, où se produisent des situations de tous les jours. Cela exige, par conséquent, une lecture dont le point de départ est l’autocritique du lecteur lui-même. Par exemple, que savons-nous de la mentalité paysanne, de sa logique que nous percevons comme répétitive ou fuyante ? Rappelons-nous ce fragment de Pedro Páramo, où Juan Preciado se renseigne pour se rendre à Comala :

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« – Ne vous souciez pas de moi, lui ai-je dit. Ne vous inquiétez pas, j’y suis habitué. Comment fait-on, pour partir d’ici ?

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– Où voulez-vous aller ?

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– N’importe où.

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– Il y a une multitude de chemins. Un va à Comala ; un autre en vient. Un autre file tout droit dans la montagne. Celui que l’on voit d’ici va je ne sais où – elle me montrait du doigt le trou dans le toit, là où le plafond s’était effondré –, cet autre, là, passe par la Media Luna, et il y en a encore un, qui traverse toute la terre et qui est celui qui mène le plus loin.

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– Ce doit être par celui-là que je suis venu.

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– Où mène-t-il ?

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– À Sayula.

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– Voyez-vous ça. Et moi qui croyais que Sayula était de ce côté. J’ai toujours eu envie d’y aller. On dit qu’il y a beaucoup de gens, par là, c’est vrai ?

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– Autant que partout ailleurs.

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– Voyez-vous ça. Et nous qui sommes si isolés, ici, qui nous démenons pour connaître ne serait-ce qu’un petit quelque chose de la vie. »

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En marge des multiples interprétations (certaines très convaincantes) auxquelles ce fragment a donné lieu, on peut y voir aussi une belle recréation des charges symboliques et des systèmes métaphoriques. Qu’on le veuille ou non, devant l’œuvre de Rulfo nous ne disposons en principe, comme la plupart des lecteurs et des critiques, que de notre habituelle compréhension linéaire ou technique des faits littéraires. Les autres référents (condition sociale et économique, modes de vie, vision du monde dans le Mexique rural), nous sont connus comme à travers un miroir, obscurément.

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Aux yeux des lecteurs mexicains, Rulfo, du fait même qu’il ne prétend pas s’ériger en système, apparaît comme un interprète tout à fait digne de foi de ce qui est déjà en voie de disparition : les réserves idiomatiques, la poésie secrète et publique des villages et des communautés paysannes. Il ne s’agit pourtant pas d’une incursion dans les territoires oubliés du pays, en un ultime équilibre entre la survie et l’exploitation. Le brouillard entourant l’univers rural exige des versions de l’intérieur. En général, l’ignorance a recours à la mystification pour comprendre ce monde rural, aussi la littérature de Rulfo nie-t-elle les thèses du « primitivisme atavique ». Cependant, si fort est le préjugé que le contenu du Llano en flammes et de Pedro Páramo semble légendaire ou mythique : le temps sans temps des petits villages, comme nous l’avons dit, l’isolement culturel, les migrations incessantes, la morale de paroisse, la misère, l’extinction irrémédiable des coutumes et l’affaiblissement des croyances, les modifications et les persistances du parler populaire. Et ce qui reste, si on veut bien le lire, c’est le déchiffrement du mythique.

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Lewis Carroll dans la tourmente. On remarquera la recréation d’un langage saturé de symbolisme et les métaphores d’un « pays des merveilles ». Aussi Pedro Páramo exige-t-il une lecture strictement littéraire, car pour la grande majorité des lecteurs le réalisme appliqué au Mexique rural est incompréhensible ou perceptible seulement à travers un miroir.

Notes

[1]

Les citations de Pedro Páramo sont empruntées à l’édition Gallimard, 2005, traduction de Gabriel Iaculli.

[2]

Courant littéraire qui privilégie ce qui est tremendo : terrible et énorme. (NdT)

Plan de l'article

  1. « La nuit où je n’entendais pas les chiens aboyer, je me savais perdu »
  2. Les fantaisies du « réalisme magique »
  3. Notes sur l’œuvre de Juan Rulfo