Variations sur l'espace et le temps : modes d'emploi

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Variations sur l’espace et le temps : modes d’emploi

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Vivre consiste en l’aménagement incessant de l’espace et du temps, en l’emménagement sans cesse renouvelé de ce qui est trop étroit ou trop vaste. Selon l’aperception que l’on en a. Temps et espace ne coïncident pas forcément. À temps trop long peut se trouver en contrepoint, se situer en contrepoint, un espace, un lieu trop étroit : c’est là, à mon avis, le cas le plus insupportable. Confinement dans un lieu clos, dans une ville petite sans ouverture sur le monde, et ennui de l’écoulement vain des heures et des jours.

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Dans les mégalopoles comme Mexico ou Tokyo, images du monde, l’espace paraît infini, le local rejoint le global, en contrepoint d’un temps qui passe toujours trop vite parce qu’il s’agit de toujours se mouvoir d’un point à un autre pour ex-sister, pour être. Le temps est apparemment maîtrisable, dans la mesure où le métro qui parcourt ces villes donne la mesure du temps et de l’espace. Mais les distances restent immenses, hors échelle du pas et du souffle de l’être humain, du marcheur. Certes il y a une possible maîtrise du temps hors échelle humaine, mais qu’en est-il de l’espace ?

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Tokyo offre, par son extraordinaire réseau aux infinis entrelacs, aux boucles qui n’en reviennent jamais de se développer, par son quadrillage sécuritaire des îlots, la possibilité de la maîtrise de son espace : accessible à tous, qu’ils soient en début ou en fin de vie, détenteurs ou non de leur capacité de mouvance. À temps infini, espace lui-même infini, hors échelle humaine : mais accessible. Le hors norme est ainsi possiblement – et paradoxalement – accessible. Signe de ce paradoxe : les milliers de bicyclettes qui parcourent la ville, depuis les ruelles étroites où les maisons dépassent rarement deux étages jusqu’aux larges avenues plantées d’immenses et miroitants buildings, ces immenses buildings, débauches d’une société de consommation sans frein. Paradoxe encore : le forum Tokyo de Kenzo Tange, gigantesque coque de navire renversée, échouée sur la ville, verre, acier et bois enclosant un lieu vide, un non-lieu où se succède à lui-même toujours l’éphémère : exposition des derniers produits Sony, concerts, etc. Et pourtant, en contrepoint de l’arête vive de la coque est creusé dans la roche et le sable comme un temple horizontal, un bassin sombre où surgissent les méditations calligraphiées, noir sur blanc, et marque carrée rouge du nom, de l’artiste zen Mitsuo Aida. « Pourtant » ne convient pas. Les longilignes galeries de roche et de sable sont ici parfaitement nécessaires et parfaitement convenables, qui offrent aux visiteurs tout au long de leur parcours des cellules en clair-obscur bien propres à inspirer leurs méditations et leurs prières bouddhiques en une sorte de mise en abîme de la pensée et de la calligraphie du maître.

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Aujourd’hui 1er novembre, la mégalopole de Mexico se couvre de squelettes blancs et noirs qui, à chaque carrefour, à chaque place, devant les églises et les magasins, interpellent joyeusement et dramatiquement les passants en leur proposant des cigarettes ou des chewing-gums. Ici aussi la pratique de la ville permet de maîtriser le temps, mais c’est parce que l’on éprouve que le temps n’est jamais maîtrisable, la maîtrise est dans la démaîtrise, l’absolue démaîtrise, et c’est bien ce que signifient aussi ces squelettes de la fête des morts et la consommation de son propre crâne en sucre, tous les agonisants et les cadavres qui peuplent les églises et n’en finissent pas de désigner la mort, la consomption répugnante, et aussi quoi ? l’éternité.

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Mexico, comme Tokyo et comme toutes les mégalopoles du monde, offre par son réseau de métro, de métrobus, par ses taxis verts ou rouges, des possibilités de maîtrise de l’espace, malgré les pluies torrentielles et les fleuves de boue, les tremblements de terre, la pollution. Mais, ici, il n’est pas question que les moindres recoins de la ville, vaste haut plateau entre les volcans, soient accessibles à tous. Mexico a ses secrets, ses silences, ses terreurs, qui ne sauraient être partagés et que personne ne souhaite totalement partager. Le secret et la peur sont la mesure de l’être humain. Les pas s’enfoncent ici dans des profondeurs abyssales. Ici la verticalité a du sens, peu importe l’horizontalité. De la terre et des pierres aztèques enfouies surgit le message libérateur, qui monte vers les dieux et vers les cratères des volcans pour se consumer en volutes de cendres ou de flammes destinées à retomber sur la ville. Telles sont les boucles qui n’en reviennent jamais ici de se développer, ce que le chaman huichol ne finit jamais de représenter sur ses tableaux initiatiques aux vives couleurs.

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Soirée à Mexico. Je marche dans la ville, à la lumière des échoppes et des réverbères. Il pleut d’une pluie tiède mais violente. Et soudain c’est le noir absolu et le silence absolu. Voici que, sous mes pas, c’est Mexico-Tenochtitlan qui bouge, chairs et sangs mêlés des Indiens et des conquérants, pâte de terre et de pierre mouvante et gluante et respirante ! L’opacité de la nuit et des ombres des choses est un bruit de souffle, presque un râle, comme d’une bête immense et terrifiante lovée entre les flancs des montagnes sous les étoiles pâles. Je suis tétanisée, immobile, je ne suis plus qu’œil et oreille ; la ville m’engloutit dans un bruit de succion et de déglutition. Rosarios ! rosarios ! crie encore le marchand ambulant. Et plus loin : Tacos ricos !

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À Mexico, la démaîtrise est absolue et l’aménagement incessant de l’espace et du temps est une urgence de la vie. Il y a des codes, mots et images, qui permettent de se situer dans la verticalité, de constituer son propre réseau de points. Si à Tokyo la surface demeure plane, même hérissée des buildings de la consommation, à Mexico il convient de se créer soi-même à soi-même ses points de verticalité, tel jardin merveilleux, comme un abîme végétal, à Chimalistac ou à Condesa, telle rue de lave et de brique dans le Centre Historique, tel mercado de los brujos à Sonora, tel musée d’art contemporain, telle maison de Legoreta ou González de León, et le deuxième étage mouvementé du périphérique. Il n’y a pas ici de surface lisse, pas de parcours possible pas à pas, mais des sauts épistémologiques permettant de trouver le | de son lieu et de son espace propres, toujours renouvelés et toujours renouvelables.

© Luis Barragán, Vestibule de sa maison, Ville de Mexico. Photo Yutaka Saito. www.casaluisbarragan.org