Langue coloniale, langue globale, langue locale

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Langue coloniale, langue globale, langue locale

La mondialisation des études postcoloniales ?

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Le basculement de la langue locale acquise dans la langue coloniale devenue peu à peu de ce fait langue globale, et donc l’hégémonie instituée de la langue coloniale y compris pour les anciens colonisés, est un fait historique depuis les indépendances de la deuxième moitié du xxe siècle. Il fait bénéficier les subalternes (ou autrefois subalternes) d’un accès direct à une part d’universalité et donc de pouvoir. Ces derniers ont donc pu s’adonner à un premier jet de rédaction des études dites subalternes, puis postcoloniales, études menées en anglais bien sûr, langue globale par excellence.

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Mais il n’y a pas, en France, de champ académique dénommé « études postcoloniales », comme c’est le cas dans l’espace de la langue anglaise. Il n’y a pas non plus de champ sémantique correspondant, tout au plus celui-ci est-il en constitution. Ce n’est ni un bien ni un mal, ni matière à étonnement. C’est le résultat d’une histoire des idées et d’une histoire épistémologique particulières, liées à l’histoire française et au centralisme républicain. On peut croire résister à l’« importation de théories », mais on ratera alors le côté enrichissant de ces « importations » (qui sont d’ailleurs ce qu’il y a de plus normal dans la circulation des savoirs) ; comme on passera à côté de la contribution fondamentale que procurent le détour, l’errance, la méprise, les malentendus et discontinuités de l’histoire. C’est ne pas comprendre la dynamique de l’acquisition des connaissances, qui ne passent pas seulement par des voies reconnues. Les divers découpages des disciplines de recherche, de savoir dans les différentes langues sont dans cette mesure même le résultat d’histoires du savoir. En France, c’est le Conseil National des Universités (CNU) et en fin de compte une volonté étatique qui a défini les disciplines universitaires et qui les maintient artificiellement séparées même par-delà l’évolution inter- et transdisciplinaire. C’est une langue centralisée et inculquée de manière répressive (manière dont la culture garde encore une mémoire très fraîche) qui nomme, détermine, désigne, règle les sciences et les savoirs. Ce n’est pas en soi une caractéristique du français, mais de toute langue hégémonique, le français ayant une manière particulière de mettre en œuvre sa domination.

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Bien qu’il n’y ait pas de départements d’études coloniales et postcoloniales ni de discipline indexée au CNU ou au CNRS, il y a bien en France de la recherche qui pourrait être classée sous ce label qui, s’il devait exister, relèverait de l’histoire, du droit, de la sociologie, de la littérature etc. Ces disciplines ne sont ni reconnues ni perçues, en France, comme faisant partie d’un ensemble comparable aux Cultural Studies, bien que la philosophie, elle, ici comme ailleurs, se donne le droit de puiser dans les autres matières. Quand elle le fait, elle ne se targue pas pour autant de faire des « études culturelles », comme c’est le cas en langue anglaise. Cette dénomination n’existe pas officiellement en français. Les noms des sciences et disciplines, en effet, sont liés à et guidés par des langues. On appellera alors études culturelles et postcoloniales principalement des traductions de l’anglais, et on les considérera comme un champ en soi.

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Or non seulement une recherche correspondante existe bien en français même si elle n’en porte pas le nom et ne pratique pas l’auto-scrutation à la manière « pc » étasunienne (tout ce qui devient « politically correct » aux États-Unis y acquiert un espace disciplinaire académique et est ainsi normalisé), mais des auteurs de langue française sont régulièrement cités comme étant des classiques des études culturelles et postcoloniales en anglais et en d’autres idiomes : Frantz Fanon, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Michel Foucault, Jacques Derrida, Édouard Glissant, et bien d’autres.

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Les études postcoloniales, d’origine complexe, sont casées (embedded) en anglais dans les Cultural Studies, ce qui les maintient d’emblée dans un champ interdisciplinaire qui d’ailleurs les définit. Mais ce qui caractérise ce champ disciplinaire – indiscipliné à un regard français plus rigide – ce sont ses origines multiples et croisées. Il faut reconnaître leur origine, pour une partie, dans les Subaltern Studies, une école historiographique d’origine surtout indienne, mais indienne d’exportation dans un monde désormais globalisé. Les Subaltern Studies, nom à la fois d’une collection de livres et d’une école d’historiens critiques travaillant sur les périodes coloniale et postcoloniale (critiques aussi bien des Britanniques, du pouvoir indépendant nationaliste que des théories à disposition, dont le marxisme), s’armèrent de concepts gramsciens quelque peu simplifiés portant sur les populations subalternes du Mezzogiorno italien. Elles remplacèrent ces dernières par les populations colonisées dans leurs hypothèses. Pour le reste, les Subaltern Studies développèrent une approche variablement critique envers le marxisme, accusé non sans raison d’eurocentrisme et dénoncé pour appliquer dogmatiquement une grille d’analyse de classes sociales (en particulier ouvrière) et d’historisation non appropriée aux anciennes colonies. Cette inspiration des Subaltern Studies, ainsi portées par la langue anglaise, leur livra un accès direct à des universités étasuniennes et elles se trouvèrent englobées dans, puis utilisées et enrichies par un échange avec les études postcoloniales qu’elles nourrirent. Au lieu de rester un champ fermé, les Subaltern Studies en anglais profitèrent beaucoup (sans nécessairement le reconnaître) des théories féministes. Les études postcoloniales qui en résultèrent se trouvèrent impulsées aussi bien par le Nord que par le Sud et donc par des intérêts différents. Dans la synthèse et les croisements qu’elles effectuent, il y a des disjonctions constitutives. Au Nord, ces études se retrouvèrent surtout corrigées par les apports d’un regard réfracté venant du Sud global.

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Les études postcoloniales n’ont jamais eu un corpus de textes uni et définitif ; si l’on excepte un petit nombre de classiques, les textes invoqués varient, les origines disciplinaires et géographiques de même. Elles sont le fruit d’un tour de vis supplémentaire de la mondialisation qui a lancé tous ces éléments dans un espace public mondial et indéterminé, désamorçant et dépassant ainsi les rapports frontaux et bilatéraux de la condition coloniale. L’espace public mondialisé (où seule évolue une élite internationale), plus ou moins exigu dans chaque pays, n’en est pas moins international pour une tranche sociologiquement cosmopolite d’une intelligentsia désormais sans frontières. L’ancrage des études postcoloniales est différent selon les pays, les langues et l’histoire. Du fait de la mondialisation elles « répondent » par un décalage à la condition coloniale, et ne s’adressent donc plus aux interlocuteurs qui les ont provoquées (le colonialisme surtout). Cela laisse entière la question de la décolonisation à venir dans les anciennes métropoles coloniales.

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La polémique autour des études (post)coloniales et de leur condition s’annonce quelque peu crispée et vaine en France, où elle tourne autour de l’honneur national républicain et d’un désir persistant d’indépendance ; où une tendance fâcheuse fait qu’on accueille les nouvelles idées par un « pour » ou un « contre », simplification qui aplatit toute complexité structurelle et toute profondeur historique. Ces études font cependant irrésistiblement leur chemin, elles se greffent sur l’excellente recherche existant déjà en France – parfois, mais pas toujours, heureusement, en autarcie et dans l’ignorance hautaine de ce qui se fait ailleurs. On résiste aussi au nom importé, on ne sait pas s’il se maintiendra tel quel, s’il ne s’appliquera pas à un champ déplacé, réduit ou traduit. Il s’appliquera vraisemblablement surtout aux traductions depuis l’anglais. Toute théorie nomade, en effet, déplace aussi le champ sémantique, elle déterritorialise et reterritorialise. L’intérêt de tous est cette intégration des croisements, la traduction, les échanges, une fertilisation entre les études postcoloniales faites maison et celles qui nous arrivent avec tant de « retard » et d’aveuglement par rapport à l’histoire coloniale française. Cette question du « retard » doit d’ailleurs être maniée avec précaution, car les temporalités et historicités des différentes langues ne coïncident pas toujours. Il faut évaluer les aspects constitutifs de ce retard, un « retard » lui-même faiseur d’histoire et donc intéressant en tant que tel, et qui loin de scandaliser doit au contraire inviter à comprendre le décalage dans le temps, le déphasage dans la langue, le déplacement dans l’espace qui nous tombent dessus tous ensemble. Il s’agit de faire se parler textes, chercheurs et populations dans les espaces publics existants et nouveaux à la fois, débats créant ou élargissant eux-mêmes des espaces publics. Il s’agit d’ouvrir un champ, ce qui implique de créer de nouvelles disciplines ; il s’agit d’apprendre de ce qui a été fait ailleurs et d’y réagir. Et si l’on ne veut pas en rester au provincialisme (qui – sous les dehors d’un particularisme français – dissimule une prétention à l’universalisme), il faudra bien finir par accepter – c’est-à-dire constater, sans jugement – la non-globalisation de la langue française.

De la violence dans la langue à la violence des actes

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Il s’agit d’une anticipation : par le discours sur la menace qui viendrait des autres, on légitime et justifie par avance sa propre « riposte » bien réelle et l’on passe ainsi à l’acte. La violence dans, de, et par la langue existe. De langagière elle peut devenir physique, et prendre l’allure d’une légitime défense, celle d’une posture patriotique. Il ne s’agit pas d’une haine ou d’une brutalité gratuite, mais bien de peur, sentiment fondamental. On a vu cette condition se mettre en place en très peu de temps et passer par la langue d’abord : quelques heures passées dans un abri contre les bombardements par exemple, sous la pression d’un gouvernement qui multiplie les alertes sans qu’il y ait encore eu d’attaques, suffisent pour transformer de pacifiques citoyens en nationalistes prêts à l’assaut. Quelques images menaçantes à la télévision (un char et une caméra suffisent), et la partie est gagnée. Dans de tels moments de « sécurité nationale » bien sentie, et grâce à une rhétorique bien ciblée, l’objectif d’homogénéisation de la population atteint, on pourra embarquer le consensus d’une grande partie de la population pour presque n’importe quelle politique. Mais cela n’aura pas lieu sans une dé-sémantisation colossale et une perte de langage commun. La dé-sémantisation d’un minimum de langage politique partagé et compréhensible est une condition nécessaire, et elle fait partie de la technologie du pouvoir, dans la nouvelle topographie de la déterritorialisation de la terreur (celle qui peut nous rattraper n’importe où) et de la reterritorialisation des hégémonies. Certes les exemples qu’on a à l’esprit viennent d’ailleurs (d’ex-Yougoslavie par exemple), mais il faut voir leur possibilité, leur vraisemblance de principe.

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La grille de l’hégémonie est-elle toujours pertinente pour appréhender cette situation ? Peut-on échapper à l’hégémonie et à la verticalité communautaire ? Selon Laclau et Mouffe, non [1][1] Ernesto Laclau & Chantal Mouffe, Hegemony and Socialist.... Le déplacement continu de l’hégémonie, qui introduit non seulement l’espace, mais surtout le croisement qualitatif de l’espace et du temps par et dans la mondialisation, ne rend-il pas le concept d’hégémonie (gramscien, puis subalterniste et postcolonial, puis laclauien) trop indéterminé pour être opératoire ? Il serait alors comparable à celui de « société » que ceux-là mêmes qui parlent d’hégémonie disqualifient, parlant d’un concept fourre-tout. L’actualité d’une pensée n’est donc pas seulement dans sa continuité directe ; elle passe par ses discontinuités et ses désaveux. Nous verrons un peu plus loin à quoi cela peut être utile. Il n’y a plus aujourd’hui, dans les relations internationales, de souverainetés étatiques alternatives ou concurrentielles : il n’y a par conséquent plus de significations alternatives. Les significations dictées et mono-sém(ant)iques sont le signe d’un univers à sens absolu. Le risque est grand que nous entrions dans un nouveau type de totalitarisme planétaire : un totalitarisme qui passe par le langage ou y est profondément ancré, qui en tout cas se trouve véhiculé par lui. Si la violence est une possibilité (non une fatalité) c’est qu’elle est dans le langage – le précédant même, puisqu’elle est déjà là dans les mémoires, dans les récits, dans la tradition orale et écrite.

De l’imagination politique, de l’histoire d’autrui

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L’histoire reçue peut masquer des histoires potentielles alternatives, même si la conscience est en retard sur elle. Le déplacement, l’émigration, l’exil ou le sentiment de « n’être (de) nulle part », qui s’étend à la condition humaine mais qui est plus particulièrement palpable dans l’histoire coloniale, celle des partitions et des guerres – ne sont reconnus dans le meilleur des cas qu’après-coup. Le récit rétrospectif est lié à un espace et il « traduit un espace en une place [2][2] Sanjay Chaturvedi, « The Excess of Geopolitics : Partition... », une utopie en un topos. Ainsi, les citoyens de la Yougoslavie non-alignée et autogestionnaire ne disposaient pas d’un champ narratif pour le concept de partition avant que sa signification ne leur saute au visage à travers « leurs » propres expériences. Ce n’est que lorsqu’ils perdirent un territoire (l’espace yougoslave) et son « autre » référent, son « bon » autre (les non-alignés, le tiers-monde) que, devenus désormais des post-Yougoslaves, ils s’approprièrent un champ narratif pour un imaginaire postcolonial et que les études postcoloniales firent fureur chez les chercheurs. Car le champ sémantique non-aligné, maintenant radicalement oublié dans la refondation postsocialiste et néolibérale, bien que coïncidant avec le (post)colonial, ne lui était identique ni sur le plan historique ni sur le plan narratif. L’amnésie est constitutive de toute mémoire ; et toute mémoire, comme la nostalgie, comme l’histoire, est sélective. Le texte postcolonial, utilisé désormais par les chercheurs en études culturelles des Balkans ou de l’Europe centrale et orientale réactualisées, représente maintenant une sorte de déviation de « notre » propre inconscient. Ainsi les recyclages de l’histoire n’entraînent jamais d’éternel retour du même ; ils nous font plutôt « revisiter » par l’histoire d’autrui, le karma de l’autre, par une histoire déplacée, déviée et itinérante qui traverse les sujets. Ce qui se passe alors, c’est un cheminement à double sens et une entreprise contradictoire (double-edged) dans le cours de la traduction des théories. Il y a dé-sémantisation et re-sémantisation, ainsi que dé-symbolisation et re-symbolisation, le deuxième terme prenant bien plus de temps que le premier à se mettre en place. Il y a à la fois effacement et reconstitution, ou parallèlement au déplacement, reconstruction de la mémoire culturelle. Dans ce mouvement d’exportation ou de transposition de la théorie à double sens, il y a une double dépolitisation [3][3] R. Ivekovi?, « Terror/ism as the Political or as Heterogeneity.... et re-sémantisation ; l’une avant, l’autre après.

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Quelle est la filiation du passé auquel nous avons à faire dans ces déplacements des champs conceptuels ? De qui est-ce le passé ? Comment les faits de la langue traversent-ils les sujets parlants sans se cantonner à eux ? Quelque chose passe des uns aux autres dans ce karma transmissible. C’est bien ainsi qu’il faut comprendre la notion de karma, loin du cliché occidental de « destin », philosophiquement pauvre et conceptuellement inutile. Il faut entendre karma, concept avantageusement et agréablement universalisable, comme la solidarité transgénérique et transgénérationnelle de toutes les formes de vie, tant sur le plan ontologique que sur le plan éthique. C’est par l’histoire des autres que remonte à la surface, transformée, notre histoire non étatique, non officielle, une histoire populaire. Passant par l’histoire des autres, de biais donc, notre propre histoire est touchée par une grâce qui peut nous faire surmonter – ou subvertir – la disgrâce de ce qui nous tire vers le « bas » dans notre propre histoire, par « contagion » du karma[4][4] J. M. Coetzee, Disgrace, Vintage 2000, Disgrâce, trad..... Même si les initiatives venues de la base sont toujours jugées illégitimes et intempestives, même si ses revendications d’autonomie, ses efforts politiques ne sont jamais reconnus, ils peuvent parfois nous montrer de manière inattendue comment éviter le blocage du statut officiel et du sens unique, qu’il soit sémantique ou politique. Nous devons arriver, par la mise en exercice d’une imagination politique ouverte, à identifier les mouvements politiques non perçus, non reçus et non conventionnels, ainsi que tout ce qui est rejeté par la tendance politique mainstream dans le champ construit de l’opposition, de l’altérité et parfois du terrorisme ; dans le hors-texte et hors la loi. Le passé alternatif, l’histoire non aboutie, sont, dans le meilleur des cas, paradoxalement traduits dans un nouveau récit commun, mais commun toujours à un autre niveau. Ce lien entre les niveaux et régions disparates ou éloignés, la langue le permet aussi.

La langue coloniale comme point de basculement entre la langue globale et la langue locale

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La langue globalisée est celle où la langue locale et la langue globale coïncident. Elle a la structure de l’universel hégémonique et vertical. Elle fait passer du rapport colonial bilatéral face-à-face, au rapport complexe global par-dessus la tête du dialogue entre les colonisés et les colonisateurs. Les anciens colonisés se retrouvent aujourd’hui avec pour interlocuteurs non plus leurs anciens maîtres, mais une élite transnationale possédant un pouvoir cognitif que lui confèrent les centres de pouvoir globaux (à l’origine dans les campus étasuniens, mais désormais dans d’autres lieux de par le monde). Ces centres désamorcent a posteriori, et parfois même en temps réel, le rapport colonial violent. La langue globalisée permet ainsi des liens, des ralliements et des connexions de niveaux qui échappent à la langue qui ne l’est pas, même si la globalisation de la langue est passée par l’histoire coloniale et par l’universalisation de la modernité occidentale. La simple comparaison de ces langues coloniales que sont le français (en Algérie) et l’anglais (en Inde) permet de le voir : il y a eu, dans le cas de l’anglais, un désamorçage important de la violence de la décolonisation (en Inde), qui n’a pas été possible dans le cas du français (en Algérie). Le discours critique anticolonial des Indiens a produit, après un temps nécessaire de sédimentation consécutif à l’indépendance, dans les années quatre-vingts (Subaltern Studies) un récit invité, accueilli et détourné par les centres névralgiques de la globalisation – les campus radicaux des universités étasuniennes. Les intellectuels de cette provenance-là ont donc pu bénéficier tout de suite d’une écoute mondiale (certes élitiste) qui n’a été possible que parce que la langue coloniale permettait que coïncident la langue globale et la langue locale. La langue globale est « neutre » et « universelle » dans un sens ; sa figure est celle de l’universel (qui est toujours à la fois universel et particulier, c’est bien là son universalité !). Sa force planétaire découle de la coïncidence de ses aspects globaux et locaux. Pour l’Algérie et la France, l’image spéculaire de cette figure n’existe pas pour plusieurs raisons historiques ayant trait à l’espace séparant les deux rives de la Méditerranée et du fait de la double disjonction de la langue : le français langue coloniale n’étant pas une langue globale parlée dans les lieux de prestige transcendant les deux, il est devenu une simple langue étrangère. L’autre disjonction langagière opérée en Algérie a été celle de l’arabisation et de la perte relative du français [5][5] J’ai traité de cet aspect dans plusieurs textes : -..., dans les universités.

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Reste à comprendre le contexte général de cette condition : ces rapports politico-linguistiques ont cours sur une planète en proie à la dé-sémantisation et à la dé-symbolisation (ou du moins à une re-symbolisation incomplète qui est à l’origine de l’actuel très grand écart séparant la rationalité institutionnalisée des affects en course libre et en reconfiguration, sans parler des nouvelles technologies de la communication et de tout ce qu’elles impliqueront un jour y compris sur le plan symbolique). Les deux tendances sont fortes spécialement en temps de crise et d’accélération particulière comme le nôtre. Les deux – dé-sémantisation et dé-symbolisation – contribuent à la dépolitisation générale actuelle. La re-sémantisation escomptée est lente à se faire ou bien il nous manque la distance nécessaire pour la percevoir, alors que le tissage de liens symboliques dans les conditions d’altération – même lente – de nos paramètres travaille avec et à partir de l’ancien, par l’inconscient, et est très lent à produire des valeurs issues de la transformation. Nos langues et cultures le transmettent diversement et il est vraisemblable que la manière de transmission d’un nouveau contexte symbolique a quelque chose à voir avec le statut de la langue dans le rapport langue coloniale/langue locale/langue globale.

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Ce n’est probablement pas par hasard que des langues européennes sont à l’origine linguistique de cette histoire coloniale qui donna lieu à la mondialisation. (Je dis « cette histoire coloniale » car il y eut par le passé des histoires coloniales qui ne se résumèrent ni ne se conclurent par la mondialisation.) Il est possible que le fait d’écrire les voyelles et les consonnes qui caractérise les langues européennes, du coup dans l’immanence et aux soins des humains, ait à voir avec le succès de la colonisation européenne. Il est possible qu’il faille des langues écrites pour coloniser durablement et avec succès. Cela reste à étudier.

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Il n’y a pas dans l’écriture des langues européennes de relation univoque entre les mots et les choses [6][6] Clarisse Herrenschmidt, Les Trois Écritures. Langue,.... Cela veut dire que les hommes en sont maîtres, mais pas n’importe quels hommes : ceux qui dominent. Là où la langue est entièrement ou en partie aux mains de Dieu ou du ciel, elle échappe aux hommes, et les significations y sont (pensées comme) dictées par la transcendance. Il se trouvera alors des hommes qui s’institueront les messagers ou les dépositaires de cette transcendance, et qui se feront les gardiens de l’unique signification du texte. Les manières dictatoriales ou despotiques varient aussi selon les langues. Ce ne seront cependant pas ceux-là – ceux dont la langue est « les trois quarts au ciel » comme pour celle du Veda – mais bien les autres, ceux qui parlent et écrivent des langues européennes, qui pourront faire de leurs idiomes des langues de pouvoir sans appel et pour leur propre compte. La signification du commandement est donnée dans l’immédiateté pragmatique sans médiation – dans la brutalité directe de la langue violente, c’est-à-dire de la langue coloniale du maître, non encore devenue globalisée. La violence immédiate de la langue coloniale ne sera que graduellement désamorcée une fois la mondialisation installée et rendue visible par les effets du partage de la langue coloniale et du basculement de la langue globale dans la langue locale en un même idiome. Pour cela, les effets opposés de la perte de symbolisation et de la dé-sémantisation partielles doivent être dépassés et les deux processus faire leur long chemin.

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La dé-sémantisation et, d’une autre manière, la dé-symbolisation confondent sphère du « sacré » et sphère du réel humain. Cette dernière recueille alors de manière tragique et violente ce qu’une distinction des deux sphères aurait permis de transposer, de traduire dans la transcendance et dans l’imagination. La séparation des sphères, la ritualisation, aident à éviter la brutalité physique, et cela dans toutes les cultures. La mythologie entretient un type de séparation de ces sphères avant le très lent changement du symbolique qui suivra la mise en place de nouveaux mythes. Ne pas entretenir de séparation entre la sphère ordinaire et celle de l’extraordinaire donne lieu à la violence et interdit une universalisation efficace. Mais, justement, une universalisation efficace (qui sera régulièrement l’universalisation du modèle dominant, sans qu’on puisse en déduire une quelconque fatalité), tout en contenant la violence, établit des hiérarchies. Dans ces conditions, il s’agit de trouver un juste milieu entre les deux tendances et de procéder par les déplacements de significations et de symbolisation qui permettront à chaque fois l’irruption de l’inattendu. Autrement dit, la langue globale est travaillée par la langue locale et vice-versa, et cela à la fois à cause de et grâce à la langue coloniale qui a permis le lien.

Adel Abdessemed, Exit, 1996. Néon bleu, 11 x 26 cm. Photo Marc Domage. © Adel Abdessemed et 52e Biennale de Venise, 2007.

Notes

[1]

Ernesto Laclau & Chantal Mouffe, Hegemony and Socialist Strategy. Towards a Radical Democratic Politics, Verso, Londres, 1985.

[2]

Sanjay Chaturvedi, « The Excess of Geopolitics : Partition of “British India” », in : S. Bianchini, S. Chaturvedi, R. Ivekovi?, R. Samaddar, Partitions. Reshaping States and Minds, Frank Cass-Routledge, 2005.

[3]

R. Ivekovi?, « Terror/ism as the Political or as Heterogeneity. On meaning and translation », intervention au colloque Sociétés, États, « terreur » et « terrorisme ». Une perspective historique et philosophique, Calcutta Research Group & Collège international de philosophie, Paris, 2-4 novembre 2006, www. ciph. org

[4]

J. M. Coetzee, Disgrace, Vintage 2000, Disgrâce, trad. fr. par C. Lauga du Plessis, Seuil, 2002 ; G. Chakravorty Spivak, « Ethics and politics in Tagore, Coetzee, and Certain Scenes of Teaching », Diacritics 32.3-4, décembre 2004.

[5]

J’ai traité de cet aspect dans plusieurs textes : - « Gefärliche Klassen » in Lettre – International n°71, Winter 2005, p.120-121 ; - « Le retour du politique oublié par les banlieues », Lignes n°19, 2006, p.64-89 ; - « Banlieues, sexe et le boomerang colonial », Multitudes n°24, printemps 2006, p.209-221, http:// multitudes. samizdat. net/ Banlieues-sexes-et-le-boomerang. html ; - « French Suburbia 2005 : the return of the political unrecognised », 17-11-2005, http:// www. mondialisations. org/ php/ public/ art. php? id= 21678&lan= EN ; - « French Riots 2005 », Refugee Watch n°27, juin 2006, MCRG, Kolkata, ainsi que dans mon livre manuscrit en français « Les citoyens manquants », sous presse en italien : Cittadini mancanti, Manifestolibri, Rome.

[6]

Clarisse Herrenschmidt, Les Trois Écritures. Langue, Nombre, Code, Gallimard, 2007.

Plan de l'article

  1. La mondialisation des études postcoloniales ?
  2. De la violence dans la langue à la violence des actes
  3. De l’imagination politique, de l’histoire d’autrui
  4. La langue coloniale comme point de basculement entre la langue globale et la langue locale