Matérialismes métalliques

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Matérialismes métalliques

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Le Prométhée enchaîné d’Eschyle s’ouvre sur l’exhortation de Pouvoir (Kratos) à Héphaïstos, le métallurgiste, pour qu’il fasse son métier et utilise son savoir :

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« Nous voici arrivés sur le sol d’une contrée lointaine, au pays des Scythes, en un désert sans humains. C’est à toi, Héphaistos, d’exécuter les ordres que t’a donnés ton père, d’enchaîner ce scélérat sur des roches escarpées dans d’infrangibles entraves et liens d’acier [1][1] Eschyle, Prométhée enchaîné, traduction, notices et.... » « liens d’acier » : chaînes adamantines.

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Héphaïstos, ami de Prométhée, doit céder à Kratos contre son gré, tout comme Prométhée doit céder au métal puisque les chaînes forgées par Héphaïstos sont en effet adamantines, du grec adamantinos qui qualifie le métal le plus fort, comme l’acier ou le fer. Le « malfaiteur » se débat violemment contre ses chaînes, mais sa chair douce et diaprée ne fait pas le poids contre le métal, dur et résistant.

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Le choix par Eschyle du métal comme métaphore d’une solidité impassible nous est familier et il a survécu à l’âge de fer de la Grèce ancienne : la chaîne adamantine prend maintenant place aux côtés de la cage de fer, de la volonté de fer, du regard d’acier, etc. Personne ne choisirait le métal comme exemple de matérialité vitale. Personne, sauf Deleuze et Guattari. L’objet de cet article est d’essayer de résoudre le mystère de leur choix si singulier d’un minéral – au lieu d’un homme, d’une femme, d’un animal ou même d’une plante – pour exprimer la puissance immanente, l’itinérance, la productivité pure de toute matière [2][2] Deleuze et Guattari, Mille plateaux, Minuit, Paris,.... Si la matérialité est une activité, alors peut-être, un matérialisme vitaliste exige-t-il « l’idée prodigieuse d’une Vie Non-organique » [3][3] Op. cit., p.513..

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Je commencerai par essayer d’expliquer l’affirmation faussement simple selon laquelle l’activité et non pas la passivité ou l’inertie est « l’essence vague » de la matière [4][4] Op. cit., p.507.. Je prêterai une attention particulière à l’effort de Deleuze et Guattari pour distinguer deux types d’activité matérielle ou de mobilité. Le premier type est celui de la mobilité d’entités-choses en mouvement dans l’espace, d’une activité au sens d’un matérialisme des corps-en-mouvement, corps qui quittent une place pour en occuper une autre, comme chez Hobbes. Il s’agit ici de l’activité de corps relativement stables et formés. Le deuxième type d’activité concerne en revanche le pouvoir d’auto-composition, une vitalité de vibration qui précède nécessairement la formation d’un corps. C’est l’activité des intensités, plutôt que celle des choses étendues dans l’espace, l’activité de la matière « virtuelle ». Mon effort pour comprendre dans quel sens le métal peut être un exemple de ces deux types d’activités me conduira à approfondir les références trop brèves de Deleuze et Guattari à la science pratique de la métallurgie. Je terminerai par une discussion du matérialisme vital et de l’aide qu’il peut nous offrir pour repenser les concepts de « l’agir » et de la « structure ».

La matière en mouvement

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Dans une courte section de Mille plateaux, intitulée « Proposition viii : la métallurgie constitue par elle-même un flux qui concourt nécessairement avec le nomadisme », Deleuze et Guattari proposent le concept d’une matière qui, contrairement aux figures de l’inerte, du cru, de la matière brute, est active, animée et frémissante. Cette matérialité a le pouvoir de se composer dans des agencements fonctionnels, parfois avec un degré tel d’imprévisibilité qu’il ne serait pas excessif de le qualifier de liberté, de réponse intelligente plutôt que de réaction mécanique. Cette « matière-mouvement, matière-énergie, matière-flux » [5][5] Ibid. exprime « un vitalisme matériel qui, sans doute, existe partout, mais ordinairement caché ou recouvert, rendu méconnaissable, dissocié par le modèle hylémorphique. » [6][6] Op. cit., p.512.

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Par « modèle hylémorphique », Deleuze et Guattari entendent un modèle de changement où les matérialités (des différents degrés de plasticité) reçoivent une « forme » de l’extérieur. Le modèle hylémorphique pose une forme détachable de la matière, alors que Deleuze et Guattari pensent une matérialité créatrice, intrinsèquement capable de s’auto-organiser et de répondre de manière variable et imprévisible aux événements. Le modèle hylémorphique imagine une matérialité homogène et définie par des lois, alors que Deleuze et Guattari affirment un jeu différentiel de la matière-flux. Ils essayent de briser, ou du moins d’assouplir, la chaîne d’équivalences qui unit la matérialité à l’idée d’une choséité stable. En effet, Mille plateaux abonde en descriptions de matériaux qui se donnent forme de l’intérieur et qui sont en constant mouvement : le vent qui tourbillonne, le chant des oiseaux, les mouvements des nomades, les fourmillements d’insectes, la dérive des plateaux géologiques. Ces exemples, de même que le vocabulaire et la syntaxe qu’ils inventent (parfois avec succès, parfois moins) pour évoquer chez les lecteurs l’expérience du devenir, mettent en cause l’assomption d’une matérialité qui gravite vers des formes stables et fixes.

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Comment Deleuze et Guattari expliquent-ils le fait que ce que nous rencontrons d’habitude a l’apparence d’un monde d’objets solides ? En faisant appel à une sorte de théorie de la relativité : les rochers, les tables, les archétypes, les rituels qui nous réconfortent sont redécrits comme des matériaux mobiles et hétérogènes dont le débit de changement interne et la vitesse extérieure sont lents comparés à la durée et à la vélocité des corps humains qui les perçoivent. Les « objets » sont des matérialités mobiles qui vieillissent plus lentement que nous, qui s’altèrent à une échelle inférieure au seuil de la perception humaine.

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En insistant sur l’activité et la mobilité de la matière, Deleuze et Guattari ne répètent pas simplement l’argument familier de l’historicité des objets. Ce qu’ils s’efforcent de penser ne se limite pas au fait évident que les objets et les pratiques (physiques et symboliques) changent au cours du temps, qu’ils se désintègrent et sont réincorporés dans des rapports nouveaux avec de nouvelles choses. Ils affirment plutôt ce que Latham et McCormack ont appelé la qualité « d’émergence processuelle » de la matière elle-même, ou ce que Brian Massumi a décrit comme « la foule pressante des jaillissements et tendances » qu’est la matière même [7][7] Alan Latham et Derek P. McCormack, « Moving cities :.... Ils s’efforcent d’avancer l’idée difficile d’une matérialité qui est elle-même multiple, toujours hétérogène, une matérialité comme intensité différentielle.

La mobilité des intensités

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Pour Deleuze et Guattari, il n’y a aucun point matériel de pure immobilité, mais seulement des moments de relatif repos, et cela parce qu’il n’y a aucun atome indivisible qui ne serait pas en lui-même déjà une multiplicité – un agencement ou un assemblage des différentes forces, énergies, affects. Deleuze et Guattari, donc, n’affirment pas seulement la mobilité dynamique entre les corps, mais aussi le frémissement vibratoire à l’intérieur de tout agencement. Bien entendu, les entités formées (la matière avec un débit relativement lent de changement) se déplacent dans l’espace. Mais il y a aussi, à l’intérieur de chaque corps, toutes sortes de virtualités frémissantes, bouillonnantes, palpitantes.

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Michel Foucault a peut-être aussi cherché à souligner cette intensité vibratoire en parlant de la dimension « incorporelle » des corps, d’une tension tremblante qui n’est pas représentable à l’intérieur du cadre philosophique des « corps-dans-l’espace » et qui reste impensable quand on envisage la matière comme pure extension. Dans « Theatrum Philosophicum », Foucault introduit la notion d’incorporel en rappelant l’idée épicurienne des simulacres, ces minces pellicules qui se détachent des primordia et qui sont continuellement réabsorbées par les composantes plus épaisses et plus lentes des corps. Ce sont les simulacres, et non pas les objets dans leur totalité, qui stimulent la perception, puisque ce sont ces émissions mobiles qui frappent notre système perceptif en nous informant de la présence d’un dehors. Les simulacres, écrit Foucault, sont un étrange type de matière : toute surface et sans profondeur ; des émissions qui « s’élèvent comme des lambeaux de brume », une matérialité qui « dissipe la densité de la matière » [8][8] Foucault, « Theatrum Philosophicum », in Dits et écrits.... Foucault les appelle incorporels parce qu’ils ne sont pas exactement des corps discrets ou substantiels, mais aussi parce qu’ils ont une activité mobile qui reste immanente au monde matériel.

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Il est difficile, en effet, de penser une matérialité qui ne soit pas une extension dans l’espace, difficile d’envisager la notion d’une incorporalité ou d’intensités différentielles. Une des raisons de cette difficulté est que, pour vivre, les humains doivent interpréter le monde de manière réductrice, comme une série de corps fixes. Une autre raison est le rôle rhétorique que joue le mot « matériel ». Comme substantif et comme adjectif, le mot « matériel » est souvent utilisé pour invoquer une réalité ultime, stable, intouchable, en opposition à toute affirmation qu’on considère comme utopique ou hors de portée. Dans les sciences humaines et sociales, par exemple, la référence aux « intérêts matériels » a toujours la fonction rhétorique de blâmer les abstractions vides ou les affirmations naïves de la théorie et de leur offrir une alternative positive. L’association de la matérialité avec un fondement solide – avec ce qui est vraiment réel, avec les structures adamantines de l’économie plutôt qu’avec l’éther des idées – a été, bien entendu, centrale dans le matérialisme historique de Marx. Comme le remarque Ben Anderson, il y a une longue tradition « d’études structuralistes et matérialistes qui envisage “le matériel” comme le fondement prédiscursif qui précède et détermine, en “dernière instance”, le domaine de la culture » [9][9] Ben Anderson, « Time-stilled space-slowed : how boredom.... D’un point de vue deleuzien, cette tradition exagère la solidité de la matière et en cache l’hétérogénéité et la vitalité internes.

Le métal d’Héphaïstos

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Eschyle décrit le métal d’Héphaïstos comme une substance fixe et non pas comme un matériau vital, comme une unité et non pas comme une multiplicité. La force des chaînes de Prométhée est due à l’homogénéité du matériel. Le métal est présenté comme n’ayant aucune différence interne, sans variations de texture, sans la malléabilité que Prométhée aurait pu utiliser pour les briser. Les chaînes sont adamantines – immobiles, impénétrables – parce que leur matière ne varie ni en surface ni en profondeur.

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Néanmoins, ceci ne semble pas une bonne description de la micro-structure physique du métal qui consiste en cristaux de forme irrégulière qui n’ont pas d’unité sans pli. L’historien des sciences Cyril Smith la décrit ainsi : « Les métaux, comme presque toutes les autres substances inorganiques, sont de nature polycristalline, c’est-à-dire qu’ils consistent en un amas de cristaux rassemblés qui remplissent l’espace. La forme de ces cristaux n’est pas celle d’une magnifique gemme […] les surfaces sont courbées parce que chaque cristal interfère avec la croissance des autres et l’interface détermine la forme bien plus que ne le fait la structure interne… Ils ne sont pas des polyèdres à faces planes mais ils diffèrent en forme et en taille ; la seule uniformité se trouve dans les angles où les faces se rencontrent pour former les bords [10][10] Cyril S. Smith, « The Texture of Matter as Viewed by.... » Les graines cristallines du fer, par exemple, ont une grande variété de forme et de taille, qui dépend de la pression de remplissement de l’espace de leurs voisines [11][11] Cyril S. Smith, A History of Metallography, University.... Même si les atomes dans chaque graine sont disposés de manière régulière, il y a des imperfections dans les rangements et en particulier la présence d’atomes desserrés à l’interface des graines. Ces atomes n’appartiennent à proprement parler à aucune des graines et rendent poreuses les frontières de chaque graine : une graine de fer n’est pas « une entité enveloppée comme une graine de blé » [12][12] Op. cit., p.101.. La conséquence est que, même si elle est cristalline, la structure interne du métal est un espace perméable ; elle comporte des espaces inter-cristallins et ces vides sont « souvent aussi importants que l’atome » dans la détermination des propriétés d’un métal [13][13] Op. cit., p.244.. C’est cette hétérogénéité du métal que la métallurgie exploite quand, par exemple, elle emploie la chaleur pour transformer le fer en acier.

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On peut voir une vitalité métallique dans ces frémissements d’atomes libres aux bords des graines d’une structure polycristalline. Manuel De Landa souligne un autre exemple de vitalité quand il remarque que la dynamique des fissures internes à un métal est complexe. Ces fissures sont aussi dues à « des défauts dans les cristaux qui le composent ». Il se trouve que la durabilité d’un métal est en proportion inverse à la résistance interne qu’il offre au mouvement d’une fissure : « si les populations sur ces lignes sont libres de se mouvoir dans un matériel, elles lui donneront la capacité de se plier sans se casser, c’est-à-dire que le matériel sera résistant. Si, en revanche, les mouvements de dislocation sont restreints, le matériel sera plus fragile [14][14] Manuel De Landa, « Uniformity and Variability : An.... » En outre il faut remarquer, et c’est le point important pour De Landa, que le comportement de ces fissures n’est pas déterministe, ou du moins n’est pas complètement prévisible. La ligne de développement d’une fissure répond davantage à une causalité émergente, où les graines répondent en temps réel aux mouvements idiosyncrasiques de leurs voisines, et ensuite aux réponses à leurs réponses, et ainsi de suite en spirale.

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Avec les théoriciens de la complexité comme Ilya Prigogine et d’autres, Deleuze et Guattari affirment l’existence d’un devenir naturel et créatif, voire intelligent, plutôt qu’un mécanisme qui maintiendrait l’équilibre. Même si la plupart du temps le processus d’autocomposition des matériaux est régulier et prévisible, parfois la rencontre d’intensités différentes produit des lignes mobiles imprévisibles ou des courants d’énergie.

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Deleuze et Guattari font peut-être signe vers cette dimension de libre jeu avec leur oxymore d’un « esprit du corps » matériel. Si c’est le cas, alors cet esprit immanent marque l’élément idiosyncrasique de l’activité de la matière, par exemple sa décision de se composer de cette manière plutôt que de telle autre ou sa tendance à joindre ses forces avec un certain agencement extérieur plutôt qu’avec un autre. C’est peut-être aussi ce que Deleuze et Guattari veulent dire quand ils décrivent de manière perverse la vitalité matérielle comme « une matérialité qui possède son propre nomos » [15][15] Mille plateaux, op. cit., p.508..

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Deleuze et Guattari parlent aussi d’un « nomadisme » de la matière. En jouant avec la notion de métal comme conducteur d’électricité, ils disent que le métal « se conduit » à travers une série d’auto-transformations, qui n’est pas un mouvement linéaire d’un point fixe à un autre, mais un ensemble de variations continues aux frontières floues. De plus, cette dégringolade n’est pas causée seulement par des actions effectuées de l’extérieur sur le métal par les métallurgistes, mais par la vitalité active du métal lui-même.

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Si nous avons parlé jusqu’à maintenant du métal comme s’il existait indépendamment de l’invention de la métallurgie, Deleuze et Guattari nous rappellent qu’il est plus juste de dire que les deux surgissent ensemble. Le métal n’est pas un minéral, et d’ailleurs même le minéral a déjà été déplacé de son assemblage géologique par les humains. Le métal est toujours métallurgique, toujours un matériel travaillé, un ensemble de processus naturels et d’actions humaines. De la même manière, les métallurgistes sont les artisans, et en un sens même les effets émergents, de la matérialité vitale qu’ils travaillent. En effet, la thèse centrale de Smith dans Une histoire de la métallurgie est que c’était la rencontre intense et intime du fait de travailler le métal avec son matériel qui lui a permis de comprendre la structure polycristalline de la matière inorganique avant le scientifique. Le désir de l’artisan de savoir ce qu’un métal peut faire, plutôt que le désir du scientifique de savoir ce qu’est un métal a permis au premier de discerner, et de travailler avec, la matérialité vitale.

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Le métal se révèle ainsi être un bon exemple de matérialité vitale. Sa capacité d’enchaîner Prométhée dérive de cette hétérogénéité interne, et d’une certaine force « incorporelle » qui l’habite.

Les agrégats de taille moyenne

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Dans La question de la technique, Heidegger identifie l’essence de la modernité comme une volonté d’encadrement [Gestell], une volonté de faire de toute matière terrestre une réserve utilisable, un quelque chose de si dégradé qui n’a même plus la force récalcitrante de l’objet qui peut au moins bloquer ou résister aux projets humains. Dans « L’époque des conceptions du monde », Heidegger reproche à la science de promouvoir une forme de rencontre qui réduit l’expérience que les humains font de la nature à une série d’unités calculables. La répulsion de Heidegger par rapport au projet de réduire le monde à « un monde image », tout comme son usage poétique de la philosophie qui cherche à restaurer un espace pour l’incalculable dans la pensée, l’habiter et l’agir, entre en résonance avec la sensibilité de Mille plateaux. Mais Heidegger ne décrit pas l’objet de l’encadrement [Gestell] comme matérialité vitale. Et de fait, il se tient à l’écart de toute philosophie de la matière, vitale ou autre. Pourquoi il le fait, c’est naturellement une histoire compliquée. Dans ce contexte je remarque seulement que la croyance heideggérienne dans l’Être comme voilement implique à ses yeux que toute spéculation ontologique sur la nature de la matière participe déjà du Gestell qu’il abhorre.

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Si j’évoque Heidegger, ce n’est pas pour l’enrôler dans le matérialisme vitaliste, ni pour mettre en cause le projet quasi-métaphysique de Deleuze et Guattari. C’est en revanche parce que je suis intéressée par son analyse d’un certain parti-pris méthodologique en ce qui concerne les échelles d’organisation qui s’orientent de plus en plus vers les deux extrêmes : « partout le gigantesque fait son apparition. Et par cela même il met en évidence la tendance vers l’extrêmement petit » [16][16] Martin Heidegger, « L’époque des conceptions du monde ».... La recherche matérialiste de la nature se concentre sur l’univers infini (cosmologie) et sur l’infiniment petit (la physique des particules), comme le remarque aussi Cyril Smith : « Il y a beaucoup d’études historiques sur l’idée de l’atome et de sa structure, et beaucoup d’intérêt pour le système solaire, les galaxies et l’univers en expansion. Pourtant, l’échelle humaine est entre les deux : l’existence de l’homme et les phénomènes perçus par ses sens ne dépendent principalement ni des atomes ni des univers, mais bien des agrégats moyens, deux ou trois étages hiérarchiques au-dessus de l’atome [17][17] Cyril S. Smith, « The Texture of Matter as Viewed by.... » Smith célèbre les métallurgistes pour leur choix d’une échelle d’organisation humaine : ils poursuivent une « science des matériaux » vouée à la « physique de la relation entre propriétés et structures » dans les agrégats moyens [18][18] Op. cit., p.4..

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Le matérialisme vitaliste de Mille plateaux est parfois accordé sur l’échelle du minuscule, comme quand Deleuze et Guattari se concentrent sur la mobilité des intensités, et parfois sur celle du gigantesque, comme quand ils invoquent une matière déterritorialisante qui constitue un véritable cosmos en devenir. Mais il est important de remarquer que ce qu’ils décrivent n’est pas un grand flux de Devenir indifférencié, mais plutôt une matérialité qui s’auto-découpe, une matérialité vitale qui s’est toujours déjà distribuée dans des sous-groupes, des circuits, des cascades, des agencements.

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On dirait que Deleuze et Guattari appliquent à la matière elle-même ce que Bergson disait de l’élan vital, conçu comme une force spirituelle qui parcourt la matière : Bergson insistait sur le fait que l’élan vital n’est pas une pulsion homogène et simple mais un processus d’auto-différenciation « en forme de gerbe » [19][19] Bergson, L’Évolution créatrice, PUF, Paris, p.73.. Pour Deleuze et Guattari, l’auto-dissémination de la matière est toujours en jeu ; il y a un affrontement perpétuel des parties, une production continue d’agencements. Certaines rencontres produiront de nouveaux agencements, comme celui qu’on appelle « le réchauffement de la planète », ou celui que William Connolly décrit comme « la machine de résonance évangélico-capitaliste » ; d’autres produiront la destruction d’une des parties, comme dans l’extermination des peuples précolombiens d’Amérique par le colonialisme européen. Parfois de nouvelles relations se forment, relations encore indéterminées du point de vue du « gagnant ou perdant », comme dans la lutte encore ouverte en Occident entre formes religieuses et laïques de gouvernement. Avec leur théorie des agencements, Deleuze et Guattari se situent entre le micro- et le macro-niveau afin d’analyser les agrégats de taille moyenne.

Actions impersonnelles

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Dans leur souci de révéler la vitalité interne de la matière, son effervescence autochtone ou épigénétique, Deleuze et Guattari partagent un projet central de la tradition matérialiste dont participent à divers titres Épicure, Lucrèce, Spinoza, Nietzsche et d’autres. Même si Deleuze et Guattari évitent l’atomisme et privilégient une approche où les agencements matériels sont l’unité d’analyse, ils affirment l’idée épicurienne qu’une mobilité excentrique, à l’écart, vivante, habite la matière. Lucrèce décrit ainsi le clinamen : même si l’univers est formé d’atomes en chute perpétuelle dans le vide, « à des moments et dans des lieux indéterminés, les primordia se détournent un peu de leur chemin : mais juste à peine pour pouvoir l’appeler un changement de tendance » [20][20] Lucrèce, De Rerum Natura, II, 216..

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Deleuze et Guattari empruntent à Spinoza une théorie du changement matériel conçu comme une sorte d’économie des affects : les corps mobiles forment et défont des alliances, à la recherche de celles qui augmentent leur puissance, leur vitalité, leur « joie ». Deleuze et Guattari transforment l’affirmation de Spinoza selon laquelle la Substance (« Dieu ou Nature ») s’exprime dans une causalité immanente en une philosophie de l’immanence radicale, mais ils réaffirment l’idée que les différentiels d’intensité sont responsables de la composition et décomposition des choses de ce monde. Ils traduisent aussi l’idée de Spinoza d’une tendance du corps à s’associer avec d’autres corps et à former des groupes, en une philosophie des agencements humains et non-humains, c’est-à-dire une philosophie où les connexions entre éléments hétérogènes en mouvement sont comprises comme formant des séries dans des réseaux de plus en plus larges.

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À Nietzsche, ils empruntent l’image d’un univers comme « un monstre d’énergie… qui ne se dépense pas, mais se transforme… Un jeu des forces qui coulent et se précipitent ensemble, un éternel changement… [21][21] Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance, 1067,... » Comme Nietzsche, eux aussi accordent parfois leur matérialisme au grand niveau métaphysique, même s’ils le combinent avec l’analyse des processus de composition et décomposition qui opèrent « localement » – dans le capitalisme, le militarisme, la musique, la métallurgie. Deleuze et Guattari affirment avec Nietzsche qu’il n’y a pas « d’atomes » ou « d’objets », si on les imagine comme des entités stables plutôt que comme des complexes d’événements apparemment durables par comparaison avec d’autres complexes [22][22] Op. cit., 552.. Ils évitent néanmoins toute tendance vers un constructivisme linguistique qui apparaît parfois dans les formulations de Nietzsche, là où l’événement est réduit aux forces humaines qui sont à l’œuvre en lui [23][23] Op. cit., 551, 569.. Deleuze et Guattari affirment en revanche une notion distributive de l’agir qui met sur le même plan les relations entre humains et non-humains.

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Deleuze et Guattari opposent une résistance méthodologique farouche à l’anthropocentrisme quand il s’agit de penser l’agir : ils combattent avec force l’idée que l’efficacité des objets matériels réside en dernière instance dans l’agir, la culture, la perception humains. Ils utilisent une grammaire qui n’assigne pas l’action aux êtres humains seulement : les organismes non humains, végétaux et minéraux ont des affects ; la matérialité comme telle a son propre nomos. Même si l’agir est défini par convention comme une propriété de la conscience subjective et comme l’accomplissement d’une idée ou d’un plan préalable, Deleuze et Guattari encouragent une reconceptualisation de l’agir comme vitalité imprévisible à l’œuvre dans les agencements. Ce qui est efficace, le lieu de l’agir, est toujours selon eux collectif. En effet, « un regroupement hétérogène qui est le lieu de l’agir » est une bonne définition de « l’agencement ». Dans leur matérialisme, « agir » et « structure » sont du même côté de l’équation. L’agir devient une capacité située dans une structure, et l’idée d’une structure sociale comme échafaudage pour un contenu déterminé est remplacée par la figure d’agrégats vivants et respirants d’acteurs et actants [24][24] Bruno Latour définit l’actant comme quelque chose qui... humains et non-humains.

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Le matérialisme vitaliste de Deleuze et Guattari est aussi influencé par la tradition vitaliste. Les vitalistes ont insisté sur la présence d’une certaine force vitale, d’une certaine énergie, d’un agir libre dont l’activité est trop imprévisible et spontanée pour être capturée par les modèles mécanistes de la nature. Mais pour les vitalistes comme Bergson ou Hans Driesch, la matière semblait avoir besoin d’un supplément « pas tout à fait matériel », d’un élan vital ou d’une entéléchie pour devenir animée et mobile, alors que pour Deleuze et Guattari il est clair que la matière n’a besoin d’aucun accessoire pour être animée. Elle est pensée comme étant elle-même « le principe actif ».

Notes

[1]

Eschyle, Prométhée enchaîné, traduction, notices et notes par Emile Chambry, Garnier-Flammarion, p.102.

[2]

Deleuze et Guattari, Mille plateaux, Minuit, Paris, 1980, p.510-511.

[3]

Op. cit., p.513.

[4]

Op. cit., p.507.

[5]

Ibid.

[6]

Op. cit., p.512.

[7]

Alan Latham et Derek P. McCormack, « Moving cities : rethinking the materialities of urban geographies », Progress in Human Geography 28, 6 (2004), p.701. L’expression de Massumi est dans Latham et McCormack, p.705.

[8]

Foucault, « Theatrum Philosophicum », in Dits et écrits II, Gallimard, Paris, 1994, p.78.

[9]

Ben Anderson, « Time-stilled space-slowed : how boredom matters », Geoforum 35 (2004), p.739-754.

[10]

Cyril S. Smith, « The Texture of Matter as Viewed by Artisan, Philosopher and Scientist in the Seventeenth and Eighteenth Centuries », in Atoms, Blacksmiths, and Crystals : Practical and Theoretical Views of the Structure of Matter in the Seventeenth and Eighteenth Centuries, intervention lue au Clark Library Seminar, le 26 novembre 1966, par Cyril S. Smith et John G. Burke, William Andrews Clark Memorial Library, University of California, Los Angeles, 1967, p.8-9, note.

[11]

Cyril S. Smith, A History of Metallography, University of Chicago Press, Chicago, 1960, p.134.

[12]

Op. cit., p.101.

[13]

Op. cit., p.244.

[14]

Manuel De Landa, « Uniformity and Variability : An Essay in the Philosophy of Matter », discours prononcé à « The Doors of Perception 3 Conference » http:// www. vanriet. com/ doors/ doors3/ transcripts/ Delanda. html

[15]

Mille plateaux, op. cit., p.508.

[16]

Martin Heidegger, « L’époque des conceptions du monde » dans Chemins qui mènent nulle part, Paris, Gallimard, 1986, p.124.

[17]

Cyril S. Smith, « The Texture of Matter as Viewed by Artisan, Philosopher and Scientist in the Seventeenth and Eighteenth Centuries », op. cit., p.3.

[18]

Op. cit., p.4.

[19]

Bergson, L’Évolution créatrice, PUF, Paris, p.73.

[20]

Lucrèce, De Rerum Natura, II, 216.

[21]

Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance, 1067, Gallimard, Paris, 1995.

[22]

Op. cit., 552.

[23]

Op. cit., 551, 569.

[24]

Bruno Latour définit l’actant comme quelque chose qui agit ou à qui l’agir est attribué par d’autres. Cette notion n’implique aucune motivation de la part d’un acteur humain individuel, ni des êtres humains en général. Bruno Latour, « On actor-network theory » : a few clarifications, http:// www. nettime. org/ Lists-Archives/ nettime-l-9801/ msg00019. html. Cf. aussi Bruno Latour, Politiques de la nature, La Découverte, 2004.

Plan de l'article

  1. La matière en mouvement
  2. La mobilité des intensités
  3. Le métal d’Héphaïstos
  4. Les agrégats de taille moyenne
  5. Actions impersonnelles