Avant-propos

Vous consultez

Avant-propos

1

C’est bien connu, il n’est d’entrée en philosophie que par la sortie : sortie des préjugés et des évidences, sortie des disciplines, et même de la culture, sortie des identités et des territoires de toutes sortes. On le savait avant Kant, on le sait mieux depuis qu’il l’a formulé définitivement, on n’apprend pas la philosophie, seulement à philosopher, c’est-à-dire à partir, à rompre, à se perdre pour s’y retrouver un temps, un peu. Les Lumières ne sont pas la route tracée d’avance, pas plus qu’elles ne sont l’éclairage, elles sont le chemin et l’éclairement. Quel sens y aurait-il alors à parler d’une philosophie nationalisée, de philosophie française, pour ne pas dire hexagonale (« Descartes, c’est la France ! »), de philosophie anglaise (l’enquête empirique anglo-saxonne), de philosophie allemande (les sublimités de l’idéalisme), de philosophies indienne, africaine, etc. ? Quel sens en effet quand la pensée nécessite, entre autres, d’aller à l’encontre des jeux de prestance des glorioles nationalistes et des fanatismes religieux ?

2

À cette question, deux réponses : celle de la provenance et celle du style. Avec la provenance il est question du site de naissance à la philosophie qui est sans aucun doute géographique et historique mais plus essentiellement encore linguistique ; comme aime à le dire Barbara Cassin, il n’y a de philosophie qu’« en langue », laquelle s’apprend, importe, transporte, s’exporte, bref traduit jusqu’à héberger l’intraduisible qui la produit à ses limites et comme au dehors d’elle-même. Quant au style, c’est plutôt affaire de démarche, façon de se déplacer et de faire aller la philosophie au rythme aussi singulier que nécessaire d’une aventure de pensée. De ce double point de vue d’un site partagé qui fait transmission et des inventions qui l’exilent et le dés-approprient, la philosophie est inséparable du paysage d’où elle prend son départ.

3

Qu’en est-il alors de la philosophie tunisienne ou plutôt de la philosophie en Tunisie ? S’il fallait caractériser son site, je dirais qu’il se signale d’être « entre » : au mitan de la Méditerranée entre Europe et Afrique, entre Moyen-Orient et Occident dont fait partie le Maghreb, son nom arabe, à l’image du cap tunisien qui fait saillie sur la rive sud de la mare nostrum, et surtout entre langues qui se répondent, s’entremêlent et se nourrissent, l’arabe et le français principalement. Cette situation en fait un lieu de passage et de transit essentiel pour les concepts mis à l’épreuve de la traduction et de l’acclimatation, et pour risquer par conséquent la pensée dans une singularité opérante et vivante. Il faut bien reconnaître l’inégalité à ce jour d’un change qui a bien plus profité à l’influence des philosophies en langues européennes qu’à celle des philosophies en langue arabe. Ce numéro de Rue Descartes n’ambitionne pas seulement de contribuer à réparer une injustice, il a davantage pour souci de mesurer les effets de la philosophie au risque des altérités et d’en inventorier les relances et les devenirs féconds.

4

J’en viens maintenant au style qui s’apprécie mieux de loin que de près. Dans l’ignorance qui est la mienne, je m’en remets aux deux plus grandes figures que le site tunisien de la philosophie a données au monde : saint Augustin et Ibn Khaldoun. Soit, une philosophie de l’amour et une philosophie de l’histoire, une tournure de l’existence engageant pour la première l’être au-delà du moi, et pour la seconde une anthropologie de la diversité humaine qui n’est pas sans faire écho à une autre, celle de Kant, traduite et surtout relevée par le projet archéologique de Michel Foucault, autre grande figure qui a laissé plus que des traces à Tunis où il fut professeur éveilleur de vocations critiques. D’un côté une poétique et une éthique et de l’autre une politique de l’attention aux devenirs humains. Aucune nécessité, bien entendu, dans la rencontre à distance de temps de ces trois grands philosophes à Tunis, d’autant moins qu’ils n’auront fait qu’y séjourner plus ou moins longuement, mais n’est-ce pas précisément ce qui désigne un lieu pour être le site d’une fidélité inspirante aux déplacements de la pensée ? Dans les circonstances contemporaines des mondialisations en cours, avec leurs violences régressives ou porteuses d’avenir, les philosophes tunisiens et tunisiennes qui ont oeuvré à ce numéro de Rue Descartes offrent l’exemple d’un élan continué, d’une tradition renouvelée et d’un exil réussi de la pensée.

Nous remercions chaleureusement l’Agence universitaire de la Francophonie du soutien apporté dans la réalisation de ce numéro.