L'arabisation de la philosophie

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L’arabisation de la philosophie

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RACHIDA TRIKI : Vous avez joué un grand rôle dans la promotion de la philosophie en Tunisie, vous êtes l’artisan de son arabisation. Certains voient en cette arabisation une impulsion à la diffusion de la chose philosophique en Tunisie, d’autres la considèrent comme une entreprise rétrograde. Il serait intéressant d’en évoquer les conditions et de nous parler des mutations qu’elle a opérées dans l’enseignement et dans la recherche.

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ABDELWAHAB BOUHDIBA : L’arabisation de la philosophie était pour nous une nécessité. Elle a été perçue ainsi parce que la philosophie est un dévoilement sur un fond culturel où se construisent les identités. L’arabisation était d’abord un moyen de pallier la coupure identitaire avec un patrimoine. Bien avant d’en décider l’application, des philosophes comme Maurice de Gandillac et Henri Corbin nous y avaient déjà incités en 1971, insistant sur le fait que plus que les sciences ou la technique, c’était la philosophie qui nécessitait d’être étudiée dans la langue de la culture maternelle quelle que soit la valeur universelle des concepts grecs, allemands ou français. Leur importance découle d’une confrontation, mieux encore de la rencontre avec la langue-mère.

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L’arabisation nous semblait nécessaire depuis déjà longtemps. L’occasion de passer à l’acte ne s’est présentée que plus tard lorsqu’en 1974 les acteurs politiques ont pris conscience de la nécessité de prendre les décisions adéquates. Autre raison impérative : la philosophie était desservie par sa séparation d’avec l’enseignement de la pensée islamique. Il fallait unifier les deux enseignements.

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R. TRIKI : Comment avez-vous procédé ?

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A. BOUHDIBA : Nous avons d’abord revu nos programmes en consultant nos collègues pour mettre au point un manuel de philosophie en langue arabe pour les classes terminales avec la participation active et précieuse de plusieurs enseignants à qui je rends un vibrant hommage. Ce manuel réunit, entre autres, un large éventail de grands textes philosophiques, que ce soit de philosophie arabe ou de philosophie occidentale comme Descartes, Kant, Nietzsche, Chomsky, Engels, Marx, Foucault, etc., avec un glossaire de quelque six cents vocables philosophiques. Il était clair pour nous qu’il fallait garder le bel héritage de la présence française en Tunisie, celui de l’enseignement de la philosophie, occidentale ou non, au niveau de la fin des années du lycée. Le manuel a été imprimé gracieusement en Irak et tiré à près d’un million d’exemplaires vendus pendant de longues années à un dinar, l’équivalent d’un demi-euro, les deux volumes.

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À la fin des années de lycée, l’élève devait, après un apprentissage diversifié, trouver dans la philosophie l’occasion unique d’apprendre à être critique et à penser librement par lui-même, mais à partir d’une information précise et diversifiée. Il s’agissait et selon des méthodes de réflexion adéquates de cultiver tout autant sa sensibilité d’adolescent que sa liberté d’esprit. À ce titre, la philosophie n’est ni de droite, ni de gauche. Elle porte sur toutes les idées pour permettre au jeune de penser par lui-même. C’est pourquoi, dès le départ, nous avions à lutter contre toutes les formes de l’extrémisme aussi bien de gauche que de droite. Nous avions, à l’époque, fait faire des stages à de nombreux enseignants de philosophie pour les faire profiter de l’expérience égyptienne, syrienne et irakienne de l’enseignement de la philosophie en arabe. Nous avons tenu plusieurs réunions pédagogiques et techniques concernant la méthodologie et le lexique. Nous avons aussi importé un millier de livres de philosophie en arabe.

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Je le dis clairement : j’ai eu l’honneur d’être le maître artisan de cette arabisation et j’en suis fier. Je constate qu’on peut parler aujourd’hui d’une école tunisienne qui entend former en la matière des esprits libres, ouverts, cultivés et outillés pour cela autant en arabe qu’en français.

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R. TRIKI : Vous étiez directeur du département de philosophie à l’université de Tunis durant les années qui ont suivi cette arabisation ; comment cela s’est-il passé ?

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A. BOUHDIBA : Nous avons ouvert aux chercheurs l’immense champ du patrimoine philosophique arabe. Bien sûr, plusieurs chercheurs qui sont devenus aujourd’hui mes collègues à l’université ont travaillé aussi sur la philosophie occidentale.

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Mais les textes de philosophie en arabe ont permis de faire sauter le tabou de la langue. Au département de philosophie, nous avons toujours enseigné dans les deux langues, le français et l’arabe, et les commentaires de textes dans leur langue d’origine, anglais, allemand, latin ou grec, ont été maintenus dans nos enseignements. Nous avons d’ailleurs, grâce à la conception de l’agrégation de philosophie, oeuvré au maintien du bilinguisme et incité à la diversification de la connaissance des textes philosophiques dans leurs versions originales.

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R. TRIKI : L’Académie Tunisienne des Sciences, des Lettres et des Arts que vous présidez depuis quelques années contribue-t-elle à consolider les acquis philosophiques du patrimoine arabe pour l’ouvrir à l’universalité ?

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A. BOUHDIBA : L’Académie Tunisienne des Sciences, des Lettres et des Arts a permis de mener à bien un grand projet d’arabisation de textes majeurs classiques, modernes et contemporains à portée universelle en une vingtaine de volumes. Nous avons entrepris avec l’Unesco la traduction de livres comme Les clés du xxie siècle, Où vont les valeurs ?, Signons la paix avec la terre qui est en cours de traduction mais aussi des ouvrages comme Civilisés dit-on de G. Balandier, Le juste de P. Ricœur, etc.

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Notre souci a été aussi de donner un grand choix de textes philosophiques contemporains de la deuxième moitié du xxe siècle. C’est pourquoi nous avons entrepris un travail de traduction des textes de philosophie générale, de philosophie du droit, d’esthétique et de philosophie politique, présentés sous forme d’anthologies. Il s’agit pour nous de créer un pont entre notre patrimoine philosophique et la pensée du présent en ce qu’elle a de mondial, pour lutter contre les effets pernicieux et néfastes des idéologies qui font tant de mal et de nous placer dans ce que l’Universalité a de plus positif.

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R. TRIKI : Que pensez-vous de l’état actuel de la philosophie en Tunisie et de sa place dans les sciences humaines ?

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A. BOUHDIBA : Les sciences humaines ne sont plus aussi arrogantes qu’il y a trente ans ; elles apportent une masse d’informations décisives sur la société tunisienne pour aider à penser philosophiquement notre actualité. Si la sociologie et la psychologie ont quitté la philosophie, leur indépendance a été un gage de l’importance de leur apport à la réflexion philosophique qui peut se lire sur deux plans :

  • d’une part, par la documentation importante sur des phénomènes comme la condition ouvrière ou féminine, la folie, les arts, etc., car comment en parler sans les inscrire dans leur environnement ?

  • d’autre part, par un apport méthodologique d’objectivation et d’analyse vital pour la pensée philosophique elle-même.

Il en va de même pour les sciences exactes : nous avons besoin de compétences tunisiennes en sciences mathématiques, physiques ou médicales capables de lire les textes philosophiques arabes sur les sciences et d’assurer ainsi l’universalité de la culture arabe.

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Notre universalité ne découle pas d’une volonté de puissance politique mais de la prise de conscience légitime et fière de notre apport à l’histoire de l’humanité. Des milliers de manuscrits sont à la disposition des chercheurs et il y a encore beaucoup de travail à faire pour continuer à œuvrer pour une arabisation adéquate et enrichissante et qui à ce titre implique la modernisation, et c’est elle qui a permis de dégager notre horizon.

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L’arabisation en un mot est un projet majeur incontournable. Le spécialiste des sciences humaines est l’exégète des temps modernes. Le philosophe en est l’architecte et le metteur en place. À la philosophie revient une double tâche, pédagogique pour former des citoyens libres et responsables, et politique au sens le plus aristotélicien du terme pour aider l’homme en Tunisie à forger et à assumer sa propre destinée.

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R. TRIKI : Vous-même avez écrit, en français, un livre sur La sexualité en Islam, traduit aujourd’hui en plusieurs langues ; vous avez fait ce lien entre culture, philosophie et sciences humaines. Pensez-vous que par ce type d’approche on peut mieux appréhender notre patrimoine et notre présent ?

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A. BOUHDIBA : Absolument. Mes recherches ont pour objet la culture arabe, plus particulièrement dans ses spécificités musulmanes. À ce titre elles se situent au confluent de trois spécialités : l’anthropologie, l’islamologie et la philosophie, même si dans telle ou telle monographie la dimension empirique sociologique a par la force des choses pris le dessus. Pour moi la recherche est une relecture du patrimoine à la lumière des engagements dans le siècle présent. Je pense que le philosophe comme le voulait Auguste Comte est un « spécialiste des généralités » ; il a besoin de mettre en œuvre des disciplines diverses. C’est ce que j’ai tenté de faire dans plusieurs occasions. Cela exige des savoirs et des méthodologies multiples qu’il faut maîtriser dans la mesure du possible et comme les philosophies averroïste, cartésienne ou hégélienne nous l’ont appris.