Table ronde sur l'état actuel de la philosophie en Tunisie

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Table ronde sur l’état actuel de la philosophie en Tunisie

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Débat enregistré le 25 novembre 2007 à Tunis avec la participation de Najib Abdelmoula, (inspecteur général de philosophie), Abdelaziz Ayadi, (prof., Université de Sfax), Hmaïed Ben Aziza (prof., Doyen de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis), Ali Chennoufi (prof., Président de la Société de philosophie), Taoufik Chérif (prof., Université de Tunis) Mustapha Kamel Farhat (directeur du département de philo., université de Kairouan), Abdelhafidh Jbali (professeur de philosophie au lycée, Tunis), Mohamed Mahjoub (prof., Directeur général du Centre National de Traduction), Salah Mosbah (directeur du département de philo. de l’université de Tunis), Rachida Triki (prof., présidente de la Société d’Esthétique, ATEP).

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FATHI TRIKI : En tant que responsable de la Chaire Unesco de philosophie pour le monde arabe et à l’occasion de la journée mondiale de la philosophie, j’ai pris l’initiative de cette rencontre-débat avec des responsables de la chose philosophique dans l’enseignement et dans la société civile. À partir de nos expériences et de nos savoirs, nous allons essayer de réfléchir sur l’essor de l’enseignement philosophique en Tunisie, qui a coïncidé, à mon avis, avec la naissance de l’Université moderne tunisienne. Souvenons-nous des premiers enseignements de la philosophie, qui ont été assurés par d’éminents professeurs au début des années soixante : parmi eux, Jean Wahl et François Châtelet, Michel Foucault, Gérard Lebrun, etc. La relève a été assurée par la suite par leurs étudiants qui ont pris la lourde charge d’arabiser la philosophie. Dans ce débat, nous allons essayer de vérifier si cet enseignement garde son importance, s’il rend compte de l’ensemble des visions philosophiques du monde et des rapports humains et s’il prépare réellement, par des jonctions avec la culture tunisienne, à des valeurs souhaitées comme l’ouverture, l’universel, la paix, la liberté et la responsabilisation de soi. Cet enseignement s’ouvre-t-il à des questions « actuelles » essentielles et aux multiples sollicitations culturelles de la Tunisie moderne ? La philosophie, dans nos lycées et universités, paraît devoir jouer un rôle capital, à ce niveau, car elle peut aider les élèves, les étudiants et les citoyens à faire des choix raisonnés, non excessifs et non exclusifs.

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En quel sens peut-on parler d’une histoire de la philosophie en Tunisie ?

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MOHAMED MAHJOUB : Je pense qu’il y a plusieurs niveaux de réflexion. D’abord y a-t-il une histoire de la philosophie qui serait « tunisienne » ? Nous aurions chacun beaucoup à dire sur une histoire de la philosophie qui aurait une nationalité déterminée. Je pense qu’au moins en histoire de la philosophie, il faudrait dépasser les appartenances ethniques et nationales, parce que, à chaque fois, le développement de la pensée philosophique se fait par un dialogue avec des pensées qui ne sont pas nécessairement locales, et on ne peut donc pas parler d’une histoire tunisienne de la philosophie.

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Il y a cependant un autre sens qu’on pourrait donner à la question, on pourrait peut-être parler d’une « histoire de la philosophie tunisienne » dans laquelle l’enjeu serait de se réapproprier un passé philosophique tunisien, c’est-à-dire des auteurs et des périodes philosophiques données : la période carthaginoise, par exemple, ou encore la période islamique, le moyen âge islamique. Là, il s’agit de relire ou d’envisager la possibilité d’une lecture qui serait réappropriation de cette histoire de la philosophie.

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Le troisième niveau me semble être le niveau de l’enseignement de l’histoire de la philosophie. Là on peut parler aussi bien de son statut que de ses enjeux. Quelles sont les limites de l’enseignement de l’histoire de la philosophie ?

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Il y aurait, je pense, un quatrième niveau de réflexion qui serait celui d’une réflexion critique : n’a-t-on pas plutôt exagéré l’enseignement de l’histoire de la philosophie en Tunisie aux dépens, peut-être au détriment, de la philosophie et de la réflexion philosophique elles-mêmes ?

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Mon intuition à moi, c’est que nous avons un peu exagéré dans l’enseignement de l’histoire de la philosophie, et que c’est cela qui a fait que finalement nous n’avons pas produit pour autant des philosophies à proprement parler. Voilà les premières idées que je voulais avancer simplement pour entrer dans le débat.

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SALAH MOSBAH : Je pense quant à moi, que, en ce qui concerne le problème de l’existence d’une histoire de la philosophie en Tunisie, il est très difficile d’être catégorique ; pourquoi ? parce qu’il s’agit de définir l’identité de la Tunisie : est-ce Carthage ou est-ce toutes les autres époques marquantes qui peuvent la définir ? À mon avis, il faut peut-être parler de la pratique de la philosophie en Tunisie à travers des époques. La philosophie carthaginoise et romaine faisait partie de la philosophie antique. Nous n’avons pas vraiment de textes philosophiques des premiers carthaginois, nous avons par contre le témoignage d’Aristote en grec ; les textes d’Apulée ou de saint Augustin font partie de la philosophie latine et peut-être de la patristique. Au Moyen-Âge, l’école philosophique et théologique de Kairouan a été essentiellement forgée par des penseurs de confession juive et faisait partie historiquement et conceptuellement de la philosophie islamique classique. Peut-être que la vraie naissance de la philosophie en Tunisie ne se serait faite qu’en 1958, c’est-à-dire à la date de la première réforme de l’enseignement, juste après l’indépendance ?

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Maintenant, si l’on cherche, par cette vision, à déterminer ce que signifie continuer à philosopher en Tunisie, oui, cela deviendra important : nous sommes effectivement en train de redécouvrir les expériences philosophiques qui ont eu lieu dans cette partie de l’Afrique du Nord où nous avons la chance de vivre un espace où plusieurs courants et plusieurs traditions se sont entrelacés.

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F. TRIKI : Mais quelle est selon vous la place qu’occupe l’enseignement de la philosophie dans nos lycées et nos universités ?

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NAJIB ABDELMOULA : Concernant la place de l’histoire de la philosophie dans l’enseignement de la philosophie aux lycées, je pense qu’on ne peut pas poser des problèmes philosophiques en dehors des courants et des écoles philosophiques. Cependant l’objectif de l’enseignement philosophique n’est nullement de faire apprendre aux élèves la succession des écoles philosophiques mais plutôt de pouvoir penser avec les philosophes qui appartiennent à des écoles variées et parfois antagonistes dans des cultures et des nationalités variées. On a sélectionné dans les manuels du secondaire des textes de grands philosophes tels que Kindi, Fârâbî, Platon, Aristote, Épicure, Epictète, Hegel, Fichte, Locke, Hobbes, Diderot, Rousseau, Descartes, etc. pour assurer justement, par cette démarche, un débat entre les textes qui favoriserait chez l’élève la capacité de problématiser, de conceptualiser et de déduire.

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RACHIDA TRIKI : Le problème que nous rencontrons aujourd’hui, chez l’élève et l’étudiant, en philosophie, c’est le rapport au texte : d’abord, une difficulté de plus en plus grande à aborder les textes dans d’autres langues que l’arabe, ensuite la dominance de la tradition classique dans l’enseignement et le peu d’intérêt que l’institution accorde à la contemporanéité des questions. Cela explique la difficulté que les étudiants ont à penser par eux-mêmes et à aborder des questions jugées extra-philosophiques.

© Sadika Keskes, Mur de verre.

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ALI CHANNOUFI : Moi, j’ai l’impression qu’après plus de cinquante ans d’enseignement de la philosophie dans les lycées et les facultés, nous reculons ; les quelques acquis qui existent sont peut-être insuffisants : il y a, en effet, un nivellement et un abaissement du niveau malgré la diversité, malgré tous les efforts des uns et des autres, malgré le travail des universitaires, des enseignants du secondaire, des inspecteurs, malgré les manuels, les livres parus en arabe et en français, nous allons vers quelque chose de tout à fait différent. Dans certains pays arabes, le niveau de la philosophie est extrêmement bas et j’ai l’impression que nous devenons, petit à petit, un peu comme eux. Nos étudiants connaissent très peu de choses et on ne distingue plus un étudiant de philosophie d’un étudiant d’une autre section.

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HMAÏED BEN AZIZA : Effectivement, quand j’ai commencé à enseigner à l’université, j’avais constaté une faiblesse au niveau de l’enseignement de la philosophie générale. Aujourd’hui, la faiblesse touche aussi celui de l’histoire de la philosophie. Vous ne pouvez pas enseigner Descartes, par exemple, sans plonger dans le xviie siècle. Or, aujourd’hui, l’étudiant n’a aucun repère historique de ce qui s’est passé au xviie siècle.

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Nous avons toujours soutenu que les étudiants doivent penser par eux-mêmes ; mais je pense qu’il faut qu’ils passent par les philosophes pour pouvoir penser par eux-mêmes ; il faut qu’ils connaissent les philosophes, qu’ils lisent les philosophes, or nous avons des statistiques sur la fréquentation des livres philosophiques à la bibliothèque. Ce sont des faits : L’étudiant emprunte le livre pour deux ou trois heures, lit le titre et quelques passages, alors qu’il faudrait le lire en trois ou cinq jours, sinon plus.

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Quand on parle de l’inflation de la rhétorique, c’est tout un contexte. De quel style s’agit-il ? Il n’y a plus ce substrat permettant de penser à partir de matériaux philosophiques, proprement philosophiques : j’enseigne, au master de philosophie contemporaine, la question de l’éthique en économie, or je suis obligé d’évoquer l’avènement de l’individu, objet d’une certaine éthique, à un certain moment ou de disserter, par exemple, sur les rapports entre les passions, les intérêts au xviie siècle…

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S. MOSBAH : Oui, je suis d’accord. Pour ce qui est du statut de l’enseignement de la philosophie, c’était, selon moi, nécessaire pour l’université tunisienne à ses débuts d’insister sur cette pratique de l’histoire de la philosophie, du point de vue de l’enseignement et de la recherche. Pourquoi ? Parce qu’on avait besoin de former des cadres qui devaient maîtriser les grandes traductions philosophiques ; donc la première nécessité était d’ordre pédagogique. Il y a une deuxième raison : c’est que nous avons hérité cela d’une tradition française qui consacre une bonne partie de l’enseignement à l’histoire de la philosophie dans la perspective des xixe et xxe siècles. Troisième raison qui pourrait expliquer cette importance de l’histoire de la philosophie : c’est l’importance de notre patrimoine concernant l’enseignement. Celui-ci qui s’effectuait à l’université de la Zitouna pratiquait justement une certaine histoire fondée sur l’érudition. Cela étant, cette histoire de la philosophie se pratique de trois manières différentes : il s’agissait pour la première de présenter les auteurs selon leur biographie et selon leur contexte. Il y a ensuite une histoire de la philosophie réfléchissante qui se pratiquait d’une manière critique en faisant appel par exemple à l’histoire des sciences (je parle de la génération des débuts des années soixante-dix). Il y a enfin une démarche herméneutique qui essaie de mettre en relief la vérité des textes et qui essaie de questionner et de dégager ce qu’on pourrait appeler les sens du texte.

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M. MAHJOUB : Je suis tout à fait d’accord avec Salah Mosbah, sur tout ce qui concerne sa caractérisation des manières de faire l’histoire de la philosophie à l’université tunisienne : c’est-à-dire d’une manière générale, une histoire « historienne », évoluant vers une histoire des systèmes, d’une part, et d’autre part, une histoire « herméneutique » de la philosophie.

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Je voudrais souligner la constance de cette double orientation de l’histoire de la philosophie en Tunisie, et rappeler, par exemple, l’existence, dans l’une de nos universités, d’un master que nous avons dénommé « Herméneutique et histoire des systèmes » sensible à cette double orientation, et qui se fait dans la double perspective de faire de l’histoire de la philosophie, d’un côté comme une histoire des systèmes, et de l’autre comme une herméneutique qui ne se soucie plus tellement de « laisser le monument intact » selon la formule connue de Guéroult.

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Je crois qu’à l’université tunisienne, d’une certaine façon, ces deux courants ont coexisté, peut-être pas chez les mêmes personnes, en tout cas dans tous les départements il y a ces deux tendances entre lesquelles nous avons quelquefois assisté à des débats.

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ABDELAZIZ AYADI : La question, à mon sens, revient à celle-ci : quelle est la raison d’être de l’université ? Cette question, comme le disait Derrida, est celle de la destination de l’université. Si cette destination est brouillée, l’état actuel de l’enseignement de la philosophie ne peut que l’être aussi ; en témoignent la scène pédagogique, la formulation des thèmes, le rapport au dedans et au dehors de l’institution. En d’autres termes, la vie universitaire doit-elle être soumise aux offres du marché du travail ou bien doit-elle instituer au moins une autonomie relative qui ouvre la responsabilité de la pensée sur un avenir qui ne peut être tranché par un programme extra-universitaire ? Comment la société qui veut s’émanciper par tant de moyens, parmi lesquels la contribution de la philosophie, a-t-elle toujours des réticences à l’égard de la philosophie comme corps étranger qu’elle n’a cessé de projeter – pour ne pas dire jeter – hors d’elle-même ? De la réponse à ces deux questions dépendra ce qui adviendra de la place, du rôle, de l’enseignement et de l’exercice de la philosophie.

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N. ABDELMOULA : Il faut, à mon avis, insister sur le fait que c’est un acquis d’avoir un enseignement de la philosophie et notamment dans les lycées. La Tunisie est l’un des rares pays dans le monde arabe qui assure à ses élèves un enseignement philosophique de deux ans malgré la présence de quelques tendances qui souhaitent réduire l’espace de l’enseignement de la philosophie. Concernant le nouveau programme qui a été mis en vigueur l’année dernière, tous les élèves dans toutes les sections bénéficient d’un enseignement de philosophie, que ce soit en section de lettres ou dans les autres sections scientifiques et techniques. On peut considérer cela comme un acquis parce qu’auparavant seuls les littéraires disposaient d’un enseignement de philosophie, une année avant le bac. Dans les nouveaux programmes, on a essayé de garder la finalité de l’enseignement de la philosophie, et d’aider l’élève à penser par lui-même, favoriser, développer en lui la capacité d’analyse, de synthèse, de critique, et on a en quelque sorte élaboré le programme dans cet esprit.

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ABDELHAFIDH JBALI : Oui, le nouveau manuel propose de nouveaux thèmes à débattre et incite à réfléchir sur des questions anthropologiques, ontologiques et éthiques qui sont toutes actuelles et brûlantes. Parmi ces questions on peut noter celle de la mondialisation et ses répercussions sur l’identité culturelle et sur la liberté des peuples ou celle des individus. Ces problématiques attirent l’attention des élèves par leur actualité et par les apories qu’elles suscitent dans le discours philosophique, politique et idéologique. Aussi peut-on qualifier de très actuelle celle qui porte sur le pouvoir des signes et des symboles et qui se pose à nous, enseignants, élèves et simples citoyens du monde comme pouvoir symbolique à travers la propagande idéologique, politique ou publicitaire.

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La diversité et la richesse en matière de références et des supports pédagogiques, le grand effort de la traduction, du choix des textes et de la répartition des thèmes, des problématiques et des notions me plaisent. Toutefois une question peut se poser, celle de réfléchir sur l’aujourd’hui à partir de penseurs de la différence comme Deleuze ou de Derrida pour ne citer qu’eux.

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F. TRIKI : À votre avis, la philosophie joue-t-elle un rôle dans la modernisation en Tunisie ?

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M. MAHJOUB : Les acteurs réels de la modernité en Tunisie ne sont certainement pas des philosophes, mais ils participent tous d’un certain esprit ou d’une certaine orientation philosophique moderniste. C’est pour cela que la philosophie doit se penser stratégiquement aussi.

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Je pense que nous n’avons pas suffisamment réfléchi aux différentes stratégies philosophiques en Tunisie. Mais la première stratégie de la philosophie, c’est celle de son enseignement.

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MUSTAPHA KAMEL FARHAT : Il faudrait peut-être se demander : à partir de quelle instance légitime on pourrait décider du fait que la philosophie a été capable, ou non, de tenir parole en matière de façonnement du citoyen moderne ou d’initiation à la bonne citoyenneté ?

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Je pense que la philosophie a son mot à dire à ce niveau, en tant qu’elle est essentiellement une culture spécifique de la grande « Philia » et « Paidéia » foncièrement universalisantes, et ce, en déréalisant les différents discours qui se prennent trop au sérieux et en voulant enfanter une citoyenneté docile, sur commande, par le truchement des différents programmes avec conditionnement généralisé.

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Il faudrait repenser d’une manière « artésienne », si je puis dire (comme on parle de puits artésien d’où l’eau surgit du tréfonds, puissamment) la provenance historique et la destination de la philosophie ; elle est, chez nous et parmi nous, à l’intérieur de la configuration du savoir arabo-islamique, sans hypothèse exogène culpabilisante (et qui plus est, stérilisante), étant donné que nous sommes, sans doute, l’une des civilisations philosophiques les plus anciennes du monde, ayant eu l’insigne honneur et privilège d’avoir réellement et effectivement universalisé la philosophie et la science. Il faudrait, peut-être, se remettre à chercher une certaine déclinaison de l’essence de la philosophie et de notre rapport à cette essence afin de vouloir vraiment et authentiquement réhabiliter cette essence. C’est ainsi qu’on pourra rendre la philosophie « intéressante » et profondément impliquée dans l’Être, décliné tout autrement, comme absolue générosité (joud). Je pense que nous sommes tenus de penser dans cette perspective et ne pas nous contenter de culpabiliser la philosophie comme si elle était la seule responsable de tous les maux du monde.

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A. CHANNOUFI : À ce sujet, je ferais, si vous permettez, une remarque concernant le rôle que jouent les organisations philosophiques dans le processus de modernisation. On n’insistera jamais assez sur les thèmes développés par les activités de ces associations et qui ont pour objectif de renforcer la modernité ainsi que l’ouverture. Effectivement, plusieurs colloques ont été organisés en ce sens et plusieurs écrits (des livres et des articles) en français, en arabe ou en anglais ont aidé les professeurs, au secondaire comme au supérieur, à mieux développer ce type de problèmes.

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Dernièrement, j’ai fait une tournée à l’intérieur du pays et j’ai apporté avec moi un nombre important de revues de la société de philosophie. Je n’ai pas pu satisfaire un dixième de la demande tellement les professeurs et intellectuels ont soif d’approfondir leurs connaissances.

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R. TRIKI : C’est vrai que l’intérêt des associations (les ONG) est d’élargir le débat philosophique à des problèmes minorisés dans le cadre de l’enseignement. Elles permettent la confrontation des idées dans la liberté de penser en abordant des questions contemporaines. De plus, la fréquentation de ces associations par des artistes, des historiens, des scientifiques et des intellectuels permet d’aborder les concepts dans l’ordre de la praxis. Rendre le débat philosophique public c’est garder la vivacité de la pensée. C’est à mon avis une des manières de défendre la modernité.

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S. MOSBAH : Certainement, la qualité de nos étudiants n’est pas à remettre en cause, mais force est de constater une présence active de la philosophie en dehors de l’université au sein des ONG : je pense notamment aux publications qui respectent (ou pas) une certaine périodicité comme le faisaient déjà Les cahiers de Tunisie, ou bien les Annales de l’université de Tunis. D’autre part, la création de la Société de philosophie et de la Société d’esthétique et de poïétique s’insère dans le cadre d’une certaine dynamique de la société civile. À partir des années quatre-vingt, il y a eu malgré toutes les difficultés une certaine reconfiguration de l’activité sociale et politique en Tunisie. Les sociétés savantes étaient le relais de cette activité, un peu à la manière des sociétés savantes du xviiie siècle en France.

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Mais cette même dynamique prise à l’échelle globale nous a insérés dans un cadre plus vaste, un cadre de réseaux internationaux : c’est ce qui permet de parler des ONG qui expriment, en dehors des institutions officielles, l’opinion et l’avis d’une partie de la société civile.

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À partir de la création du premier département de philosophie en Tunisie en 1964, l’université a plus ou moins monopolisé l’enseignement, la diffusion de la philosophie, mais c’est avec la création de ces sociétés savantes que l’intérêt pour la philosophie redécouvre cette physionomie qui était celle des littéraires et des historiens.

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F. TRIKI : Comment évaluez-vous les résultats de l’arabisation de la philosophie ?

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TAOUFIK CHÉRIF : Je pense que le problème de l’arabisation ne se pose plus et ça n’a plus de sens de l’évaluer. Il y a un fait, c’est qu’elle a incité à la production de livres, à l’écriture et à la traduction. Certes, cette traduction est généralement commerciale surtout en Orient arabe et effectivement, il y a très peu de traductions scientifiques, seulement, c’est un acquis qu’il faut garder et développer en développant le bilinguisme en général.

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M. MAHJOUB : Je ne veux pas parler de l’arabisation de l’enseignement philosophique, c’est un fait historique : l’histoire jugera les conditions, la portée et les conséquences de cette décision. Mais je voudrais parler de l’écriture philosophique, de la réflexion philosophique et de l’enseignement philosophique en arabe, et donc m’éloigner un peu de l’arabisation en tant que décision philosophique.

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Écrire philosophiquement dans une langue qui est autre que sa propre langue, d’une manière générale, peut assurer une certaine transmission mais elle ne peut pas assurer, à mon avis, une création et encore moins une création continue. Il s’agit d’abord de s’approprier une pensée. La traduction assure cette appropriation de la pensée et des concepts, une appropriation de la philosophie qui permet par la suite de produire.

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A. AYADI : Oui, défendre l’arabisation n’est pas simplement défendre une langue. C’est plutôt un choix qui peut être décisif pour la pensée. Arabiser, c’est donc aussi penser et tester une puissance de créer dans la langue. La langue n’est pas un simple outil, elle est plutôt le mode dans lequel la philosophie parle arabe. Or, quelles sont nos références et quel est notre dispositif conceptuel ? La majeure partie de ces références et de ce dispositif est occidentale. Nos penseurs, nos enseignants et nos concepteurs doivent donc être de bons bilingues.

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La traduction n’est pas une activité subalterne. Elle n’est pas non plus une simple activité technique qui relève de la compétence des spécialistes. La traduction est une activité créatrice et enrichissante dont aucune culture ne peut se passer. La traduction des textes philosophiques ne peut être que bénéfique. Si l’avenir de la recherche et de l’enseignement de la philosophie ne dépend pas entièrement de la traduction, il n’en reste pas moins qu’une philosophie à venir et le devenir philosophique dans le monde arabe ne peuvent s’en passer.

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F. TRIKI : Quelle est la place de la philosophie dans la culture, dans les arts et dans la religion ?

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M. K. FARHAT : Je répondrai en insistant sur l’identité linguistique concernant la langue de la philosophie : la langue arabe n’a pas commencé à philosopher en 1975, suite à la décision politique souveraine d’arabiser l’enseignement de la philosophie en Tunisie. Ce fut il y a plus d’une douzaine de siècles, et ce n’est qu’une affaire de connaissance historique. En revanche, il y aurait un certain intérêt à rappeler le tollé de toute la communauté des savants et penseurs provoqué par la décision plus téméraire de Descartes de rédiger son Discours de la méthode en français et ce, en plein xviie siècle. Il est vrai que Descartes s’était empressé de faire traduire son livre en latin pour que cela fasse plus sérieux !

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À ce propos, j’avoue avoir la faiblesse d’aimer la légende qui raconte, non sans emphase, que Fârâbî pratiquait 77 langues ; c’est peut-être exagéré, mais la morale de la légende est dans la symbolique de l’essentielle ouverture de cette pensée en particulier et de la pensée arabo-musulmane plus généralement – celle-ci a fait de l’universalisation de toutes les valeurs civilisationnelles sa véritable spécialité ; cela est ontologiquement l’identité arabo-musulmane prise et comprise, en dehors bien entendu des contextes, du reste provisoires, conflictuels et réactionnels qui lui sont imposés par le terrible quotidien connu de tout le monde.

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Par conséquent, le souci de l’universalité n’est pas un nouveau venu dans nos contrées, bien au contraire, il a toujours fait partie intégrante de notre provenance et destination : en font foi des figures instauratrices telles que celles d’Ibn Rushd ou d’Ibn Arabi, d’Ibn Khaldoun, d’Ibn Haïthem et même de Shéhérazade et ce, dans absolument tous les domaines où souffle l’esprit et non les niaiseries, malheureusement incendiaires, thanatocratiques et théo-onto-cosmo-bio-anthropophages de la pensée unique qu’on tient à faire régner sans partage, même manu militari, aujourd’hui. Voilà ce que doit être le rôle de la philosophie dans la culture.

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H. BEN AZIZA : Moi, je rêve de cafés philosophiques, je rêve d’un débat philosophique public. Je rêve que les philosophes puissent aller ailleurs. Mais le problème, c’est que la philosophie est restée confinée à l’université, au lycée, dans certaines revues spécialisées. Il faudrait toucher d’autres publics parce que le combat est dans la société civile et c’est là qu’il faut investir. La modernité n’est pas garantie à vie ; la philosophie doit tendre à l’hégémonie dans la société civile et doit essayer de convertir les gens vers une certaine manière de penser. Hélas, ce n’est pas le cas aujourd’hui, sauf exception.

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S. MOSBAH : La philosophie est pratiquée dans l’univers de l’école, par la suite dans celui des sociétés savantes ou culturelles de la société civile, maintenant, ce qui nous manque encore, c’est ce débat public des idées que nos collègues marocains ont pu réussir. Pourquoi cette différence entre eux et nous ? C’est parce que les philosophes marocains se sont engagés, ont pris la parole, ont donc pu exprimer leurs positions quant à des questions à l’ordre du jour de leur société ; alors que chez nous – peut-être est-ce lié à l’histoire de notre pays ? il y a eu, en effet, des débats d’une grande acuité et de véritables débats philosophiques sur des questions comme celles de la tolérance, de la laïcité, de l’égalité des sexes, de la démocratie, de la guerre, de la mondialisation, de la réforme de l’enseignement etc. mais curieusement ce ne sont pas des philosophes dans leur majorité qui y ont pris la parole mais des pratiquants de la philosophie, des poètes, des hommes de lettres et des historiens.

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Ceux qui pratiquent la philosophie en Tunisie semblent adopter dans leur majorité une conception individualiste plutôt qu’en termes de débat et de communication. Il ne faudrait pas s’étonner de trouver plusieurs d’entre eux prenant parti pour Deleuze contre Habermas. Mais ce deleuzianisme pratique n’est, à mon avis, qu’un effet de la conjoncture politique défavorable qui a accompagné la naissance du premier département de philosophie en 1964 : je fais allusion à ces années de choc entre l’interdiction de tout débat politique entre 1967-1977 de la part du pouvoir politique d’un côté, et la réponse en termes d’activisme politique et de luttes idéologiques de la part des étudiants de l’autre. Les philosophes se sont contentés d’une liberté académique relative que le pouvoir politique a toujours, suivant le modèle français, plus ou moins respectée.

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Ceux qui pratiquent la philosophie chez nous ne sont pas les seuls philosophes de formation ; ce qui nous permet, peut-être, de chercher le philosopher du côté de la pensée beaucoup plus que du côté de la philosophie au sens technique du terme. Je pense à ce qui se fait autour de la création artistique par des cinématographes et par des romanciers, autour des sciences mathématiques ou biologiques et autour des sciences humaines, sociales et religieuses. Sans revenir à la pratique de la simple idéologie, il faudrait analyser l’existence de ces sphères de philosophie pour parodier un titre célèbre : une philosophie qui se pratique par les non-philosophes, celle qui se pratique à l’extérieur de l’université en plus de celle qui se pratique à l’université.