Empêcher d'exister – une hypothèse cosmopolitique négative

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Empêcher d’exister – une hypothèse cosmopolitique négative [*]

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« Plus la brutalité est cassante, plus la violence qui est vie sera exigeante jusqu’à l’héroïsme » [1][1] J. Genet, « Violence et brutalité » in Le Monde, 2... écrit Jean Genet en 1977, lorsqu’il prend la défense des Fractions Armée Rouge. La violence, affirme Genet, est partie intégrante de la vie. Une naissance est violente, comme tout ce qui se développe et s’affirme, l’amour est violent jusque dans sa plus grande douceur. Selon un paradoxe qui n’est qu’apparent, vouloir supprimer toute violence serait faire le jeu des pulsions de mort, dont Freud a pu montrer l’omniprésence.

Violence et brutalité

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Si la violence, nous dit Genet, est une qualité ontologique, cela veut dire qu’elle ne doit pas être confondue avec la « brutalité », qui, elle, dégrade, et en définitive empêche d’exister : brutalité propre à « l’architecture des HLM, la bureaucratie, le remplacement du mot propre ou connu par le chiffre, la priorité, dans la circulation, donnée à la vitesse sur la lenteur des piétons, l’autorité de la machine sur l’homme qui la sert, la codification des lois prévalant sur la coutume, la progression numérique des peines, [...] l’inutilité de la gifle dans les commissariats, le tutoiement policier envers qui a la peau brune, [...] la marche au pas de l’oie, le bombardement d’Haïpong, la Rolls-Royce de quarante millions ». La liste, faut-il le préciser, n’est pas close.

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Si nous voulons comprendre ce qu’il en est de la violence à l’époque de la mondialisation, si nous voulons en saisir la spécificité, la spécificité du « terrorisme global » et de la terreur d’État aujourd’hui, il nous faudra toujours apprendre à distinguer entre divers genres de violences, sous peine de nous rendre incapables de lutter contre la violence qui empêche – partiellement ou totalement, provisoirement ou définitivement – d’exister. D’une manière ou d’une autre, il sera toujours crucial de faire la différence entre violence et brutalité. D’abord pour une question d’assignation de la violence. Et par conséquent, et par-dessus tout, pour une question de justice.

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La brutalité règne – mais qui porte la couronne ?

Éco-terrorisme

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Le président Anote Tong, chef d’État de Kiribati, un atoll du Pacifique de 90 000 habitants, considère l’émission incontrôlée de gaz à effets de serre comme une forme d’« éco-terrorisme », conduisant à l’engloutissement de certains territoires du fait de la montée des eaux provoquée par le changement climatique – phénomène mondial s’il en est. Phénomène brutal par excellence, qui exemplifie selon nous le degré de destruction auquel on peut désormais atteindre : portant atteinte aux conditions de possibilité de la vie, l’on peut du même coup détruire certaines sociétés, ancestrales ou récentes.

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Cette brutalité nous semble devoir être prise en considération afin de replacer dans leur juste contexte et leur juste mesure ce qu’on identifie généralement sous la catégorie des « menaces terroristes ». S’il y a bien, comme le soutient François Heisbourg, un « hyperterrorisme » [2][2] F. Heisbourg, Hyperterrorisme : la nouvelle guerre,... global, celui-ci doit sans doute être recherché ailleurs que dans la seule action des groupes affiliés à l’organisation Al-Qaida ou similaires. Non pour minorer les formes de brutalité « terroriste » de certains groupes dits « islamistes », cela n’aurait aucun sens, mais pour mesurer les réactions qu’elles suscitent en regard du manque de réactions face à l’« éco-terrorisme » étatique.

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« Je fais l’apologie systématique des sociétés détruites par l’impérialisme » soutenait Aimé Césaire au milieu des années cinquante [3][3] A. Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence....Assignant la brutalité aux instances destructrices des conditions de possibilité de la vie, nous ferons l’apologie systématique des formes de vie détruites par l’éco- ou le cosmo-terrorisme. Contrairement à ce que de vieux discours imposent encore d’entendre aujourd’hui, il ne s’agira pas pour nous ici de penser simplement aux « victimes », ni d’en constituer le marché éthique ou humanitaire, mais de prendre acte d’un phénomène de lente extermination, d’extermination programmée qui justifie par conséquent la notion d’injustice ou de tort – de tort global. La conscience de ce tort peine à se former, et nous préférons encore et malheureusement disserter uniquement à propos des climats d’insécurité plutôt que de comprendre les causes profondes de l’insécurité du climat. « Ma conscience est mon rapport avec mon milieu » affirmaient Marx et Engels dans L’idéologie allemande – il faut croire que nous manquons de conscience. Et de rapports. Et bientôt de milieux.

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C’est, d’une façon plus générale, les atteintes portées à la possibilité des formes de vie psychiques, sociales, humaines et non-humaines qui doivent aujourd’hui être prises en considération pour mesurer ce qu’il en est de l’« échelle des violences à l’ère globale ». Si le changement climatique est l’effet global du mode de production capitaliste, c’est tout aussi globalement qu’il faut étudier, à l’autre bout de la chaîne, dans les lieux inavouables de l’« expropriation originaire », la prolongation de l’impérialisme dans les pratiques actuelles de bio-piraterie : poser un brevet sur une plante, un savoir ancestral, c’est détruire une formation sociale en la séparant de son rapport co-opératif avec la terre, en ayant préalablement séparé l’information brevetable du vivant auquel on refusera le statut d’être auto-organisé. Car la coopération est anti-capitaliste. Sauf à dévoyer le sens du co, de l’avec et de l’être-avec longuement analysés par Jean-Luc Nancy, sauf à faire reposer toute l’essence du co- dans l’opération. Mais aucune œuvre n’épuise la Relation.

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Si la conscience politique est aujourd’hui faible et amputée, c’est parce qu’il lui manque la théorie et la sensation d’un être-au-monde anti-humaniste – au minimum : non anthropocentrique – capable de ressentir les effets du capitalisme dans ce qui n’est pas seulement et uniquement la forme-de-vie-humaine. Nos sens n’ont vraiment pas été éduqués en vue du « surhomme » et du « sens de la terre » – pour reprendre les mots du Nietzsche d’Ainsi parlait Zarathoustra – et c’est ce qui fait défaut à la politique.

Immunisés = exposés

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L’intensité de la destructivité globale ne laisse et ne laissera personne indemne : malgré leur pratique narcissique organisée, ce que certains qualifient de conduite « autistique », les États-Unis d’Amérique font partie du monde. Et il faut parier sur le fait que leur déni d’appartenance au monde ne parvient tout de même pas à empêcher leur conscience de mesurer à quel point l’existence est aujourd’hui fragilisée [4][4] Cf. sur ce point le Rapport secret du Pentagone sur.... Selon une logique fatale mise en évidence par Derrida [5][5] De Jacques Derrida et sur ce thème, voir par exemple..., leur tentative d’immunisation identitaire ne peut qu’échouer, et il faut à nouveau supposer qu’à un certain niveau, dans certains États tout du moins, ça se sait – ça se pressent ou ça se vit ne serait-ce que de façon intermittente. Nous vivons sans doute aujourd’hui les affres de l’impérialisme immunitaire, pour employer une expression calquée sur la « démocratie immunitaire » d’Alain Brossat, nous vivons sans doute la présentation de son échec, c’est-à-dire l’exposition totale, la fin de la séparation entre exposés et protégés, l’absence de refuges. Mais la rage immunitaire peut conduire, au moment même d’une prise de conscience encore confuse d’un réel – celui de notre non-immortalité, celui de la « fatale auto-immunité de l’indemne » (J. Derrida), celui de l’existence vitale des relations – à son exacerbation suicidaire. Il n’y a pas plus brutal que l’acte violent ayant préservé en lui-même la preuve irréfutable de son nécessaire ratage.

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On pourrait envisager la « guerre contre le terrorisme » comme la formation hallucinatoire d’un monde que l’on pourrait, encore, diviser en deux – deux groupes, deux classes, deux minorités, deux religions ou deux civilisations. Mais c’est impossible, c’est l’impossible même, nous sommes embarqués et la barque est mondiale – planétaire, terrienne, comme vous voulez, quel que soit le mode d’interdépendance retenu. Le « clash des civilisations », cet énoncé barbare, doit désormais être entendu comme un acte de langage performatif, et au final performant, ayant pour fonction de hiérarchiser, d’ordonner le monde là où seul le monde serait encore capable de donner cet ordre. Même si la place d’où pourrait se dire un tel ordre est définitivement vide, même si le « nomos de la terre » (Schmitt) ne peut être aujourd’hui – et contre ce que soutenait Schmitt – qu’an-archique. C’est contre ce vide et contre cette mondialisation que se dressent les instances de la brutalité mondiale, qu’elles soient nord-américaines ou qu’elles relèvent de tous les nationalismes qui aujourd’hui tentent en pure perte de se constituer des poches d’immunité – en France par exemple, avec ce nouveau ministère de l’intégration et de l’immigration. Et Arjun Appadurai a raison d’affirmer que nous sommes aujourd’hui entrés dans l’ère de la « civilisation des chocs » [6][6] A. Appadurai, Géographie de la colère – La violence.... Si, pour reprendre le questionnement incessant de Giorgio Agamben, la règle juridique et l’exception sont aujourd’hui indistinctes, c’est parce qu’il n’y a plus de lieu d’exception capable de résister bien longtemps au démasquage sanglant de la supercherie qui maintiendrait une dimension du symbolique en déphasage absolu d’avec la condition du vivant.

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Et c’est toujours selon cette même logique, cette même hypothèse cosmopolitique négative, que tout individu est tendanciellement assimilable à un terroriste, comme l’a déjà soutenu Baudrillard dès les années quatre-vingt-dix et comme l’affirme aussi aujourd’hui d’une certaine manière – si l’on suit sa logique jusqu’au bout –Arjun Appadurai. Parce que le Deux du « choc des civilisations » est introuvable, il lui faudra se constituer sur le dos de n’importe quel individu. Il y aura de plus en plus d’étrangers dans le monde. Non seulement parce qu’il y aura de plus en plus de réfugiés politiques, économiques et écologiques, mais aussi et peut-être surtout parce les identités autistiques feront de plus en plus l’épreuve de leur impossibilité (de leur porosité, de leur dépendance). L’autisme identitaire – individuel ou collectif – est à la source d’une forme de racisme inouï, l’exophobie, la crainte du dehors. Lorsque le monde devient réellement mondialisé, surface unilatère sans coupure [7][7] Nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage :..., tout individu est susceptible d’incarner un dehors, et de présenter le danger d’un rentre-dedans, d’un inhibiteur fatal d’immunité, d’un briseur-de-sphère. On peut prévoir l’extension de la brutalité. Des massacres de facture spontanée. À moins que ces massacres ne soient intégrés et légalisés par des bio-politiques ayant pour mission la régulation coûte que coûte des populations.

Un nouveau Grand Récit

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Il faut certes commencer par analyser le montage désastreux qui conduit à cette cosmopolitique négative développant bien plus que de la terreur : de la destruction fondamentale. Et l’assignation de la brutalité, du terrorisme ou de l’éco-terrorisme d’État est un préalable à toute pensée politique globale qui ne se satisferait plus des mots d’ordres étatistes, classistes, humanistes et anthropocentristes.

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Mais une fois cette attribution effectuée, il s’agit d’inventer un plan de construction transversal capable de proposer une autre figure mondiale, un Grand Récit si l’on veut, aussi déchiré, aussi troué, aussi fendu, aussi soupçonneux de l’Un soit-il. Une construction en concepts, images et mots d’ordre politiques capable d’endiguer les formes de brutalité qui empêchent d’exister toutes les formes de vie. Capable de proposer autre chose que l’évacuation du sentiment de terreur. Capable de penser toute opération, toute œuvre commune à partir de l’être-en-commun. D’un être-en-commun qui ne se réduirait pas à la production d’un monde pour l’homme se transformant en définitive en un monde contre l’homme.

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On ne voit pas très bien comment la naissance d’un tel monde pourrait s’effectuer sans violence. Mais l’on voit très bien en revanche que la brutalité redouble lorsque la violence vitale, la violence porteuse de monde, n’est plus récitée.

Notes

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Ces analyses sont développées dans L’indemne. Heidegger et la destruction du monde (Sens et Tonka, 2008) ainsi que dans Biopolitique des catastrophes (MF, 2008).

[1]

J. Genet, « Violence et brutalité » in Le Monde, 2 septembre 1977.

[2]

F. Heisbourg, Hyperterrorisme : la nouvelle guerre, Odile Jacob, Paris, 2001.

[3]

A. Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, Paris, 1955, p. 21.

[4]

Cf. sur ce point le Rapport secret du Pentagone sur le changement climatique, Allia, Paris, 2006.

[5]

De Jacques Derrida et sur ce thème, voir par exemple Foi et savoir, Le Seuil/ Points – Essais, Paris, 2000, et Voyous, Galilée, Paris, 2003.

[6]

A. Appadurai, Géographie de la colèreLa violence à l’âge de la globalisation, Payot, Paris, 2007.

[7]

Nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage : Surexposés, Leo Scheer, Paris, 2005.

Plan de l'article

  1. Violence et brutalité
  2. Éco-terrorisme
  3. Immunisés = exposés
  4. Un nouveau Grand Récit