La culture : pour en finir avec la « lutte contre le terrorisme »

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La culture : pour en finir avec la « lutte contre le terrorisme »

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Il est plus que temps de forger des concepts bien différents de celui de « lutte contre le terrorisme » revendiqué depuis 2001 par quelques leaders politiques, avec un succès comparable à celui de la fameuse « lutte contre la pauvreté » promue par la Banque Mondiale et le système onusien depuis plusieurs décennies.

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L’une des principales impasses rationnelles auxquelles nous nous trouvons confrontés est que l’approche dominante du « terrorisme » est pour ainsi dire nodale. Elle vise des « noyaux durs », s’efforce d’identifier des centres idéologiques, de formation et de rassemblement d’où seraient conçues et diffusées les actions terroristes. Et elle le fait alors que tout indique, de manière bien éloignée, que le terrorisme contemporain est de nature rhizomatique, et même hypertextuelle, au sens de cet adjectif dans l’économie numérique.

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À cet égard, imaginer que l’on va triompher du « phénomène » en s’en prenant à ses « berceaux », que l’on va « l’éradiquer » en frappant ces « foyers » névralgiques que seraient Téhéran et Damas, après Bagdad, c’est plus qu’une folie idéologique : c’est un crime contre l’esprit. Car le terrorisme est divers, pervers, multiforme, multidimensionnel, transversal, élastique, borroméen – incessamment recomposé et renouvelé. Parce qu’il n’est pas pyramidal, mais diffus ; parce qu’il n’est pas constitué selon des schèmes organisationnels classiques (et rassurants), mais tire parti de toutes les possibilités, de toutes les ressources, de tous les expédients actuels – électroniques, en particulier. Parce qu’il se « situe » aussi bien au cœur de Washington, de Moscou, de Khartoum, d’Islamabad ou de Delhi que dans des hameaux retirés du Wyoming, du Yémen, de Sri Lanka ou du Tadjikistan. Parce qu’il a investi massivement « la Toile », ses archipels les plus reculés, ses isolats linguistiques et communautaristes les plus difficilement accessibles, mais aussi bien des appareils d’État, des Églises, des sectes, des think tanks, des ONG, des conglomérats industriels et financiers.

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L’idée que le terrorisme aurait une tête, qu’il pourrait être frappé à la tête, est une idée pauvre qui obère non seulement la compréhension de son essence, mais aussi toute conception alternative des voies et moyens de la lutte contre ses causes. Il nous faut donc partir d’un autre point de vue, à la fois pour se saisir du terrorisme et pour y « répondre ».

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Ce point de vue pourrait être le suivant : il n’est pas d’autre réponse décisive et durable au terrorisme que le déploiement ou l’accentuation de politiques culturelles ambitieuses et dotées de moyens substantiels, ce à toutes les échelles politiques : multilatérale, étatique, régionale, interrégionale, locale… Mais, dira-t-on, quelle est cette « culture » qu’il s’agirait ici de favoriser ? C’est la culture comme partage qui peut devenir un antidote puissant aux terrorismes contemporains. La culture entendue comme combinaison de ces trois formes de partage : le partage des vérités sur l’homme, son histoire et son devenir ; le partage des langues, des imaginaires et des représentations ; enfin, le partage des arts, sous leurs formes vives aussi bien que patrimoniales.

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En ce domaine, l’Amérique Latine a montré le chemin et l’a expérimenté avec succès depuis le début du Millénaire, singulièrement en Argentine, au Brésil, au Paraguay, en Uruguay, au Chili, et sur les décombres des dictatures des années 1970. Dans cette partie du monde, de nouvelles politiques culturelles, tant nationales que régionales et interrégionales, ont contribué avec force à apporter des réponses différentes aux contentieux post-coloniaux, à l’inventaire des héritages historiques et politiques, voire à ressaisir autrement l’inépuisable question des asymétries économiques et sociales. Cela ne signifie pas qu’ont été résolus comme par enchantement tous les problèmes concernés, mais au moins que, grâce au partage des imaginaires et des arts, ils peuvent être représentés, mis en scène, revisités, débattus, avec des perspectives de solution plus prometteuses. On soulignera à cet égard les initiatives du Festival des Trois Frontières (Brésil, Argentine, Paraguay), du Festival sud-américain des cultures populaires, ainsi que la volonté de faire du « MERCOSUR culturel » une instance de dialogue et de concertation originale, susceptible de surmonter les divergences politiques, commerciales et stratégiques.

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Bien qu’avec un demi-siècle de retard, l’Union européenne semble avoir également décidé que le pari d’un grand projet culturel commun était décisif pour son avenir – pour la continuation par d’autres moyens d’une construction ayant suscité un dissensus croissant quant à ses modalités économiques, monétaires, juridiques et, finalement : constitutionnelles. C’est ainsi qu’avec son soutien essentiel à la Convention de l’Unesco sur la diversité des expressions culturelles (approuvée en octobre 2005, ratifiée en mars 2007), avec l’Agenda européen de la Culture diffusé par la Commission en mai 2007, avec l’Année européenne du dialogue interculturel qui débute, l’UE fait aussi savoir qu’elle ne mise pas seulement sur le traitement policier et géostratégique des « nouvelles menaces », mais qu’elle favorise d’autres réponses de fond aux nombreuses interrogations suscitées par les terrorismes contemporains.

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Cependant, force est de constater que cette heureuse convergence reste limitée au cône sud des Amériques, au Québec et à l’Europe occidentale. De fait, dans la grande majorité des pays et zones de la planète, seule l’approche hypercentrée du terrorisme paradigmatique [1][1] Celui qui mobilise l’essentiel de l’attention médiatique,... semble avoir droit de cité, et ce au sens strict, car il est interdit de douter du bien-fondé des politiques exclusivement répressives déployées afin de triompher de « l’hydre terroriste ».

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Ajoutons à ce constat que l’on assiste aussi bien ici même (en France, dans l’UE) que là-bas (dans les pays où c’est une tradition forte) au regain d’une violence extrême d’origine intellectuelle, mise au service des politiques nationales, qui invalide les approches culturelles et cosmopolitiques du « défi du terrorisme », et valide au contraire les stratégies ciblées de coercition et de containment élaborées en direction tant des États (dits « voyous ») que des groupes sociaux, religieux ou culturels mis en cause. Cette dérive néo-conservatrice est sans aucun doute la plus dangereuse, non seulement parce qu’elle est assurée de mener à de nouveaux désastres irakiens d’une amplitude accrue, mais encore parce qu’elle détourne les esprits, les moyens humains et financiers, les politiques publiques de leur investissement prioritaire sur les problèmes majeurs de l’époque.

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En effet, à un moment où les défis climatiques sont enfin perçus comme critiques, où les défis énergétiques se révèlent sans équivalent historique et où la question de l’eau, de son accès et de sa juste répartition se révèle centrale pour les décennies à venir, comment se payer le luxe de conflits interminables qui nous éloigneraient du traitement nécessairement cosmopolitique de ces problèmes sans commune mesure pour l’Humanité?

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Voilà pourquoi il paraît temps d’interpeller les États membres des Nations Unies et de soumettre à leur examen une thèse aussi naïve que stimulante, qui pourrait être ainsi formulée : « Consacrez 5% de votre budget aux politiques culturelles : vous n’aurez plus de terrorisme dans les cinq ans. Consacrez-y 10%, et vous n’aurez plus de guerres d’ici dix ans ! »

Notes

[1]

Celui qui mobilise l’essentiel de l’attention médiatique, d’Al Qaida au GSPC et à l’ETA, de Ben Laden à Bassaïev : le terrorisme d’origine religieuse, culturelle, nationale, ethnique…