Anatomie politique de l'horreur

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Anatomie politique de l’horreur

ADRIANA CAVARERO, Orrorismo, (Feltrinelli, Milan, 2007)

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Dans son dernier livre Adriana Cavarero réfléchit sur la dimension actuelle de la guerre comme scénario de la violence envers les désarmés, envers ceux qui sont concernés sans entrer dans l’opposition des armes. Pour faire comprendre la cruauté contre les corps, Cavarero utilise un vocabulaire qui reprend le concept d’horreur plutôt que de terreur.

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« Horreur » rappelle dans son étymologie, le verbe latin horreo et le grec phrisso ; tous les deux font allusion aux manifestations physiques, poils qui se dressent, répulsion du corps, paralysie que l’on éprouve face à une expérience de forte peur et d’horreur.

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L’horreur, d’un point de vue de l’étymologie, c’est le contraire de la terreur qui indique un état de peur et produit la panique du corps et l’envie de fuir. Devant la terreur d’être tué on essaye de fuir, alors que devant l’horreur d’un massacre on reste bloqués, figés comme devant le visage de Méduse [1][1] A. Cavarero, Orrorismo, Feltrinelli, Milan, 2007, p. 11–17.....

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Dans un cadre de violence globale, qui implique les désarmés et qui n’a pas la mort comme but unique mais « tend à casser l’unicité du corps et s’acharne contre sa vulnérabilité constitutive », ce qu’on met en danger c’est quelque chose qui dépasse les définitions de terrorisme ou de guerre. C’est vrai que d’un point de vue de la qualité cette violence « concerne la condition humaine en tant qu’incarnée dans les singularités des corps vulnérables », et que d’un point de vue de la quantité cette violence agit sur tous les humains, car chacun pourrait se trouver dans la position de cible. L’homme désarmé se trouve au centre de l’atrocité actuelle. Il est tué par un événement de destruction, soit dans le cadre d’une opération militaire régulière soit dans les nombreuses manifestations de violence irrégulière. Cavarero dans son analyse se focalise sur la scène de l’événement. Elle met au centre de la discussion ceux qui sont tués. Elle souligne en même temps la difficulté d’analyse de ce fait spécifique à travers les instruments offerts par la pensée politique classique fondée sur le paradigme de l’État et sur une ontologie de la guerre qui met au premier plan la lutte entre deux belligérants.

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Le moment de destruction, comme le dit Deleuze, assume les caractéristiques de l’indifférence et de la neutralité envers la dialectique politique des deux parties : « Si la bataille n’est pas un exemple d’événement parmi d’autres, mais l’Événement dans son essence, c’est sans doute parce qu’elle s’effectue de beaucoup de manières à la fois, et que chaque participant peut la saisir à un niveau d’effectuation différent dans son présent variable [2][2] G. Deleuze, Logique du sens, Minuit, Paris, 1969, .... » Deleuze envisage la bataille comme une scène de guerre entre deux armées régulières et réfléchit surtout sur celles décrites par Stendhal, Hugo et Tolstoï. Il n’est pas possible de confronter l’événement décrit par Cavarero avec celui évoqué par Deleuze, mais ce qui est intéressant c’est que Deleuze prend en considération la singularité humaine faisant l’expérience de la guerre.

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Cavarero pose sur l’événement de destruction contemporain un regard analytique qu’on pourrait nommer, d’après Foucault, anatomie politique du scénario horroriste. Ce n’est pas une réflexion sur la guerre comme espace de violence entre deux armées mercenaires, ni une analyse de différents signes ou significations que la mort donne aux survivants. Il s’agit en quelque sorte « d’une microphysique du pouvoir que les appareils et les institutions mettent en jeu, mais dont le champ de validité se place en quelque sorte entre ces grands fonctionnements et les corps eux-mêmes avec leurs matérialités et leurs forces [3][3] M. Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, Paris,.... »

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Dans le jeu d’échec de la destruction contemporaine les armées n’ont pas fini d’exister mais l’on voit augmenter le nombre des gens qui font de la violence guerrière leur métier sans porter un uniforme. Il faut également ajouter les kamikazes, qui font de leur corps une arme de destruction, en même temps tueurs et victimes. Cependant que les mécanismes du pouvoir mettent en jeu des hommes et des femmes armés ou désarmés, ceux du savoir interviennent avec des catégories interprétatives du bourreau et de la victime ou avec les interprétations qui sont plutôt des descriptions du tueur et du tué. Ces mécanismes cherchent tous deux à maîtriser les différents genres de la violence actuelle dans des horizons conceptuels étroits.

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La réflexion de Cavarero sur la guerre nous engage à penser en dehors des couples bourreau/victime et tueur/tué, pour approfondir la connaissance de la figure de l’homme désarmé comme victime exemplaire des guerres contemporaines. Cavarero, à travers une référence constante à la pensée de Arendt, et à travers une confrontation avec le travail de Judith Butler [4][4] J. Butler, Vie précaire, Éditions Amsterdam, Paris,..., pense que pour comprendre la dimension politique de la destruction actuelle il faut mettre au centre la dimension ontologique et de relation de tous les individus. Chaque personne dans sa constitution et depuis sa naissance doit s’exposer aux autres ; c’est par cette exposition, qui détermine l’espace de la politique pour Arendt, que chacun est vulnérable.

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La vulnérabilité est pour Cavarero une condition ontologique liée à l’identité humaine, qui implique toujours l’autre, et qui est paradoxalement une identité relationnelle. L’exposition de cette condition identitaire peut être considérée comme une vulnérabilité à travers laquelle le corps singulier se met en relation avec les autres et peut être blessé par les autres.

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Le scénario contemporain montre son aspect horroriste en ce qu’il ne se contente pas d’insulter l’humanité en attaquant l’homme désarmé dans son état de vulnérabilité, mais il transforme le fait ontologique de l’identité de chacun qui est « rien d’autre que soi-même » en son contraire. La personne, l’être sexuel qui est unique, devient une personne sans visage et la dimension politique de relation est dépassée. La violence, globalisée à travers la formule jihadiste et la guerre contre cette formule, combattue partout, a fait découvrir de manière radicale la partie vulnérable de la vie. Il n’y a plus au monde un lieu à l’abri des opérations de cette guerre qui est sans fin et invisible, et qui se nourrit de victimes désarmées. Il n’y a plus personne qui puisse être sûr de ne pas être pris au piège de sa condition ontologique de vulnérabilité, l’homme désarmé est partout.

Notes

[1]

A. Cavarero, Orrorismo, Feltrinelli, Milan, 2007, p. 11–17. Horrorism. Naming Contemporary Violence, Columbia University Press, New York, 2008.

[2]

G. Deleuze, Logique du sens, Minuit, Paris, 1969, p. 122.

[3]

M. Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, Paris, 1975, p. 34–35.

[4]

J. Butler, Vie précaire, Éditions Amsterdam, Paris, 2005.

Titres recensés

  1. ADRIANA CAVARERO, Orrorismo, (Feltrinelli, Milan, 2007)