La ville – construction du commun

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La ville – construction du commun

parConstantin Petcoudu même auteur

Architecte et enseignant à l’Université Paris 8 et dans plusieurs écoles d’architecture. Il a co-fondé en 2001 l’atelier d’architecture autogérée, un catalyseur de micro-pratiques et micro-politiques spatiales initiées avec les usagers concernés et un réseau à géométrie variable de recherche et d’action orientées vers les mutations territoriales urbaines.

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Deux processus constitutifs de la ville

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Dans un de ses textes tardifs, Émile Benveniste propose une courte analyse linguistique des différents termes qui désignent « la cité ». En s’appuyant sur l’origine des termes latins et grecs, il constate deux processus de genèse contraires pour les terminologies autour de la cité, deux dérivations différentes, entre un terme de base et un dérivé: « on peut résumer cette confrontation de deux types de relations dans le schéma suivant :

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Dans le modèle latin, le terme primaire est celui qui qualifie l’homme en une certaine relation mutuelle, civis. Il a engendré le dérivé abstrait civitas, nom de collectivité.

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Dans le modèle grec, le terme primaire est celui de l’entité abstraite polis. Il a engendré le dérivé polites, désignant le participant humain.

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Ces deux notions, civitas et polis […], se construisent en réalité à l’inverse l’une de l’autre [1][1] Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale,... ». En s’appuyant sur des terminologies similaires présentes en d’autres langues, Benveniste conclut que « dans le vocabulaire politique des langues occidentales et de celles qui appartiennent à la même aire, c’est le modèle grec qui a prévalu […]. Il a éliminé le modèle latin, puisque c’est l’ancien dérivé secondaire civitas qui est devenu dans les langues romanes le terme primaire : fr. cité, it. città, esp. ciudad, sur lequel s’est construit le dérivé nouveau fr. citoyen, ital. cittadino, esp. ciudadano. Un binôme nouveau cité : citoyen a succédé au binôme inverse latin civis : civitas[2][2] Ibid., p. 280.. » Malgré la prépondérance linguistique actuelle du modèle cité > citoyen, la sémantique occidentale construite autour de la notion de ville a été générée à partir de deux visions contradictoires. Cette double nature semble fondamentale pour la diversité d’approches urbaines et ce double processus peut expliquer un bon nombre d’antinomies, blocages et limites d’action urbaines et politiques. Ce qu’on appelle l’échiquier politique mondial est construit comme un axe à deux extrêmes, la gauche et la droite. Ces deux polarités continuent à développer leur vision, en grande partie, à partir des priorités observées dans les deux modèles linguistiques ; l’individu ou le social, le privé ou le public. En sortant des limites strictement étymologiques, Benveniste présente, à la suite de son analyse, des phénomènes extra-linguistiques liés à ces deux polarités. Il précise ainsi que la « cité » du monde latin était fondée sur une vaste mutualité et trouve d’autres exemples, du même type, « dans les groupements, anciens ou modernes, fondés sur un rapport de mutualité entre gens de même appartenance […] : solidarités, fraternités, corporations, syndicats [3][3] Ibid., p. 278.. » Concernant le modèle dominant, il élargit son analyse et observe que « tout à l’opposé, dans le modèle grec, la donnée première est une entité, la polis. Celle-ci, corps abstrait, État, source et centre de l’autorité, existe par elle-même. […] À partir de cette notion de la polis se détermine le statut de […] celui qui est membre de la polis, qui y participe de droit, qui reçoit d’elle charges et privilèges [4][4] Ibid., p. 278-279.. »

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Un des modèles de la ville est construit « par le bas », il s’appuie sur les individus, leurs libertés, privilèges et responsabilités ; l’autre modèle de la ville est un processus « de haut en bas » à partir d’un modèle de ville et société, dirigé par le pouvoir et qui définit les droits et les lois pour ses citoyens. D’après Benveniste, c’est ce dernier modèle qui est prépondérant dans la civilisation occidentale contemporaine.

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Ce qui nous semble fondamental pour la culture occidentale, c’est la co-existence, sur un même territoire, de ces deux modèles complémentaires ; deux rapports, deux dynamiques et hiérarchies contradictoires, entre l’individu et le social. Nous pouvons retrouver les traces de cette dynamique contradictoire dans d’autres sphères, celles du pouvoir et de la démocratie, des lois et des libertés, de l’espace privé et public. Et, contrairement aux observations d’ordre linguistique de Benveniste, les deux dynamiques contradictoires entre la ville et ses habitants, entre les individus et la société, sont toujours co-existantes dans la société contemporaine, ont des dysfonctionnements et des potentialités complémentaires, souvent conflictuelles.

Les espaces polarisés : tout public/tout privé

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La vision moderniste du monde a accentué à l’extrême une vision de l’espace complètement abstrait, qu’on peut définir comme étant un espace ultra-public ; un espace imaginé et mis en œuvre par des procédures et par des usages tellement abstraits qu’il n’est plus appropriable et subjectivable par personne. Les années de reconstruction après la deuxième guerre mondiale, ainsi que la poussée économique des Trente Glorieuses, ont créé les conditions pour une immense production d’espaces abstractisés et, implicitement, d’une production de sociabilité marquée par la désappropriation spatiale. D’autres phénomènes ultérieurs, comme l’essor pris par le tourisme de masse et les technologies de communication à distance, n’ont fait que renforcer cette abstractisation du rapport à l’espace, à toutes ses échelles. Aussi, les besoins de main-d’œuvre pour un capitalisme globalisé ont généré, un peu partout dans le monde, et à partir de la même période, des villes et des quartiers en esprit moderniste, habités majoritairement par des populations immigrées. Ces populations ont vécu un sentiment encore plus fort d’extraterritorialisation en rapport à ce milieu de vie nouveau, étranger à leur culture d’origine, abstrait et promouvant une vision tout-public [5][5] Concernant ce malaise d’habiter des quartiers dortoirs....

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En s’appuyant sur les analyses de Jane Jacobs, et en dégageant les contradictions immanentes à l’espace produit par le capitalisme dans son ouvrage dédié à la production de l’espace, Henri Lefebvre dénonce très tôt ce caractère abstrait de l’espace capitaliste, qui sert d’instrument de domination. La mise en place, relativement récente, de méthodes et scénarios qui se veulent « créatifs » et « attractifs » (en proposant des Parcs Thématiques, des Zones de Renouvellement Urbain, des opérations de « City Branding », etc.) échouent souvent parce que l’espace est pensé surtout dans son aspect consumériste et ses sujets sont manipulés (par des trajets, lumières, stimuli sonores et olfactifs) pour l’utiliser dans ce sens. L’économie capitaliste produit un espace urbain désubjectivé, consumériste et abstrait : « l’espace abstrait, qui sert d’instrument à la domination, étouffe ce qui tend à naître en lui et à sortir de lui [6][6] Henri Lefebvre, La Production de l’espace, (1974),... » (Photo 1)

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Cet espace public abstractisé, de plus en plus délaissé avec le temps, a eu un effet inattendu; un éloignement généralisé par rapport au politique. Les espaces publics délaissés de leurs usages potentiels sont le signe d’un délaissement politique de la part des citoyens-habitants de ces espaces. Les plans d’urbanisme de l’époque prévoient des « grandes places », des « esplanades » et des « forums », mais concrètement, leurs usages sont limités et stéréotypés.

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Face à des dysfonctionnements de l’espace public de type moderniste, dis fonctionnements amplifiés par des conjectures économiques, nous assistons actuellement à une tendance inversée, celle d’une reprivatisation en série des anciens espaces publics. Cette privatisation spatiale, menée parallèlement à celle des services publics et des grandes entreprises d’État, pousse sans relâche vers une société individualiste. Des conflits de privatisations territoriales apparaissent entre jeunes, commerçants, habitants, promoteurs immobiliers. Les solutions proposées par les gouvernants des villes se limitent souvent, malgré des discours officiels contraires, à des barrières matérielles ou immatérielles. Dans des contextes sociaux et culturels qui empêchent le fonctionnement des espaces publics, les décideurs et concepteurs des espaces urbains se limitent à des solutions de séparation spatiale, sociale et culturelle. D’où une tendance généralisée à des projets urbains qui ne cachent plus la volonté de « gentrification », à des opérations de « résidentialisation » en masse, à des « gated communities » qui surgissent dans toutes les grandes villes du monde ; à une tendance forte ultra-individualiste. Parallèlement, les activités commerciales qui s’approprient progressivement les espaces extérieurs semblent assurer, indirectement, un fonctionnement acceptable des espaces publics. Mais ce fonctionnement assuré par l’usage commercial est limitatif et exclusif, en amplifiant sans cesse le caractère consumériste des espaces publics. Il génère une accessibilité inégale pour les différentes couches sociales et il conduit souvent à renforcer la discrimination sociale par une exclusion spatiale. Les grandes villes commerciales sont souvent complètement submergées par ce type d’espace et d’usage de l’espace public. Des jeunes populations, mais pas seulement, construisent parfois des rituels de groupe et deviennent addicted à ce type d’espace ; aujourd’hui, le consumérisme n’a plus besoin de techniques subliminales pour nous piéger dans son discours. (Photo 2)

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La rentabilisation financière de l’espace public réduit continuellement les possibilités d’existence et d’usage des autres types d’espaces : espaces interstitiels, en marge, délaissés, terrains vagues, entre-deux, espaces autogérés, tiers-espaces, espaces de voisinage, jardins partagés. C’est cette absence d’espaces permettant la germination de la vie sociale, qui est signalée périodiquement comme un élément qui peut déclencher des frustrations supplémentaires dans certains contextes territoriaux déjà mal vécus [7][7] J. Revel, op. cit., p. 69.. Malheureusement, ces espaces deviennent de plus en plus rares et ce sont surtout les espaces privatisés et consuméristes qui gagnent des mètres carrés et des clients supplémentaires chaque jour. (Photos 3 et 4)

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Cette tendance à la privatisation spatiale, inclut de manière implicite une manipulation d’éloignement politique, tendance clairement dénoncée par Rancière qui rappelle que, déjà dans l’Antiquité, des tyrans comme Pisistrate agissaient ainsi : « de sa propre poche, il avançait de l’argent aux pauvres pour qu’ils achètent des terres, à une double fin: qu’ils ne passent pas leur temps à traîner à la ville mais restent dispersés dans les campagnes ; qu’ayant ainsi une richesse à leur mesure […] et le soin de leurs affaires privées, ils n’aient ni le désir ni le loisir de s’occuper des choses communes [8][8] Jacques Rancière, Aux bords du politique, 1998, éd..... » Cette tendance manipulatrice est omniprésente dans la ville et la société actuelle; dans la publicité, notamment, mais aussi dans le monde du travail, les loisirs, la culture de masse et, de plus en plus, dans les discours de la culture « élitiste ». Si le tout public produit un affaiblissement paradoxal du politique, l’accentuation de l’individualisme et des privatisations produit des effets apolitiques encore plus accentués. (Photo 5)

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Au long de l’histoire, et en différents contextes culturels et géographiques, chacun des deux modèles de ville a pu jouer un rôle plus important que l’autre. De ce point de vue, l’urbanité européenne actuelle est marquée fortement par la période moderniste et, plus récemment, par des changements qui sont complètement contradictoires par rapport à cette période actuellement critiquée. La territorialité contemporaine est schizophrénique, coupée et tirée en deux sens opposés ; une tradition moderniste du tout-public et un phénomène palpable, mais inavoué par ceux qui le produisent, qui pousse vers une privatisation généralisée.

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La polarisation excessive vers ces deux positions, tout-public ou tout-privé, rend d’autant plus improbables les espaces ayant des statuts intermédiaires ; semi-privés et semi-publics. Ces types d’espaces, quand ils existent, dysfonctionnent dès le début et sont poussés vers une reconfiguration, en vue d’un usage privatif. Cette polarité contradictoire rend difficiles les positions intermédiaires, qui sont plus complexes et doivent combiner des éléments et tendances apparemment incompatibles. Si les extrêmes offrent des choix et des règles claires, facilement opérationnelles, les situations intermédiaires doivent être renégociées en permanence, et demandent plus d’effort et un investissement continu. Mais, c’est cette renégociation permanente qui peut faire réapparaître une dimension effacée par les deux polarités : celle du politique.

Le tissage du commun

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Est-ce que, au-delà des pôles public/privé, il y a d’autres polarités ayant un potentiel spatial, social et politique qui pourraient contribuer à la redéfinition de la ville ? Est-ce que les deux polarités fortes peuvent être utilisées pour faire apparaître une intermédiarité ?

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Une position intermédiaire, entre les extrémités du privé et du public, et qui ouvre des zones larges de réflexion et d’action, est offerte par la notion de « commun ». Ce positionnement médian s’appuie sur les deux processus constitutifs urbains, tout en les relativisant jusqu’à les rendre complémentaires et réussir ainsi à créer des compromis équilibrés, à relier et redonner sens aux deux dynamiques à la fois.

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En s’intéressant à la production d’un commun qui « permet de communiquer et d’agir ensemble [9][9] Michael Hardt et Antonio Negri, Multitude – Guerre... », Hardt et Negri précisent que cette position « s’oppose tant au public qu’au privé. […] La multitude doit se réapproprier et gérer tout ce qui est d’ordre général ou public, et le rendre commun [10][10] M. Hardt et A. Negri, op. cit., p. 245.. » Soulignons que, dans la vision de Hardt et Negri, cette position n’est pas une immanence et elle doit être réappropriée par rapport au privé, et, à la fois, par rapport au public ; le commun doit être construit collectivement. Malheureusement, ce processus, comme d’autres démarches collectives, est devenu très rare dans la société capitaliste d’aujourd’hui, étouffé par les mentalités individualistes et la méfiance généralisée envers l’autre. D’où la rareté du commun et son émergence plutôt dans des milieux éduqués et homogènes, comme celle des créateurs Open Source, de la Wikipedia et des Creatif Commons ; c’est ce que nous pouvons appeler un commun de la résistance, un commun de la niche.

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Tout en s’opposant au public et au privé, cette réappropriation représente un double processus de construction collective. Sous la pression d’un contexte politique et social actuel marqué par la disparition généralisée de repères collectifs, toute tentative de réaliser un espace politique commun, à partir de ces deux polarités contradictoires, peut paraître une utopie vouée à l’échec. Nous y voyons plutôt ce que Rancière définit comme étant « l’utopie réaliste: non pas l’utopie éclatante de l’île lointaine, du lieu qui est nulle part, mais l’utopie imperceptible qui consiste à faire coïncider deux espaces séparés [11][11] J. Rancière, op. cit., p. 30.. » Cette « utopie imperceptible », qui arrive à tisser deux espaces existants, malgré leur contradiction, tente de retourner les processus actuels, de favoriser la mise en place de modes de fonctionnement intersubjectifs et collectifs. Tout en respectant les singularités, ce processus veut garder un équilibre mobile et re-négociable, entre la subjectivité individuelle et le fonctionnement collectif. De la même manière, d’autres espaces de négociation permanente doivent être mis en place pour faire co-fonctionner des réalités hétérogènes et dissensuelles, malgré leur tendance « naturelle » de séparation. C’est ce tissage de ce qui est apparemment contradictoire qui pourra définir le politique. Comme le précise Rancière, « l’essence de la politique réside dans les modes de subjectivation dissensuels qui manifestent la différence de la société à elle-même [12][12] J. Rancière, op. cit., p. 184. ».

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Par leur ouverture à l’hétérogène, ce type de processus spatiaux doit négocier et tisser en permanence avec des données contradictoires. Et, par l’accumulation d’un savoir de négociation, il constitue des pratiques capables de transférer des modes de fonctionnement hétérogènes du spatial vers les relations intersubjectives. Le tissage du commun s’étend de l’espace vers la subjectivation.

Le commun : un processus constitutif de la ville hétérogène

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La construction du commun n’est pas un déracinement, elle ne part pas de zéro. L’ancrage spécifique dans un des pôles de départ, le privé ou le public, devrait être préservé. Cette construction du commun permet, au contraire, de tisser les deux pôles et, au-delà des contradictions, de les rendre co-opérationnels. Latour souligne, en évoquant la constitution progressive du commun: « il est assez difficile, on le comprendra sans peine, d’imaginer une vie commune en commençant par exiger de tous ceux qui aspirent à en faire partie de laisser à l’extérieur, au vestiaire, les appartenances et attachements qui les font exister [13][13] Bruno Latour, « Faktura, de la notion de réseaux à... ». La construction du commun permet la préservation des ancrages territoriaux et subjectifs, privés ou publics. Le collectif n’est pas un effacement, ni une construction complètement nouvelle non plus; le commun est un tissage du contradictoire. C’est un tissage contradictoire permettant la préservation de l’hétérogénéité.

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Où pouvons-nous construire le commun? Mettre en place le commun, entre le privé et le public, implique d’agir à une échelle spécifique, une échelle intermédiaire. Et c’est cette échelle qui disparaît aujourd’hui de nos villes ; comme le souligne Agier, ce phénomène provoque un affaiblissement humain et social inquiétant : « la fin de la ville, qui serait, selon Françoise Choay, la disparition de l’échelle intermédiaire, ou locale, serait donc aussi la fin du sujet, au sens d’un acteur ayant perdu toute chance d’agir sur le devenir social du monde qui l’entoure [14][14] Michel Agier, L’Invention de la ville – Banlieues,.... » Réinvestir l’échelle intermédiaire par un agir commun maintien un devenir actualisé de la société. Et, implicitement, de la démocratie et du politique.

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En analysant le pouvoir constituant du social, Lazzarato met en évidence deux dynamiques constitutives différentes chez Foucault et Tarde. Plus proche de nous, la vision de Foucault, pour qui « vivre en société c’est de toute façon, vivre de manière qu’il soit possible d’agir sur les actions des autres [15][15] Michel Foucault, « Le sujet et le pouvoir » [1982],... », est une vision « insuffisante parce qu’elle ne laisse à l’action que la forme de l’assujettissement ou de la résistance […] mais il n’y a pas de principe coopératif, il n’y a pas là de dynamique de coproduction [16][16] Maurizio Lazzarato, Puissance de l’invention – La psychologie.... » Et c’est cette dynamique collective, malgré les rapports contradictoires implicites, que Lazzarato souligne dans les textes de Tarde: « si la société est source de pouvoir constituant, c’est qu’une relation à double face s’installe entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent [17][17] M. Lazzarato, op. cit., p. 35.. » Cette dynamique hétérogène est même la condition pour une genèse du politique; une condition auto poïétique qui doit être gardée comme une condition permanente. Et, en absence de laquelle, le politique se réduit, par sa propre démarche limitée, à un niveau discursif et à une lutte frontale, et implicitement dominatrice. Or, nous rappelons, avec Rancière, qu’une des plus anciennes définitions de la sphère politique est celle donnée par Platon: celle de la démocratie comme bazar [18][18] J. Rancière, op. cit., p. 80..

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Construire le commun implique alors des éléments et des dynamiques hétérogènes. Pour répondre à la question: « où pouvons-nous construire le commun? », nous pensons, dans un premier lieu, aux hétérotopies introduites et décrites par Foucault: « l’hétérotopie a le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles [19][19] Michel Foucault, « Des espaces autres » [1984], in.... » Par les exemples donnés, et par les éléments d’analyse qu’il précise, nous pouvons comprendre que, pour Foucault, les hétérotopies apparaissent dans des contextes de grande échelle. Les espaces que nous avons pu initier et pratiquer avec l’Atelier d’Architecture Autogérée [20][20] L’atelier d’architecture autogérée (aaa) est une plate-forme..., sont des hétérotopies agissant à échelle locale, ils introduisent la différence et la diversité à petite échelle; ce sont des « hétérotopies locales [21][21] C. Petcou, P. Nicolas-Le Strat, D. Petrescu, N. Marchand,... », des hétérotopies agissant dans la sphère du quotidien. Ces hétérotopies locales permettent l’apparition de nouvelles pratiques politiques, à partir d’une micro-échelle locale. Dans ce sens, nous suivons Guattari qui avait souligné l’importance de cette échelle d’investissement et d’action politique: « il me paraît essentiel que s’organisent ainsi de nouvelles pratiques micro-politiques et microsociales, de nouvelles solidarités […] On pourrait m’objecter que les luttes à grande échelle ne sont pas nécessairement en synchronie avec les praxis écologiques et les micro-politiques du désir. Mais c’est là toute la question: les divers niveaux de pratique non seulement n’ont pas à être homogénéisés, raccordés les uns aux autres sous une tutelle transcendante, mais il convient de les engager dans des processus d’hétérogenèse [22][22] Felix Guattari, Les trois écologies, 1989, Paris, Galilée,.... » Le commun, son ancrage dans les micro-échelles et dans les échelles intermédiaires, rendent possible la constitution de l’hétérogène.

La démocratie du commun

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Quelle subjectivation peut apparaître à travers le commun, à travers ces espaces communs ? Quel devenir subjectif hétérogène ? Quelle politique, quelle économie et quelle démocratie du commun?

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Pour Rancière, la démocratie semble « aujourd’hui d’autant mieux assurée qu’elle est plus parfaitement dépolitisée, qu’elle n’est plus perçue comme l’objet d’un choix politique mais vécue comme un milieu ambiant, comme le milieu naturel de l’individualité postmoderne [23][23] J. Rancière, op. cit., p. 38.. » Depuis peu, cette affirmation semble être, malheureusement, datée; dans un certain nombre de pays occidentaux développés, le fonctionnement démocratique connaît des dérapages devant lesquels ni les citoyens, ni les politiciens, n’ont un vrai pouvoir d’intervention. Il s’agit d’une opacité des mécanismes de pouvoir, opacité qui se manifeste notamment à une échelle globale, ou les enjeux géo-économiques sont vitaux [24][24] Constantin Petcou, Media-polis/media-city,inTheHieroglyphics.... Un phénomène de « décroissance démocratique » semble atteindre ces sociétés dont la démocratie est devenue un milieu ambiant. Parallèlement à la multiplication des crises (environnementale, climatique, énergétique, alimentaire, économique), les citoyens des pays occidentaux s’adaptent, résignés à la crise du « milieu démocratique », comme si la démocratie était liée de manière physique et irréversible à la crise générale de notre milieu de vie actuel. S’investir dans la construction du commun, faire apparaître ainsi des espaces de subjectivation collective au niveau du quotidien, est par conséquent fondamental pour la préservation d’une société démocratique. Comme le précisent Hardt et Negri « cette production biopolitique et l’accroissement du commun qui en découle sont un des piliers sur lesquels repose aujourd’hui la possibilité de la démocratie [25][25] M. Hardt et A. Negri, op. cit., p. 10. » Dans l’autre sens, la construction du commun est impossible aussi, sans la mise en place de fonctionnements démocratiques.

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Et ce fonctionnement démocratique implique un dépassement des mentalités capitalistes de domination, et même de la mentalité collective d’un permanent mieux-être. L’économie du commun devrait être une économie démocratique. Pour se donner la possibilité de s’impliquer dans une construction du commun, nous devrions oublier l’utopie moderniste de la « croissance infinie » et du permanent « mieux-être ». Nous devons reconstruire le politique et la démocratie, par la construction collective du commun, par un « bien-être » collectif. Comme souligne Illich, aujourd’hui « l’organisation de l’économie tout entière en vue du mieux-être est l’obstacle majeur au bien-être [26][26] Ivan Illich, La Convivialité, 1973, Paris, Seuil, .... » Fonder une écologie du commun demande une interrogation radicale de l’économie de domination et de croissance infinie pour permettre la constitution d’une réelle économie du commun, au-delà des polarités oppositionnelles public/privé et à partir d’une négociation démocratique permanente des contradictions.

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Une économie incluant les contradictions est une économie de la réciprocité. En s’interrogeant sur les fondements de la société, Lazzarato fait plusieurs fois référence à Tarde, qui décrivait le progrès de la civilisation par l’effort, constamment renouvelé, de substituer la possession réciproque à la possession unilatérale : « la possession unilatérale et la possession réciproque sont intimement liées et ensemble concourent à la constitution de la société [27][27] M. Lazzarato, op. cit., p. 354.. » Et, comme le précise Tarde, « la seconde est supérieure à la première. C’est elle qui explique la formation de beaux mécanismes célestes où, par la vertu de l’attraction mutuelle, chaque point est centre. C’est elle qui explique la création de ces admirables organismes vivants dont toutes les parties sont solidaires, où tout est à la fois fin et moyen. Par elle enfin, dans les cités libres de l’Antiquité et dans les États modernes, la mutualité des services ou l’égalité des droits opèrent les prodiges de nos sciences, de nos industries, de nos arts [28][28] Gabriel Tarde, Monadologie et Sociologie, 1999, Paris,.... »

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Malheureusement, poussés par des mentalités égocentriques, nous avons perdu l’exercice de la réciprocité, du partage et du devenir collectif. Nous avons construit une société bloquée, qui nous oblige à chercher des petites libertés égoïstes à l’intérieur des structures figées dans des rapports de contradiction. Et qui nous laisse une marge de liberté très limitée, celle de choisir une quelconque liberté en tant que dominant ou dominé.

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Une écologie du commun devrait tisser avec l’« hétérogène » et avec l’« autre », tout en gardant les différences, et en incluant le temps et le devenir comme des biens communs fondamentaux. Dans ce sens, nous avons le droit (et le devoir) de nous intéresser à l’autre et de dialoguer avec lui, de construire ensemble et de partager le futur. Nous avons le droit de nous évader du cycle fermé des logiques oppositionnelles et individualistes. La ville, avec sa culture de l’autre, de la mixité et de la créativité, est un chantier où nous pouvons exercer ces droits et libertés communes.

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La ville du commun c’est un chantier pour partager l’espace, le temps et le quotidien avec l’autre. Ce chantier est construit par une logique de l’altérité associée à une logique de l’interstice. Comme nous avons pu l’analyser récemment, « les interstices urbains représentent en quelque sorte ce qui résiste encore, du moins temporairement, aux politiques foncières de l’aménagement : ils sont la métonymie de tout ce qui est encore non investi dans une métropole. C’est la réserve de « disponibilité » d’une ville. Leur qualité principale consiste notamment en leur résistance à l’homogénéisation et à l’appropriation définitive. Situés à l’opposé des espaces figés par les fonctions et les formes de propriété de la ville moderne, les délaissés urbains, les friches et les terrains vagues conservent justement « le vague », l’indéfini, l’indéterminé, l’ouverture dans la ville [29][29] cf. C. Petcou, P. Nicolas-Le Strat, D. Petrescu, N..... »

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Les espaces et les devenirs qui nous intéressent ici sont autant des espaces autres et « de l’autre », mais surtout des espaces construits et partagés « avec les autres », des altérotopies. Ce sont des espaces qui permettent de « donner au désir le moyen de s’exprimer dans le champ social », comme dirait Guattari [30][30] Félix Guattari, La Révolution moléculaire, 1977, éd..... Nous avons donc retenu cette dimension altérotopique comme une des qualités définissant les interstices urbains comme lieux privilégiés d’émergence d’une production sociale et politique de la ville – plus partagée et, potentiellement, plus démocratique.

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La ville, en tant que chantier du commun, est parfois lente et anonyme. Mais, c’est par ces chantiers du commun, qu’elle peut laisser apparaître, à travers une temporalité longue, des coexistences avec l’autre, des subjectivations collectives et des devenirs hétérogènes.

Notes

[1]

Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, vol. 2, 1974, Paris, Gallimard, p. 279.

[2]

Ibid., p. 280.

[3]

Ibid., p. 278.

[4]

Ibid., p. 278-279.

[5]

Concernant ce malaise d’habiter des quartiers dortoirs d’une main-d’œuvre dédiée à une période économique précise, voir aussi Judith Revel, Qui a peur de la banlieue ? 2008, Montrouge, Bayard, p. 68.

[6]

Henri Lefebvre, La Production de l’espace, (1974), 2000, Paris, Anthropos, p. 427.

[7]

J. Revel, op. cit., p. 69.

[8]

Jacques Rancière, Aux bords du politique, 1998, éd. La Fabrique, p. 34-35.

[9]

Michael Hardt et Antonio Negri, Multitude – Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, 2004, Paris, La Découverte, p. 9.

[10]

M. Hardt et A. Negri, op. cit., p. 245.

[11]

J. Rancière, op. cit., p. 30.

[12]

J. Rancière, op. cit., p. 184.

[13]

Bruno Latour, « Faktura, de la notion de réseaux à celle d’attachement », in Connexions – art réseaux media, A. Bureaud et N. Magnan éditeurs, 2002, Paris, ENSBA, p. 622.

[14]

Michel Agier, L’Invention de la ville – Banlieues, townships, invasions et favelas, éd. Des Archives Contemporaines, 1999, p. 53.

[15]

Michel Foucault, « Le sujet et le pouvoir » [1982], in Dits et Écrits, vol. 2, Paris, Gallimard, 2001, p. 1058.

[16]

Maurizio Lazzarato, Puissance de l’invention – La psychologie économique de Gabriel Tarde contre l’économie politique, 2002, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, p. 350.

[17]

M. Lazzarato, op. cit., p. 35.

[18]

J. Rancière, op. cit., p. 80.

[19]

Michel Foucault, « Des espaces autres » [1984], in Dits et Écrits, vol. 2, 2001, Paris, Gallimard, p. 1577.

[20]

L’atelier d’architecture autogérée (aaa) est une plate-forme collective d’actions citoyennes et de pratiques spatiales alternatives intervenant dans des contextes urbains en mutation, par des pratiques culturelles, sociales et politiques. Créé en 2001, il a fonctionné à travers un réseau inter- et extra-disciplinaire ouvert à de multiples points de vue: architectes, artistes, étudiants, chercheurs, retraités, politiques, chômeurs, militants, habitants et tous usagers concernés. Voir aussi Doina Petrescu, Anne Querrien et Constantin Petcou, « Agir urbain », in Multitudes n° 31, Paris, éd. Amsterdam, p. 14 : « Les micro-espaces aménagés par l’atelier d’architecture autogérée (aaa) à Paris démontrent qu’on peut justement forger une durabilité par le temporaire, basée sur des répétitions et des ritournelles qui permettent à la fois une continuité (donc un renforcement) et une réinstitution. Chaque fois c’est à la fois l’espace qui se réinstitue et les sujets qui se resubjectivisent dans des jardinages, des débats, des échanges, des fêtes. C’est une démocratisation continue de l’espace de proximité par « agencement jardinier », un « agir » interstitiel et biopolitique quotidien ».

[21]

C. Petcou, P. Nicolas-Le Strat, D. Petrescu, N. Marchand, F. Deck, K. Matthys, « Interstices urbains temporaires », rechercheaction dans le cadre du programme Art, Architecture, Paysage du PUCA, rapport final, mars 2008.

[22]

Felix Guattari, Les trois écologies, 1989, Paris, Galilée, p. 45-46.

[23]

J. Rancière, op. cit., p. 38.

[24]

Constantin Petcou, Media-polis/media-city,inTheHieroglyphics of space – Reading and experiencing the modern metropolis, 2002, éd. N. Leach, London and New York, Routledge, p. 281 e.s.

[25]

M. Hardt et A. Negri, op. cit., p. 10.

[26]

Ivan Illich, La Convivialité, 1973, Paris, Seuil, p. 148.

[27]

M. Lazzarato, op. cit., p. 354.

[28]

Gabriel Tarde, Monadologie et Sociologie, 1999, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, p. 85.

[29]

cf. C. Petcou, P. Nicolas-Le Strat, D. Petrescu, N. Marchand, F. Deck, K. Matthys, op. cit.

[30]

Félix Guattari, La Révolution moléculaire, 1977, éd. Recherches, p. 172-173.

Plan de l'article

  1. Deux processus constitutifs de la ville
  2. Les espaces polarisés : tout public/tout privé
  3. Le tissage du commun
  4. Le commun : un processus constitutif de la ville hétérogène
  5. La démocratie du commun