Horizons

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Vue comme la figure positive de la puissance de transformation qui met en cause les positions ontologiques, politiques et esthétiques stables, ou comme la figure tristement célèbre de la prétendue fluidité omnipotente du Léviathan immatériel de nos jours, la métamorphose – en pleine métamorphose – est devant nous, autour de nous, en nous. Elle nous interroge, nous autres philosophes, qui avons puisé depuis toujours dans sa puissance, sans pour autant nous acquitter de notre dette envers elle, ni même la reconnaître. Or, penser la métamorphose veut dire, ni plus ni moins, penser le monde : penser non pas la fameuse et redoutable mondialisation mais les conditions qui déterminent l’émergence de sa figure obsessionnelle. Penser la métamorphose signifie dès lors répondre à une exigence actuelle, voire à une urgence critique du monde dans lequel nous vivons.

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Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui la métamorphose insiste comme métaphore, par sa figure triviale – mythique, esthétique –, mais également en tant que concept pionnier des discours critiques et théoriques, de l’ontologie à l’histoire de l’art et de l’économie à la théorie politique – à la fois comme un lieu commun des discours sur le monde contemporain et comme un concept dont le potentiel analytique, l’intensité critique et la plasticité novatrice restent inédits. Le présent numéro se propose donc d’aborder la métamorphose avant tout comme objet philosophique, tout en l’utilisant comme outil conceptuel. C’est sans doute un objet paradoxal : la métamorphose est d’abord une image ou une figure, et c’est bien une figure paradoxale, figure de la transgression ou de la suspension de la figure elle-même, et par conséquent figure d’une puissance formatrice et transformatrice allant au-delà des limites de la forme figée. Les représentations de la métamorphose au sens propre, mais également la métamorphose comme dispositif ou même comme mode représentationnel sont donc d’un intérêt particulier pour le numéro. Mais cette structure complexe, voire paradoxale n’est pas moins déterminante pour le mode philosophique de la métamorphose.

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La métamorphose est présente, souvent de manière intense, dans les contextes philosophiques, même si elle n’a jamais été, pour longtemps au moins, parmi les favorites de la philosophie. Notons pour autant trois grands vecteurs philosophiques de la métamorphose : le vecteur grec, appelons-le héraclitéen, le vecteur marxiste et le vecteur nietzschéen. Ces trois vecteurs attestent l’élargissement du champ sémantique de la métamorphose au-delà de ses structures élémentaires, des transformations miraculeuses, mythiques et religieuses (qui restent toutefois déterminantes dans les grandes lignes pour la perception et les usages de la métamorphose dans l’art moderne, de Hoffmann et Blake aux surréalistes et Kafka : la métamorphose installe fermement son camp protéiforme dans le champ du savoir moderne, en proposant un de ses schèmes constitutifs. Dans ce champ élargi, la métamorphose se travestit, en apparaissant sous la forme de mutation, transformation, modification, mobilité. Ainsi, le paradigme marxiste impose la pensée de la praxis transformatrice du monde, tandis que la lignée nietzschéenne affirme à son tour la métamorphose de l’homme comme horizon « régulateur », tracé parallèlement au progrès de la pensée biologique, de Lamarck à Darwin, sans oublier le travail de Goethe sur la métamorphose. Dans cette filiation nietzschéenne précisément, depuis quelques décennies déjà, une conceptualisation et une problématisation critique du « post-humain » se fraient le chemin, visant le développement des technologies, de la génétique et la médecine, et plus généralement la marche triomphale, aux tonalités macabres, du biocapitalisme contemporain (on peut évoquer ici le travail d’Antonio Negri, de Donna Haraway, de Peter Sloterdijk ou de Bernard Stiegler).

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Toutefois, bien au-delà des évidences métamorphiques, nombre de catégories majeures et de systèmes de pensée qui ont tracé l’histoire de la philosophie moderne peuvent être vus et repensés sous l’éclairage, souvent imprévu mais toujours révélateur, de la métamorphose. Ainsi, Herbert Marcuse, dans sa thèse L’ontologie de Hegel et la théorie de l’historicité (1932), a proposé de relire le concept ontologique hégélien précisément dans une telle perspective, tandis qu’Ernst Bloch a repensé les catégories aristotéliciennes de dunamis et de matière, métamorphosées par « la gauche aristotélicienne », en tant qu’acteurs de la transformation du monde (Avicenne et la gauche aristotélicienne, 1952). Reiner Shürmann, dans Le Principe d’anarchie (1982) et, récemment, Catherine Malabou dans Le Change Heidegger (2004) ont tenté d’entendre sous l’optique de la mutation et du changement la pensée heideggérienne de l’être. Cette mise en œuvre de la métamorphose contribue sans doute à dépasser l’automatisme de sa vision comme appareillage ontologique obsolète et marginal, expulsé du mainstream philosophique. Elle encourage ainsi la tentative de révéler l’inconscient héraclitéen de l’histoire de la philosophie qui attend toujours d’être repensée sous le signe de la métamorphose.

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Cherchant à répondre à l’exigence de l’actualité du monde, le numéro tente de repérer et de mettre en relief, de mobiliser même, des tendances défricheuses de la pensée philosophique contemporaine. Ceci sous trois modes privilégiés, vus dans leurs fluctuations et dans leur transformation dynamique : la pensée du monde, l’art et la praxis politique. Les pratiques métamorphiques de l’art contemporain, qui peuvent être vues comme exemples privilégiés de la transformation du monde en cours, ainsi que comme le mode privilégié de la résistance contre cette transformation, sont d’un intérêt particulier pour ce numéro qui évoque le travail d’artistes contemporains comme Xavier Le Roy, Nadezhda Oleg Lyahova, Tacita Dean, Valie Export ou Jun Takita.

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Les textes qui composent le numéro énoncent et développent plusieurs aspects déterminants de la métamorphose, tout en la mobilisant comme outil critique. Ils gravitent autour de quelques nœuds d’intensité conceptuels : d’abord, c’est la question de la représentation et de l’image de la métamorphose. L’article de Françoise Frontisi-Ducroux « L’invention de la métamorphose » qui ouvre le numéro par une étude sur les origines de la métamorphose, sur la structuration complexe de son schème mythique et représentationnel en Grèce ancienne et sur sa « fixarion » chez Ovide, en trace les grandes lignes. Le texte d’Alena Alexandrova « Image-instant / image plastique. Métamorphoses de l’origine » propose une réflexion théorique sur les métamorphoses de ce que l’auteure appelle le « mythe de l’origine » qui tente de réduire la plasticité métamorphique immanente de la poïesis humaine. À partir d’un cas plastique, l’installation « Reflets en savon » de Nadezhda Oleg Lyahova, l’historien de l’art Angel Angelov propose une réflexion phénoménologique et iconologique en engageant les figures de Méduse et de Narcisse.

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Vient ensuite la question de la puissance métamorphique de la technique, qui s’articule dans les articles d’Alena Alexandrova, de Giovanna Zapperi et de Frédéric Neyrat, et qui se situe au centre de la relecture de Husserl proposée dans le texte d’Erich Hörl « Du déplacement technologique du sens », ainsi que dans l’entretien entre le chorégraphe Xavier Le Roy, Franz Anton Cramer et le responsable du numéro. Enfin, en relation directe avec la question de la technique, se pose le problème de la transformation de l’homme, du corps animal et humain, qui introduit la dimension biopolitique. Ce problème est le point de départ des articles de Giovanna Zapperi, « Pygmalion révisé », et de Jeanette Zwingenberger, « Les corps mutants des artistes, Bio-art », mais aussi, dans une perspective particulière, du compte rendu d’Évelyne Grossman « Les nouveaux sujets de la souffrance cérébrale » sur le livre de Catherine Malabou Les Nouveaux Blessés. Au bout de ce parcours Frédéric Neyrat pose, dans « Désintégrer. Programme philosophique », la question de ce qui ne change pas dans un monde où tout est censé changer et être échangé, pour lancer le programme d’une dés-intégration ontologique comme seule alternative au « crash test, par lequel notre civilisation globale tenterait de vérifier son indemnité en s’auto-détruisant ». Ainsi, la question nodale du monde, de la pensée du monde, de la métamorphose du monde et de la praxis transformatrice, est ouverte : c’est la question que développe Jean-Luc Nancy dans le cadre de l’entretien au centre du numéro, « La métamorphose, le monde ».

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Les liens qui se tissent, souvent inattendus, entre les textes, leurs croisements et enchevêtrements qui renforcent l’intensité et la dynamique interne du numéro, à même la diversité et l’hétérogénéité des sujets et des ordres conceptuels –, ne sauront pas trop surprendre mais sauront peut-être en retour, tel est du moins notre espoir, encourager le lecteur à s’aventurer dans ces espaces inconnus où on avance encore en tâtonnant.