Les corps mutants des artistes. Bio-art

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Les corps mutants des artistes. Bio-art

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La métamorphose, selon une définition classique, est le passage d’un état à un autre, dans un espace imaginaire. Avec le Bio-art, la métamorphose se joue dans l’espace biologique. Le corps relève d’une construction de soi dans une dimension projective. Les œuvres d’art quant à elles sont une expression culturelle et symbolique d’un moment précis.

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Comment les artistes modifient-ils la perception de notre corps et du vivant ?

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L’exposition sk-interfaces de Jens Hauser qui s’est tenue à Liverpool en 2008 [1][1] Catalogue de l’exposition de Jens Hauser, sk-interfaces,... et qui aura lieu au Luxembourg en 2009 (à Casino Contemporary Arts Center) s’apparente à un laboratoire. Les artistes ont détourné les biotechnologies actuelles pour en faire leurs nouveaux médias d’expression. Ils travaillent sur la transgénèse, la culture des tissus et des cellules, l’hybridation et la sélection végétale et animale.

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La manipulation du matériau biologique à des niveaux discrets basée sur un processus de transformation in vivo ou in vitro engendre un Art éphémère. Le statut de ses œuvres est fluctuant, se situant entre art et non-art, culture et nature. Le commissaire de l’exposition, explique que les visiteurs établissent des « connexions métonymiques entre leur corps et le biofait ». Car l’état moléculaire instaure une autre échelle, celle de la matière vivante. Les processus transformationnels et leur nature temporelle défont la notion de la figure traditionnelle ; ils ne relèvent plus de l’ordre de la représentation d’un référent, mais à celui de la présentation d’une continuité complexe. On peut se demander par quel bord cette continuité se laisse t-elle prendre ? Si l’ère du numérique et du virtuel-visuel produit de la dématérialisation, l’art biotech [2][2] Nicole C. Karafyllis, Biofakte. Versuch über den Menschen... en revanche se caractérise par « la re-matérialisation et le de-imaging (dés-imagination)».

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C’est ainsi que l’artiste Julia Reodica cultive des hymens artificiels à partir de ses propres cellules vaginales mélangées à celles du rat. L’acte créateur pose la question suivante : « Que peut-on cultiver, faire pousser à partir de soi-même ? » L’alter ego se situe au niveau de sa constitution biologique la plus élémentaire. Cette parcelle cellulaire de Reodica est un zoé, un organisme vivant, au sens de la « vie nue » des Grecs qui s’oppose au bios, la vie politiquement qualifiée [3][3] Giorgio Agamben, Homo Sacer. Le pouvoir souverain et.... Que dit cette inclusion de la zoé dans le travail de ces artistes par rapport à la polis ?

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Avec Victimless Leather, le Tissue Culture Art Project (Oron Catts et Ionat Zurr) a créé des manteaux en miniature, à base de lignées de cellules de souris et d’homme. Installés dans trois incubateurs, les tissus continuent à croître tout au long de la durée de l’exposition. Également pour des raisons éthiques concernant la protection de l’animal, le duo Art Orienté Objet (Marion Laval-Jeantet Benoît Mangin), auteur de Cultures de Peaux d’Artistes, a réalisé un manteau de fourrure à partir des peaux d’animaux tués sur les routes. Cette seconde peau, extension du corps, symbolise ici les animaux sacrifiés. Le projet sur lequel Marion Laval-Jeantet travaille actuellement consiste à s’injecter du sang de cheval rendu compatible. En tant que cobaye de ses propres investigations scientifiques, elle expérimente physiquement ce devenir-animal dont son corps constitue le laboratoire. « Le trait distinctif de la post-modernité tardive est le déplacement des catégories différenciées qui ne sont plus ni naturelles, ni culturelles, mais prises dans un entre-deux dynamique [4][4] Rosi Braidotti, « La pensée féministe nomade », in.... » Il y a ici une fusion entre espèces, qui s’expérimente à l’intérieur d’un seul sujet qui est pris comme interface d’altérité.

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Le Manteau d’Arlequin d’Orlan, pièce multi-média, est constitué par la projection de films de cellules en mouvement. Devant l’écran sont dressés un manteau en plexiglas et un bioréacteur en guise de tête, dans lequel des cellules de l’artiste, obtenues par l’intermédiaire d’une biopsie, sont mises en co-culture en temps réel avec des cellules provenant d’autres races et espèces. La rencontre multiculturelle se situerait-elle pour cette artiste, aujourd’hui, au niveau biologique ?

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Si, pour Freud, « Le Moi est avant tout un moi corporel qui n’est pas seulement un être de surface, mais la projection d’une surface [du corps] » (Le Moi et le Ça), quel est cet écran projectif de Sk-interface où la peau n’est plus une limite entre un intérieur et un extérieur, au sens de coupure? Ne s’agirait-il pas plutôt d’une interface vivante? L’artiste Kac, quant à lui, qui travaille directement avec des gènes, des protéines et de l’ADN, résume les enjeux de la façon suivante : « le transgénique démontre que les humains et les autres espèces co-évoluent d’une façon nouvelle. Il met en scène l’urgente nécessité de développer de nouveaux modèles pour penser ce changement, et appelle à une réflexion sur la différence prenant en compte les clones, les êtres transgéniques et les chimères [5][5] Eduardo Kac, « Transformation du Vivant - Mutation.... »

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On peut alors s’interroger sur l’objet de la fascination : se situe-t-il dans la manipulation des mécanismes de la vie ou dans le sentiment d’être en phase avec cette face inconnue de nous-mêmes ?

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Une autre œuvre, Light, Only Light de Jun Takita est une duplication de son cerveau, obtenu par un scanner en trois dimensions, légèrement agrandie et sur laquelle, l’artiste fait pousser une mousse transgénique bioluminescente. Interdite à cause de sa nature transgénique, l’œuvre a pu être exposée pour la première fois à Stavanger en Norvège. Installé dans l’obscurité totale, le spectateur perçoit au bout de quinze minutes, un cerveau vert d’où émane une lumière, inversant par là le processus de la photosynthèse.

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Le livre de la philosophe Beatriz Preciado est un témoignage intime sur ces pratiques. En tant qu’autocobaye, elle décrit un protocole d’intoxication volontaire à base de testostérone synthétique, observant la transformation biochimique de sa sensibilité tout en questionnant le devenir du corps à l’ère de la pharmacopornographie :« Ça me calme de penser qu’un jour, j’ai été bactérie et l’instant de survie et l’instinct de mort se confondent [6][6] Beatriz Preciado,Testo Junkie, 2008, Paris Grasset. » Sans identité sexuelle fixe, l’auteur est perpétuellement dans l’invention de soi, dans la construction d’un corps selon son vouloir, et dans l’exploration de ses limites physiques : « résidu d’une opération chimique et la matière première à partir de laquelle, s’élabore une nouvelle espèce dans la ligne toujours aléatoire de l’évolution de la vie. »

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À l’époque d’Ovide, la métamorphose se situe sur un plan imaginaire entre les dieux, l’homme et les autres règnes. La métamorphose mettait fin à une vie humaine et la tragédie consistait en cette division de la personne qui garde sa conscience humaine (mens tantum pristina mansit[7][7] Ovide, Métamorphoses, 3, 203.), tout en étant le spectateur impuissant de sa propre transformation. Les artistes du Bio-art, en revanche, interviennent directement dans l’évolution des espèces. À la différence d’une attitude scientifique observant son objet d’étude de l’extérieur,c’est-à-dire objectivement, l’artiste, lui, l’investit aussi subjectivement. L’espace imaginaire intervient ainsi directement sur le réel, le biologique. Mais quel est cet alter ego constitué d’une entité vivante ?

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Sigmund Freud interroge l’état du non-vivant qui est antérieur au vivant dans son chapitre sur la pulsion de mort : « C’est ainsi que ces cellules germinales s’opposent à la mort de la substance vivante et semblent lui assurer ce qui nous apparaît comme une immortalité potentielle, bien qu’il ne s’agisse probablement que d’un allongement du chemin qui conduit à la mort [8][8] Sigmund Freud, « Au-delà du principe du plaisir » dans.... » Cet autre temps imperceptible de la phusis qui n’est plus celui de la scansion, mais de l’immanence est symptomatique de ce Bio-art. Qu’en est-il de la dimension symbolique, de la différence sexuée, de la parenté et de la filiation lorsque les choses s’autoengendrent ? Telle est la question toujours en suspens que pose le Bio-art, question qui est aussi celle des sciences actuelles.

Notes

[1]

Catalogue de l’exposition de Jens Hauser, sk-interfaces, Fact (Foundation for Art and Creative Technology), Liverpool, University Press, 2008.

[2]

Nicole C. Karafyllis, Biofakte. Versuch über den Menschen zwischen Artefakt und Lebewesen, Paderborn, 2003.

[3]

Giorgio Agamben, Homo Sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, 1997, Paris, Seuil,p .11. Monika Bakke, « Zoe-philic Desires : Wet media art and beyond »,in Parallax, Août 2008.

[4]

Rosi Braidotti, « La pensée féministe nomade », in Multitudes, 12, Printemps 2003, p.31.

[5]

Eduardo Kac, « Transformation du Vivant - Mutation de l’Art », in Jens Hauser, ed. L’Art Biotech. Catalogue. 2003, Le Lieu Unique, Nantes, France.

[6]

Beatriz Preciado,Testo Junkie, 2008, Paris Grasset.

[7]

Ovide, Métamorphoses, 3, 203.

[8]

Sigmund Freud, « Au-delà du principe du plaisir » dans Essais de psychanalyse. trad. de l’all, 1968, Paris, éd. Payot, p.111. Merci à Jean-Jacques Tyszler de m’avoir indiqué ce passage.