Horizons

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Depuis quelques décennies déjà, nous sommes témoins de l’émergence d’une nouvelle figure du sujet, à l’autonomie radicalement réduite aussi bien dans les faits que dans les projets politiques : le nouveau sujet-consommateur semble prendre la place du sujet souverain, l’acteur central de la politique moderne. Cependant, entre le sujet-consommateur et le sujet politique, désormais démobilisé et limité à une citoyenneté formelle de plus en plus impuissante, il y a d’autres devenirs. Ce sont eux qui nous intéressent, par-delà les dénominations qui ont pu leur être provisoirement attribuées pour les rassembler dans leur diversité. D’une part, dans le Sud global, le sujet prend du sens parfois revigoré dans la vie politique, tout en frayant la voie à de nouvelles formes, souvent inédites, de la subjectivité. Ainsi, les grands mouvements migratoires qui aujourd’hui croisent les flux des capitaux : ces mouvements qui à la fois subissent et redessinent les bornages, produisent des citoyennetés différentielles de par le monde. D’autre part, les nouvelles formes de travail, de production et d’échange engagent à leur tour de nouveaux processus d’assujettissement et de subjectivation. Ni les citoyennetés morcelées, ni les cadres logistiques ne correspondent donc plus aux territoires étatiques ou nationaux. Des espaces pour l’agir politique autrefois ouverts par des luttes émergeant des cadres nationaux ont été suspendus et remplacés par les idéaux prétendument altruistes et cosmopolites de respect pour la diversité dans un « monde sans frontières », idéaux qui, allant de pair avec le capitalisme globalisé, contribuent au bout du compte à neutraliser toute forme concrète d’action collective. Les citoyennetés inégalitaires au sein de l’égalité déclarée rendent ainsi visibles les failles d’origine du projet démocratique universalisé, l’écart entre le droit et la justice, entre la politique de l’État rendue inopérante par le capitalisme sans frontières et la « politique du peuple » qui échappe à la science politique d’antan : le politique.

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Il n’est guère surprenant que les paradigmes épistémologiques du monde dans lequel nous avons grandi ne soient plus capables d’en saisir les transformations. L’insuffisance des catégories politiques modernes, dont nous saisissons aujourd’hui le caractère directif, saute aux yeux. Leur patiente déconstruction ou bien leurs altération et déplacement radicaux deviennent une nécessité constante. En fait, la recherche de nouveaux concepts a marqué toute la philosophie politique contemporaine : elle fait face à l’exigence de construire, d’inventer de nouveaux modèles cognitifs, des appareils conceptuels adéquats, tout en tentant de saisir le monde par leur biais – opération paradoxale et pourtant, sans doute, la seule qu’il nous reste à envisager. Elle demande une grande imagination politique et théorique. L’ambition de ce numéro est donc de tenter de réunir quelques-unes des propositions théoriques représentatives de la praxis conceptuelle contemporaine, venant de paradigmes philosophiques, politiques et linguistiques différents, en vue de les stimuler et même les mobiliser pour poser à nouveaux frais la question : quel sujet du politique ? Nous invitons nos lecteurs à partager cet espace polémique commun, où se sont tracées nettement des lignes de force conceptuelles et politiques, pour faire face aux impératifs critiques à l’ordre du jour – ces impératifs qui, au bout du compte, ne sauront que rassembler, malgré leurs différences irréductibles, les affirmations philosophiques singulières.

Ce numéro représente le deuxième volet du projet de Gabriela Basterra, Rada Ivekovic et Boyan Manchev Quel sujet du politique ? dont la première partie était la Journée d’études du CIPh Quel sujet du politique ?, organisée le 20 juin 2009 à la Maison Heinrich Heine à Paris, en collaboration avec Ghislaine Glasson Deschaumes et Francisco Naishtat. L’artiste visuel Florence Lazar et l’historienne de l’art Giovanna Zapperi ont été invitées à intervenir sur le thème du numéro par des moyens visuels (cf. le texte de G. Zapperi présentant le projet de F. Lazar à la fin du numéro). Nous les remercions chaleureusement de leur participation qui a enrichi ce projet collectif ; nous remercions également la conseillère artistique de Rue Descartes, Jeanette Zwingenberger, de son aide pour la réalisation de ce projet.