Scepticisme et style

Vous consultez

Scepticisme et style

1

Il y a un rapport entre le scepticisme et le style parcourant toute l’histoire de la philosophie, depuis l’apparition des courants sceptiques dans la période hellénistique jusqu’à aujourd’hui. L’importance conférée au sein du principal (et premier) de ces courants, le pyrrhonisme, aux phonai, des formules caractéristiques conçues pour contourner les critiques des adversaires et faciliter l’accès aux objectifs de la sagesse pyrrhonienne, indique en elle-même la préoccupation des philosophes sceptiques anciens de trouver un langage en conformité avec le sens non dogmatique de son orientation philosophique. La systématisation des argumentations menant à l’epoché, ou suspension d’assentiment, montre aussi chez eux un penchant stylistique, cette fois-ci se rapportant strictement à une façon spécifique de philosopher. Cette étude se centrera sur des styles associés, d’une façon ou d’une autre, à la réflexion philosophique dominée par différentes formes de scepticisme, considérant notamment les cas de Sextus Empiricus, de Francisco Sanches (ou François Sanchez, nom sous lequel il est parfois connu en France) et de Michel de Montaigne [1][1] J’insisterai ici surtout sur les deux premiers cas,....

2

Tout d’abord, on doit reconnaître qu’on ne peut pas parler du scepticisme en tant que philosophie uniforme traversant l’histoire de la philosophie dès son origine, à la période hellénistique, jusqu’au XXIe siècle, comme s’il s’agissait d’une sorte de skepsis perennis. Même si on ne se réfère qu’au scepticisme contemporain d’un point de vue synchronique, ce serait tout à fait réducteur d’ignorer et sa diversité et la pluralité des formes utilisées pour l’envisager. On ne doit donc pas amalgamer toutes les attitudes et positions philosophiques sceptiques sous une seule étiquette sous peine de mépriser la multiplicité et l’historicité du scepticisme. Il sera alors plus correct de parler de différentes sortes de scepticisme plutôt que d’en unifier le champ, en l’absorbant dans une doctrine générale, ou de traiter d’une seule de ses facettes en y englobant toutes les autres et en l’universalisant. Mais appréhender la diversité implicite au scepticisme ne doit pas nous empêcher d’essayer de saisir de possibles traits de liaison entre ses différentes formes et variantes ainsi que de chercher à établir une ou même plusieurs notions identifiables du scepticisme philosophique sans pourtant figer l’image de celui-ci dans un modèle trop réducteur.

3

Mon but dans cet article est d’apporter une contribution à ce travail d’identification. Je prétends isoler un élément dont la prise en compte n’est pas négligeable pour l’établissement d’une identité de la pratique philosophique sceptique. Ce serait vain et d’une ambition démesurée que d’essayer de cerner dans ce court article une identité générale et universelle. Mon propos s’avère bien plus modeste : contribuer, à travers une hypothèse particulière, à distinguer un élément qui puisse connoter certaines catégories de scepticisme irréductibles les unes aux autres. L’hypothèse consiste à montrer qu’il y a une attention toute particulière au style comme élément fondamental et identificateur du scepticisme en ce qui concerne trois catégories bien distinctes dans lesquelles s’inscrivent les trois auteurs mentionnés. Je considère ici comme incluses dans le scepticisme des philosophies que quelques interprètes ne jugent pas vraiment (ou constamment) sceptiques : celles de Sanches et de Montaigne. Le problème principal de ces interprétations réside fréquemment dans une conception trop restrictive du scepticisme. D’autre part, il est parfois très difficile d’étiqueter certains philosophes protéiformes comme Montaigne précisément. On peut ajouter à ceci qu’un grand penseur comme lui, ou comme, par exemple, David Hume, engendre normalement une grande pluralité d’interprétations et exige qu’on ne le réduise pas aux limites imposées par un simple étiquetage. En tout cas, selon le point de vue le plus répandu, les trois philosophes ici étudiés sont des figures fondamentales de l’histoire du scepticisme, l’une pour l’Antiquité, Sextus, et les deux autres pour la période de la Renaissance tardive, Montaigne et Sanches. Chacune de ces figures représente une conception particulière du scepticisme et une façon singulière de l’exprimer. Les trois sont aussi des écrivains très différents les uns des autres, quoiqu’il soit possible, mais non sans controverse, de les regrouper, sous le point de vue superficiel de l’expression littéraire, en deux catégories. La première est celle des polémistes, auteurs de traités et de manuels scientifiques et philosophiques, catégorie à laquelle appartiendraient Sextus et Sanches. L’autre est celle des philosophes tout à la fois grands auteurs littéraires, catégorie ici représentée par Montaigne, le fondateur du genre des Essais, mais qui pourrait inclure, parmi beaucoup d’autres, un philosophe que nous n’étudierons pas dans cet article, David Hume, lui aussi lié à la tradition essayiste.

4

Le premier auteur dont nous traitons ici est Sextus Empiricus, le fameux scholarque de l’École pyrrhonienne à l’époque impériale romaine, à qui on doit le rapport le plus complet qui nous est parvenu sur la philosophie de ce courant. Sextus est, à vrai dire, néo-pyrrhonien, sans en être le premier. Deux siècles avant lui, il y avait déjà un mouvement qu’on peut nommer néo-pyrrhonien. D’autre part, la discontinuité marque toute l’histoire du pyrrhonisme. C’est une philosophie qui, dans l’Antiquité, après un épanouissement normalement court, s’effondre plus ou moins énigmatiquement de temps en temps, pour, quelques décennies plus tard, renaître transfigurée d’une façon aussi imprévisible et mystérieuse que celle de son effondrement. Mis à part le pyrrhonisme originel et presque introuvable de Pyrrhon, philosophe oral de la tradition socratique, et peut-être mis à part aussi le pyrrhonisme de ses disciples directs, toute continuation de cette philosophie apparaît, pour ainsi dire, teintée de revivalisme, comme si une profonde nostalgie se collait à son renouvellement et à sa renaissance sous une forme métamorphosée et à son renouvellement. Si la discontinuité marque le pyrrhonisme dans son histoire à travers l’Antiquité, elle le fait aussi dans la modernité. Les ruptures, dont la principale est précisément celle qui suit son renouvellement au cours du XVIe siècle et du début du XVIIe, accompagnent l’histoire du pyrrhonisme tout au long des siècles. Ce courant paraît porter en son essence une dialectique interne tout à fait sienne qui se manifeste dans la singularité de chacun de ses avatars, dans la difficulté de sa transmission en tant que courant philosophique faisant école comme les autres philosophies de l’Antiquité et, enfin, dans la nécessité inévitable de le réinventer pour tout simplement le reprendre. Le pyrrhonisme ne sera donc que réinventable.

5

Je crois que cette spécificité pyrrhonienne est en rapport avec la difficulté qu’a le pyrrhonisme d’exprimer sa position sui generis car, entre autres, elle met en cause l’expression philosophique, tout en évitant de donner des armes à ses adversaires et ennemis. Dans toutes les principales phases de son histoire passée, le pyrrhonisme, comme j’ai essayé de le démontrer ailleurs [2][2] R. B. Romão, A « Apologia » na Balança. A Reinvenção..., s’est soucié d’incorporer l’autocontradiction dans le discours sceptique et de résoudre le problème de sa compatibilité avec la vie quotidienne. Selon mon hypothèse, cette préoccupation joue un rôle décisif dans l’évolution du pyrrhonisme et se rapporte à la recherche d’une forme susceptible de vaincre les deux objections anti-sceptiques de base (dont il y a maintes formulations et variantes) : celle de l’auto-réfutation et celle de l’apraxia. La première, une variante de la peritrope utilisée pour la première fois dans l’histoire de la philosophie ancienne par Platon contre Protagoras, consiste essentiellement à dénoncer le fait que la position sceptique implique comme conséquence qu’elle en arrive à se réfuter elle-même. L’autre dénonce la pratique insoutenable de la philosophie sceptique, c’est-à-dire l’impossibilité qu’un adepte de cette philosophie mène une vie en conformité avec ses préceptes, ses notions, ses principes et ses buts.

6

Le style philosophique de chaque phase du pyrrhonisme ancien est en rapport avec cette préoccupation et cette volonté de surmonter les difficultés exigées par ces objections.

7

Sextus représente la troisième de ces phases-là. Je réfléchirai sur son style, en focalisant sur trois de ses dimensions : celle de l’écriture proprement dite, celle de l’argumentation et celle du mode de vie. Le tout définit une attitude unique en rapport strict avec ce qu’on pourrait appeler le contenu de la philosophie qu’elle représente et avec l’évacuation des objections des adversaires de l’école sceptique.

8

Sextus nous a laissé des exposés pour ainsi dire scolaires et doctrinaires. Ses ouvrages qui nous sont parvenus constituent des espèces de manuels visant la diffusion des aspects fondamentaux de son orientation philosophique, dans lesquels la polémique avec d’autres écoles prend grande relief. Ces ouvrages couvrent tout le champ de ce qu’on entendait par philosophie à l’époque impériale romaine.

9

En les lisant, on sent toujours derrière la froideur d’un auteur de manuels, derrière le ton prétendument impersonnel appliqué à la sécheresse des raisonnements, la contention d’un talentueux écrivain cherchant à se cacher et se réprimer. Sextus semble ne pas vouloir infecter sa doctrine (ou ce qu’il présente comme telle ou comme son substitut, car son pyrrhonisme se veut adoctrinal) par la spécificité d’une écriture personnelle. Il supprime trop les signes d’un style manifeste pour qu’on ne puisse pas croire qu’il soupçonnait ou même savait en avoir un très particulier. Peut-être, sa principale singularité stylistique, d’un point de vue littéraire, réside-t-elle dans cette suppression et dans l’énorme contrôle qu’elle représente.

10

Il y a une dimension technique évidente dans l’exposition du pyrrhonisme par Sextus. Ses ouvrages constituent, comme nous l’avons dit, des espèces de manuels et de traités, redoublés de textes polémiques. En tenant compte du fait qu’un des aspects fondamentaux du scepticisme pyrrhonien de son temps réside dans la transmission de techniques argumentatives spécifiques et dans l’enseignement de l’usage précis d’un lexique particulier et de formes d’expression propres, il est tout à fait naturel que les ouvrages du scholarque de cette orientation ou voie (mots habituels pour traduire le grec agoge) philosophique dédiés à l’exposition et à la diffusion systématiques de ce qui chez elle tient lieu de corps doctrinaire insistent sur ces traits de nature technique.

11

En conformité avec le contenu de sa philosophie, il s’impose le devoir de s’exprimer d’une façon neutre et descriptive. La suppression à laquelle nous avons fait allusion plus haut entre en rapport avec cette technique expressive. Il s’agit d’une exigence tenant à la spécificité même de la voie sceptique. Le tout premier chapitre du 1er Livre des Hipotyposes Pyrrhoniennes (ou Esquisses Pyrrhoniennes) est à ce propos très éclairant. Après avoir fait sa fameuse distinction entre les trois principales orientations philosophiques, selon le critère du chercheur pour atteindre les buts poursuivis et revendiquer la vérité, il tient à faire un propos liminaire sur le scepticisme préalable à tout traitement plus long. De façon significative, ce propos porte sur la manière de s’exprimer de l’école pyrrhonienne : « En ce qui concerne la voie sceptique, nous en traiterons sous forme d’esquisse dans le présent ouvrage, en ayant tout d’abord dit ceci : de rien de ce qui sera dit nous n’assurons qu’il est complètement comme nous le disons, mais pour chaque chose nous faisons en historien un rapport conforme à ce qui nous apparaît sur le moment [3][3] S. Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, Introduction,.... »

12

Cette déclaration essentielle mise en exorde de l’exposition du scepticisme est explicite sur ce que nous pourrions nommer les contraintes programmatiques du style sextien en ce qui concerne l’écriture proprement dite qu’impose l’encadrement philosophique du néopyrrhonisme phénoméniste. On y voit comment un style obligatoirement descriptif, borné à l’étude de ce qui relève de l’ordre de la contingence et exigeant de l’écrivain un détachement par rapport à ses propres opinions et dits, afin d’éviter les écueils de l’assurance et de la force de conviction (avec leur cortège de conséquences), apparaît indissociable d’une philosophie suspensive, zététique et phénoméniste, telle que le pyrrhonisme selon Sextus.

13

On ne peut pas lire ce fragment sans y voir une attitude de mise en garde face aux éventuelles attaques des adversaires des pyrrhoniens provenant soit de maints secteurs plus ou moins clairement dogmatiques soit d’écoles ou courants proches d’un scepticisme quelconque (par exemple, les représentants de la nouvelle académie, les relativistes, les méthodiques et les empiriques).

14

À l’époque hellénistique, où jaillit le premier pyrrhonisme, et à l’époque suivante, la romaine, celle qui inclut la période de Sextus, la rivalité et la discorde entre les différentes écoles, sectes et courants philosophiques et scientifiques (stricto sensu et lato sensu) étaient de règle, engendrant combats et disputes féroces. Du reste, ce n’est que ce contexte qui nous permet de comprendre l’importance cruciale conférée par les Pyrrhoniens, au seuil de l’argumentation, à tout ce qui se rapporte à ce qu’ils nomment la diaphonia, c’est-à-dire, la dissension, le désaccord, ou la dissonance. Les Pyrrhoniens sont sensibles au désaccord entre les voix des philosophies. Leur philosophie face à ce panorama ne pouvait que se déterminer comme différente des autres, car ils ont compris qu’il y avait un fonds commun pour toutes ces écoles qui ne s’entendaient pas les unes avec les autres et que leur doctrine se détachait d’elles avec sa propre voix. Nous avons déjà évoqué plus haut la distinction tripartie entre les philosophies établie au début des Hypotyposes Pyrrhoniennes. Selon elle, la voie sceptique se distingue des deux autres parce que son sage ne cesse pas de chercher, tandis que les représentants des autres courants prétendent avoir atteint leurs buts, mettant un terme à leur recherche (soit positivement, comme le font les dogmatiques qui revendiquent avoir trouvé la vérité, soit négativement, comme le font les académiciens – ces autres sceptiques – en déclarant la vérité insaisissable). Cette distinction indique bien une démarcation entre deux façons (car les trois voies peuvent être ramenées à deux) d’envisager le rapport du chercheur avec l’objet de son investigation philosophique : « Quand on conduit une recherche sur un sujet déterminé, il s’ensuit apparemment soit qu’on fait une découverte, soit qu’on dénie avoir fait une découverte et qu’on reconnaît que la chose est insaisissable, soit qu’on continue la recherche. […] Ainsi pensent […] avoir trouvé [le vrai] ceux qu’on appelle dogmatiques, au sens propre […] ; ont soutenu qu’il concerne les choses insaisissables […] les […] académiciens ; continuent de chercher les sceptiques [4][4] S. Empiricus, op. cit., p.52-53 ; P. H., I, 1, 1-3. »

15

Il s’agit d’une attitude philosophique singulière, opposée à toutes les autres, qui ne peut qu’entraîner aussi l’adoption d’un style unique. En ce qui concerne la spécificité de ce style face à l’ambiance des controverses et polémiques philosophiques, je voulais d’abord paraphraser le titre du célèbre ouvrage pacifiste de Romain Rolland (ouvrage qui, du reste, n’a rien à voir avec tout cela) – Au-dessus de la mêlée – pour désigner la position pyrrhonienne face au panorama de conflictualité entre les écoles philosophiques du temps de Sextus. Mais l’application de cette désignation serait imprécise dans ce cas-ci. Les pyrrhoniens descendaient dans l’arène. Ils n’hésitaient pas à critiquer les autres philosophies. Sous un certain point de vue, ils se mêlaient donc aux autres. Ils le faisaient, cependant, d’une manière particulière. S’ils ne se plaçaient pas au-dessus des polémiques, ils polémiquaient en se situant en dehors de la conception philosophique qui, selon eux, conduisait obligatoirement les autres courants à entreprendre de violentes batailles philosophiques. S’ils n’adoptaient pas, à la rigueur, une position « au-dessus de la mêlée », ils s’en mettaient en dehors tout en continuant à débattre avec les représentants des philosophies rivales.

16

Le pyrrhonisme sextien se détache des autres orientations et des écoles philosophiques de son temps par son refus de rentrer dans les dissensions, par son refus d’un sectarisme, indissociable de l’originalité de son positionnement philosophique et par sa volonté d’éliminer chez ses philosophes les ressorts provocateurs de guerres philosophiques. Le pyrrhonien certes débat avec les autres et donc semble entrer en polémique. Mais s’il le fait, il procède d’une façon paradoxale, car, comme le dira plus tard Montaigne, « ils [les pyrrhoniens] débattent d’une bien molle façon [5][5] Montaigne, Essais, II, 12, 503A. Je cite ici Montaigne... ». Abandonnant l’assurance d’avoir trouvé la vérité avec tout le cortège de ses conséquences troublantes et conflictuelles, incluant la présomption et la précipitation, ils adoptent un art de discuter (lequel s’approche par bien des aspects du futur « art de conférer » montaignien [6][6] Voir à ce sujet : R. B. Romão, « A arte de pirronizar...) en conformité avec la tranquillité d’âme que leur suspension d’assentiment supporte.Tout l’éventail d’avatars de la figure de l’auto-suppression, y compris l’auto-ironie, la neutralité des rapports faits en historien, l’usage de formules restrictives, douteuses et ouvertes, marquent le ton du discours sceptique et s’avère inséparable de son style argumentatif. L’utilisation disciplinée du répertoire systématisé des tropes se fait en harmonie avec le sens de ce discours accomplissant le programme de la skepsis annoncé par Sextus dans le 1er Livre des Esquisses Pyrrhoniennes. Comme il l’écrit : « Le scepticisme est la faculté de mettre face à face les choses qui apparaissent aussi bien que celles qui sont pensées, de quelque manière que ce soit, capacité par laquelle, du fait de la force égale qu’il y a dans les objets et les raisonnements opposés, nous arrivons d’abord à la suspension de l’assentiment, et après cela à la tranquillité [7][7] S. Empiricus, op. cit., p.56-57 ; P. H., I, 4, 8.. »

17

Cette faculté antithétique à laquelle s’identifie la skepsis sextienne constitue la pratique par élection de la figure de l’auto-suppression. Le pyrrhonien, dans les débats, s’efface ainsi devant les pôles des oppositions qu’il facilite ou qu’il présente, ne prenant jamais de parti. Les ouvrages de Sextus témoignent bien de l’usage extensif de cette « faculté », laquelle fonctionne comme un facteur déterminant du style de l’écrivain, dans lequel convergent une singularité littéraire, une façon particulière d’employer l’argumentation dans les débats philosophiques et un mode de vie découlant du positionnement ainsi défini, car l’epoché dérive d’elle, de la même façon qu’elle-même précède l’ataraxie [8][8] Voir à ce sujet : R. B. Romão, « O Conceito de Ataraxia....

18

Que le rapport transmis par Sextus à la postérité, un des monuments philosophiques du monde ancien, ait été en même temps qu’un des ensembles de textes les plus complets parvenus jusqu’à nous sur une des phases de cette philosophie hellénistique spécifique, un très précieux dépôt de témoignages sur les autres philosophies, cela est dû à la configuration particulière du style de l’auteur, laquelle, comme nous avons essayé de le montrer, s’avère indissociablement liée à son orientation philosophique.

19

Je dois ici insister sur le fait que la philosophie sextienne ne correspond qu’à une seule des phases du pyrrhonisme ancien. Il y aura peut-être, parmi d’autres liens, celui des affinités de style qui les rattache toutes les unes aux autres. Toutefois, les fragments de Timon et quelques témoignages sur Énésidème, par exemple, semblent d’emblée pouvoir sinon contredire, du moins mettre en doute ce partage de traits d’union stylistique. L’affinité de style dont je parle ici, pourtant, est enfouie à un niveau plus profond que celui de l’examen d’aspects communs de l’écriture, puisqu’elle concerne en grande partie une posture philosophique que la figure de l’auto-suppresion, en rapport avec l’assimilation dialectique du renversement, détermine. C’est sur cette figure que cette posture-là prendra essor et se développera.

20

Même si l’on tient compte des entrecroisements récurrents (soit qui rapprochent soit qui éloignent) des deux courants principaux du scepticisme ancien, le pyrrhonisme et la Nouvelle Académie, au long de leurs sinueux itinéraires historiques, l’affinité de style entre eux, comme je viens de l’analyser, n’est peut-être pas si parfaite qu’une analyse strictement historico-philosophique pourrait le laisser croire.

21

Curieusement les deux plus grands protagonistes du renouveau du scepticisme ancien au seuil de la modernité, plus précisément à la période qu’on peut qualifier de moment maniériste de l’histoire du scepticisme, Montaigne et Sanches, l’ont, chacun à sa façon, réinventé, assimilant et fondant maintes caractéristiques des deux courants. Et pourtant leurs conceptions du scepticisme et leurs philosophies (malgré quelques autres traits en commun) ne pourraient pas être plus différentes qu’elles ne le sont l’une de l’autre [9][9] Cf. : R. B. Romão, « Le style philosophique du Quod....

En ce qui concerne proprement le style littéraire des deux auteurs, le contraste est si évident qu’il nous suffira ici pour le montrer d’évoquer brièvement quelques-unes de ses facettes. Tout d’abord, la riche variété de l’écriture polymorphe du philosophe français n’est comparable qu’à l’uniformité de celle néo-latine du portugais. Celui-ci, même dans les ouvrages les plus techniques, soit médicaux soit consistant en des commentaires philosophiques, révèle toujours une façon d’écrire facilement identifiable par sa syntaxe relativement simple, son ton direct et sec, sa vigueur, son usage et parfois son abus des interrogations, son recours à un vocabulaire précis bien que limité, son langage souvent néo-scolastique et son ton doctoral. Ses écrits, tous les deux imprimés de son vivant (Carmen de Cometa anni M.D.LXXVII, publié en 1578 et le Quod Nihil Scitur, publié en 1581 [10][10] Une réédition du Quod Nihil Scitur a été publiée à...) comme ceux publiés à titre posthume se montrent, dans un certain sens, très respectueux des normes d’écriture et des conventions éditoriales et typographiques de l’époque. Et ceci est extrêmement significatif et curieux car ce sont ses textes (le premier d’eux en vers) de caractère le plus libre et les seuls (mis à part sa lettre à Clavius, restée inédite jusqu’au XXe siècle) de nature non didactique ou universitaire. Il est en revanche bien connu que Montaigne, tout en possédant une ample familiarité avec les usages, conventions et normes typographiques et éditoriales de son temps, les emploie selon son humeur, les distord à sa convenance, les dévoie avec imagination, les enrichit, pour ainsi dire, de sons enharmoniques, les recrée et en invente de nouveaux. Enfin, il se joue d’eux et joue avec eux en créateur. Sanches les envisage en tant qu’utilisateur, afin de parvenir à ses buts de docteur en médecine, de professeur et de polémiste. Parfois, il tombe dans la pédanterie, caractéristique abhorrée par Montaigne, lequel ne l’utilisait qu’avec ironie et que pour s’en moquer.

Cela ne veut pas dire que Sanches ne soit pas un très bon écrivain néo-latin (qui, de plus, montre qu’il possède une formation solide tant scientifique et médicale qu’humaniste, quoique dans ce champ, faisant preuve d’une culture infiniment plus limitée que celle de Montaigne, lequel, en revanche comme on l’a vu, ne se distingue pas, du moins pas autant que son confrère sceptique, par son érudition scholastique) et qu’il n’ait pas un style original, qui n’appartienne qu’à lui. Mais il lui manque l’inépuisable richesse stylistique de Montaigne.

Il nous paraît séduisant ici de recourir à la célèbre contreposition établie par Isaiah Berlin, en s’inspirant d’un vers d’Archiloque, entre les penseurs « hérissons », qui tendent à comprendre les choses selon une perspective centrale unificatrice et systématique, et les penseurs « renards », qui poursuivent selon une forme diffuse et variée de multiples buts au moyen de perspectives divergentes [11][11] Cf. I. Berlin, The Hedgehog and the Fox : An Essay..., pour qualifier le contraste, philosophique et stylistique, entre nos deux auteurs. Tâche d’autant plus simple et facile que Berlin présente d’emblée Montaigne comme un de ses neuf exemples de renards !

La dichotomie, prise en soi et à la lettre, s’avère discutable et sujette à controverse et par ses limitations et par la vision réductrice que son application concrète peut impliquer. Elle semble cependant posséder une valeur heuristique potentielle en ce qui concerne le cas spécifique du style sceptique de nos deux auteurs, quoique même là, elle doive être acceptée cum grano salis.

En ce qui concerne Sanches, il est vrai qu’il y a une tendance uniformisatrice ainsi que des traits caractéristiques apparemment homogénéisants très accentués dans toute sa production philosophique (mais qui ne révèlent leur force et leur splendeur que dans son chef-d’œuvre, le Quod Nihil Scitur), soit au niveau de son écriture soit au niveau conceptuel, englobant ses préoccupations épistémologiques associées à ses choix méthodiques. Mais il est aussi indéniable que sa conception d’un scepticisme phénoméniste essentiellement zététique à racine éclectique comme sa pratique d’un discours approprié à cette même conception contrarient toute lecture de son œuvre en y faisant se déployer une systématisation de base unilatérale. Ce type de lectures s’effondrera donc obligatoirement. Mais on peut suggérer qu’au niveau spécifique de l’écriture de Sanches (et notamment du Quod Nihil Scitur), il ne reste qu’un propos dominant qui en régit une organisation ordonnée et concentrée dans la visée exclusive d’atteindre son but. Ce propos dominant est évident dans le Quod Nihil Scitur comme « le dessein de proscrire toute sorte de dogmatisme en philosophie [12][12] Romão, « Le style … », p.38. », établissant un discours éristique. Nous entendons celui-ci comme comprenant tout un système de procédés argumentatifs et rhétoriques visant tous les adversaires de la skepsis (telle que l’auteur la définit au début de son ouvrage [13][13] Cf. F. Sanchez, Il n’est science de rien (Quod nihil...), en général, et non seulement un groupe déterminé d’antagonistes, comme il arrive dans le cas des polémiques (le discours de Sanches dans le Quod Nihil Scitur englobe toutes les polémiques qu’il y poursuit [14][14] Voir, au sujet de cette acception particulière d’éristique,...). Il s’agit d’un discours qui s’appuie sur la base d’une conception de la philosophie sceptique que nous avons ailleurs qualifiée de « transparadoxale », car « elle donne à voir une attitude qui, se nourrissant d’un régime paradoxal, cherche à le dépasser et même à le surmonter [15][15] Romão, « Le style … », p.41. ». C’est cette conception qui explique en particulier la posture d’inscience assumée par Sanches au Quod Nihil Scitur dès son début et témoignée par l’insistance avec laquelle il parsème tout ce texte du refrain « qu’on ne sait rien » ou de formules qui en relèvent. Dans ces formules, Sanches fait « appel à un langage qui part de la présupposition de la conscience du paradoxe sémantique associé [16][16] Ibidem. Cette conception transparadoxale de l’attitude... ». En ce qui concerne Montaigne, et plus concrètement son style philosophique, on doit, en revanche, nuancer sa classification comme « renard » dans la terminologie de Berlin. Le style de Montaigne est indéniablement polymorphe et protéiforme et la perspective d’une réinvention du pyrrhonisme qui, comme une clé universelle, travaille l’exercice de son jugement tout au long des Essais ne peut jamais être assimilée à une tendance à faire système. Toutefois, on ne devra ni mépriser la mise en œuvre à travers son livre de quelques principes configurateurs de la philosophie qui s’y esquissent (tels que la constance de son jugement s’essayant – ainsi que ses conséquences – ou son dessein particulier de se peindre), ni ignorer la forte identité (et identifiabilité) philosophique que l’écriture montaignienne établit dans les Essais.

La réinvention du pyrrhonisme menée à terme par Montaigne, et exemplairement exposée dans l’Apologie de Raimond Sebond, non seulement s’accorde parfaitement avec les richesses polyphoniques de son style varié mais semble même inextricablement liée à lui. Ses réflexions autour du langage pyrrhonien et de ses formules caractéristiques, ainsi que sa trouvaille de l’interrogation « Que sais-je ? [17][17] II, 12, 527 B. » (dont les équivalents chez Sextus et chez Sanches sont respectivement « epecho » et « Quid ? ») et son développement d’une écriture en conformité avec elle et son sens, sont trop connus pour que nous les ressassions ici [18][18] J’ai traité ce thème dans Romão, A « Apologia » na....

Nous ne devons tout de même pas oublier d’ajouter que la perfection du style philosophique de Montaigne avec toute sa complexité va beaucoup plus loin, que ce soit dans l’approfondissement d’une voie propre à l’expression philosophique liée à toute la panoplie de problèmes que soulève l’écriture sceptique, ou dans l’exploration de toutes ses applications aux sujets et objets les plus divers, tandis que Sextus ou Sanches n’allaient dans la recherche d’un style approprié aux problèmes spécifiques avec lesquels ils se confrontaient. Toutefois, malgré certains traits et préoccupations communs qui les rapprochent, les styles de ces trois auteurs aussi bien que leurs conceptions du scepticisme sont assez divergents et singuliers pour qu’on les juge irréductibles les uns par rapport aux autres.

Notes

[1]

J’insisterai ici surtout sur les deux premiers cas, en ne réservant au traitement du troisième que l’espace suffisant pour établir la démarcation avec les autres, pour trois raisons principales. En premier lieu, les études sur le rapport entre scepticisme et style chez Montaigne, envisagé sous les points de vue les plus différents, sont très abondants et trop connus pour qu’on puisse ajouter quelque chose de nouveau sur le sujet en deux ou trois pages. Le sujet est aussi d’une complexité telle qu’il exige maintes explications préliminaires, une vaste contextualisation et de longs développements pour qu’il soit convenablement traité. D’autre part, j’ai déjà traité cette partie dans d’autres publications, que je citerai dans les notes. Je tiens pourtant à inclure quelques courtes observations sur le cas de Montaigne car sa comparaison avec les autres cas permet de les éclairer.

[2]

R. B. Romão, A « Apologia » na Balança. A Reinvenção do Pirronismo na Apologia de Raimundo Sabunde de Michel de Montaigne, 2007, Imprensa Nacional, Lisboa, p. 309-388.

[3]

S. Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, Introduction, traduction et commentaires par P. Pellegrin, 1997, Seuil, Paris, p.52-53. En ce qui concerne Sextus, je donne aussi les références selon le système habituel pour citer cet auteur avec le sigle traditionnel de l’ouvrage, son livre, son chapitre et son paragraphe. Dans ce cas, P. H., I, 1, 4.

[4]

S. Empiricus, op. cit., p.52-53 ; P. H., I, 1, 1-3.

[5]

Montaigne, Essais, II, 12, 503A. Je cite ici Montaigne selon l’édition dite Villey-Saulnier (Les Essais de Michel de Montaigne, édition conforme au texte de l’Exemplaire de Bordeaux par Pierre Villey, rééditée sous la direction et avec une préface de V.-L. Saulnier, 2 vols., 1965, Presses Universitaires de France, Paris) en conformité avec les normes habituelles pour faire référence à cette édition (la plus communément choisie par la plupart des auteurs des études sur Montaigne depuis la publication en 1981 de la Concordance des Essais de Montaigne préparée par R. Leake, laquelle adopte cette édition comme celle de référence), nommant d’abord le Livre des Essais en chiffres romains, et ensuite le chapitre et la page en chiffres arabes, avec le signalement de la couche textuelle, A correspondant à la couche de 1580, B à celle de 1588 et C à celle de 1592.

[6]

Voir à ce sujet : R. B. Romão, « A arte de pirronizar », in Philosophica, n° 14, 1999, FCUL, Lisboa, p.133-145.

[7]

S. Empiricus, op. cit., p.56-57 ; P. H., I, 4, 8.

[8]

Voir à ce sujet : R. B. Romão, « O Conceito de Ataraxia nos Pirrónicos Antigos e na “Apologia de Raimundo Sabunde” », in R. B. Romão (org.), O Cepticismo e Montaigne, 2003, UBI, Covilhã, p. 39-58.

[9]

Cf. : R. B. Romão, « Le style philosophique du Quod nihil scitur de Francisco Sanches », in B. Curatolo/J. Poirier (dir.), Le Style des Philosophes, 2007, Éditions Universitaires de Dijon & Presses Universitaires de Franche-Comté, Dijon/Besançon, p. 41-42 ; R. B. Romão, Quid ? Estudos sobre Francisco Sanches,2003, Campo das Letras, Porto, p. 10-12.

[10]

Une réédition du Quod Nihil Scitur a été publiée à Francfort-sur-le-Main en 1618 sous le titre De multum nobili et prima universali scientia Quod nihil scitur, édition importante en raison de sa diffusion et de sa très probable lecture par Descartes, mais tout indique qu’elle a été une édition pirate.

[11]

Cf. I. Berlin, The Hedgehog and the Fox : An Essay on Tolstoy’s View of History, Simon and Schuster, New York, p.1-2.

[12]

Romão, « Le style … », p.38.

[13]

Cf. F. Sanchez, Il n’est science de rien (Quod nihil scitur), Édition critique latin-français, texte établi et traduit par A. Comparot, 1984, Kincksieck, Paris, p.22-23.

[14]

Voir, au sujet de cette acception particulière d’éristique, Romão, Quid ? …, p.37-43.

[15]

Romão, « Le style … », p.41.

[16]

Ibidem. Cette conception transparadoxale de l’attitude sceptique renvoie à ce que, ailleurs, j’appelle « réflexion péritropique », cf. Romão, Quid ? …, passim.

[17]

II, 12, 527 B.

[18]

J’ai traité ce thème dans Romão, A « Apologia » na Balança…, p. 451-503.