Avant-gardes. Retours et détours

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Avant-gardes. Retours et détours

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L des es avant-productions gardes se spécifiques, sont illustrées au dans nombre des pratiques desquelles de figurent rupture, à autant nos yeux que dans Les Demoiselles d’Avignon de Pablo Picasso, Carré noir de Kazimir Malevitch, Compositions de Vassily Kandinsky, Fontaine de Marcel Duchamp, etc. Sur un plan artistique et politique, elles ont violemment rejeté le sens commun et le consensus bourgeois; en même temps elles ne sont pas restées longtemps étrangères aux valeurs du marché, ni aux craintes qu’exprimait Clement Greenberg lorsqu’il redoutait qu’elles ne se laissent séduire par les attraits du kitsh et de la marchandise [1][1] Clement Greenberg, «Kitsch et avant-garde», in Art.... C’est ce qui justifie, à rebours, l’opinion sévère de Roland Barthes, en 1956: «complice de la bourgeoisie, l’avant-garde exerce une violence esthétique ou éthique, mais non politique, non révolutionnaire contre l’ordre social, qu’en réalité elle consolide [2][2] Cité par Antoine Compagnon dans Les Antimodernes. De...

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En réalité, au moment où Barthes écrivait ces lignes, les avant-gardes historiques étaient déjà entrées dans leur période de déclin: les derniers surréalistes sont devenus des classiques, le constructivisme ne tardera pas à céder sa niche urbaniste aux artistes du Pop art, et l’élan des premières avant-gardes à se briser devant le réel de la marchandise, même si l’on en voit renaître le nom, au même moment, et les tentatives d’une nouvelle définition. Comment la radicalité des avant-gardes, dans leur volonté d’en finir avec l’art et avec le fossé qui sépare l’art de la vie, a-t-elle débouché sur une problématique généralisée de la définition, du point de vue théorique, critique et artistique? Où se situe, à cet égard, l’articulation qui les fait basculer dans le passé, au bénéfice d’un art qui en prolonge les héritages sur le mode de répétitions sans conséquences, en les mariant à un régime de communauté sans exclusive dont les contours sont aujourd’hui ceux du «contemporain»? On peut avoir de bonnes raisons de penser que ces questions sont au cœur des ambiguïtés qui marquent l’art et le statut de l’art aujourd’hui, entre les conditions qui ont vu se dissoudre la radicalité des avant-gardes et une globalité qui tend de plus en plus à confondre l’art, la culture et la marchandise.

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Faut-il y voir le sens de la fin proclamée des avant-gardes et leur signification historique ? L’inauguration du réseau international de recherches sur l’avant-garde et le modernisme en Europe dont les activités ont débuté avec le colloque de Gend en mai 2008 en apporte-t-elle la confirmation? Une question, pour ne pas dire une autre inquiétude, consisterait à se demander si l’intérêt que l’on porte aux avant-gardes ne signerait pas tout simplement leur entrée définitive dans l’histoire.

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Ces questions, il était difficile de ne pas se les poser, au moment de rassembler les textes qui composent le présent numéro. Si toutefois elles doivent avoir leur place dans Rue Descartes, ce ne peut être qu’afin d’y introduire le type de doute que le célèbre philosophe français a su si bien instiller dans l’horizon des certitudes les mieux établies. L’art est pris depuis longtemps, maintenant, entre ses ambitions d’autonomie, sa légitimité propre, les attentes individuelles ou sociales qu’il fonde ou justifie et le jeu des intérêts auxquels il se prête inévitablement, symboliquement et matériellement. Les avant-gardes ont initialement voulu en finir avec les contradictions dans lesquelles les sociétés modernes les avaient enfermées. Les utopies qui se laissent parfois entrevoir dans l’art ou dans la critique, ne sont pas sans rappeler ces velléités. Il n’est pas interdit de penser qu’elles ont valeur de symptôme, et qu’une réflexion appropriée serait de nature à en clarifier le sens. L’ensemble que nous présentons au lecteur voudrait y contribuer à sa manière, en s’attachant à en saisir les contours, dans un contexte dont nul ne doutera qu’il a changé et qu’il pose à nouveaux frais les questions auxquelles les avant-gardes avaient entrepris d’apporter une réponse, sans toutefois imaginer qu’elles pourraient donner un nouvel essor à ce qu’elles entendaient conjurer.

Notes

[1]

Clement Greenberg, «Kitsch et avant-garde», in Art et culture, trad., Paris, Macula.

[2]

Cité par Antoine Compagnon dans Les Antimodernes. De Joseph de Maistre à Roland Barthes, 2005, Gallimard, p. 421; d’après Roland Barthes « À l’avant-garde de quel théâtre ? », 1956 / R.Barthes. Essais critiques, 1991, Paris, Éditions du Seuil.