Comment peut-on être philosophe... au Brésil?

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Comment peut-on être philosophe…au Brésil?

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Qu’est-ce qu’une philosophie nationale ? Qu’est-ce que le « nouveau » en philosophie ? Ces questions que pose Stanley Cavell pour le domaine nord-américain pourraient tout aussi bien être posées pour le Brésil [1][1] Stanley Cavell, Qu’est-ce que la philosophie américaine?...…Pour le Brésil, plus que pour la France ou l’Allemagne, du fait de raisons historiques apparemment évidentes, mais qui mériteraient elles-aussi d’être interrogées. Nous voilà d’emblée au cœur du sujet. Celui du rapport avec la tradition européenne, telle que le Brésil l’a pensé, dans un mouvement d’assimilation, d’absorption, mais aussi de dévoration, selon l’esprit du fameux mouvement anthropophage impulsé par Oswald de Andrade au début du siècle précédent.

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Une partie de la problématique qui traverse ce numéro pourrait être celle de ces reconfigurations, qui s’articulent à partir d’une perspective (d’un perspectivisme) de nature anthropologique. À la suite d’un Viveiros de Castro qui souligne à quel point l’anthropologie des indiens peut nous aider à « mettre en perspective nos certitudes à nous, sur ce qu’est l’altérité, sur ce qu’est un point de vue, sur ce qu’est la culture [2][2] Voir l’article de Peter Pál Pelbart dont est tirée... », une partie de l’effort qui caractérise la réflexion philosophique brésilienne consiste dans ce travail d’appropriation d’auteurs et de thèmes exogènes, et elle prend la forme, dans sa version la plus radicale, d’une véritable décolonisation de la pensée[3][3] Eduardo Viveiros de Castro, Métaphysiques cannibales,....

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Et s’il nous revenait, à nous aussi, humblement, d’accompagner ce mouvement ? Certes, on ne saurait oublier le rôle de la mission française à l’Université de São Paulo, le travail de Gérard Lebrun [4][4] auquel nous faisons une place dans ce numéro en publiant..., qui a occupé la chaire de Gilles Gaston Granger, le fait que Michel Foucault était au Brésil (et pas seulement à São Paulo), lorsqu’il rédigea Les Mots et les choses[5][5] Ce fut en outre à Rio de Janeiro qu’il a fait entendre..., et qu’il engagea un débat avec le même Lebrun. Même si, aujourd’hui, la philosophie brésilienne est moins largement tournée vers l’Europe, on est frappé par la présence et l’importance de figures notables de la philosophie européenne contemporaine, allemande, française et italienne notamment, d’Hannah Arendt, de Jürgen Habermas, de Gilles Deleuze, de Michel Foucault, de Toni Negri, de Giorgio Agamben, etc… Il y aurait grand intérêt à comprendre les « usages brésiliens » de ces auteurs, au regard des enjeux actuels [6][6] C’est un peu le sens de l’article d’André Duarte, appliqué.... Notre souci, en proposant ce numéro, est autrement plus modeste.

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Précisons tout d’abord, s’il était besoin, qu’il ne vise aucunement l’exhaustivité ; il ne prétend donc pas représenter tous les courants de la philosophie brésilienne contemporaine, mais seulement illustrer certaines tendances, pour l’essentiel celles de la philosophie politique et de l’esthétique. Ce parti-pris arbitraire, donc contestable, n’ignore pas pour autant pas ce qu’il omet. On signalera ainsi la vitalité des études brésiliennes en histoire de la philosophie, et le rôle que jouent certaines grandes figures [7][7] On songe notamment à Bento Prado (†), Balthazar Barboza... ; en philosophie du langage et en philosophie analytique, plus particulièrement autour de Wittgenstein (dans le sillage de la Société de Philosophie Analytique, mais pas uniquement [8][8] Luiz Henquique Lopes dos Santos, « A essencia da proposição...) ; dans le domaine des études kantiennes, dont l’importance est attestée par l’organisation à São Paulo du Xe Congrès international sur Kant en 2005 par Ricardo Terra ; en phénoménologie, même si curieusement, certains travaux sont liés à une forme d’esprit anti-phénoménologique inspiré par Gérard Lebrun (et avec lui, par Michel Foucault [9][9] Voir notamment Carlos A. Ribeiro de Moura, Crítica...). Le même Lebrun, d’ailleurs, dont le Kant et la fin de la métaphysique a inspiré des recherches sur les classiques (on pense aux ouvrages de Rubens Torres Filho et de Maria Cacciola respectivement sur Fichte et Schopenhauer) qui ont exploité le partage entre philosophie et vie, la philosophie n’étant plus comprise comme une ontologie du vécu, mais comme une analyse des significations tournée contre toutes les formes de dogmatisme pré et post-kantiens. Cette tendance, encore vivante, occupe aujourd’hui le terrain avec d’autres orientations, notamment dans le domaine des études kantiennes ou inspirées par le kantisme, visant à trouver une base normativo-rationnelle à l’action comme c’est le cas chez Habermas dont les emplois au Brésil sont nombreux et variés [10][10] Voir dans ce numéro l’article de Rurion Melo..

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Un nouveau scénario commence ainsi à s’esquisser : histoire de la philosophie et réflexion philosophique sur l’actualité se nourrissent l’une l’autre même si, parfois, une telle réciprocité est niée des deux côtés. Cette vitalité de la réflexion philosophique brésilienne prise dans son ensemble est attestée par la dernière réunion de l’Association nationale des études supérieures en philosophie (ANPOF), qui s’est tenue à Curitiba, Paraná, cette année. Plus de deux mille communications y ont été présentées. Avec 42 programmes d’études supérieures dans toutes les régions du Brésil et 54 groupes de travail centrés la plupart du temps autour d’un auteur appartenant à l’histoire de la philosophie, l’ANPOF possède un réseau de chercheurs sans équivalent sur le continent. Dans le cadre de ce congrès, on remarque que la plus grande partie des communications présentées en dehors de ces groupes spécifiques de travail a été consacrée à Kant, à Nietzsche et à Foucault (chacun représentant respectivement 75, 48 et 45 communications).

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Quel sont les avantages qualitatifs de cette progressive massification de la recherche philosophique dans un pays de portée continentale comme le Brésil ? En vérité, la question mérite d’être posée à rebours. Dans une bonne mesure, l’expansion récente des études philosophiques au Brésil est le résultat d’une politique d’État visant à élargir l’accès à l’université de secteurs de la population qui étaient tenus à distance jusque-là. Cette expansion n’a cependant été possible que dans la mesure où des centres d’excellence déjà existants ont pu former des docteurs, des chercheurs, et, finalement, de nouveaux enseignants qualifiés pour mettre en place des nouvelles structures de cours. C’est sur ces centres qu’il faut tourner son attention si l’on veut identifier les lignes de forces les plus originales qui traversent la réflexion philosophique brésilienne contemporaine. Comme le montre Marcelo Carvalho dans ce même numéro, le Brésil s’efforce de relever de nouveaux défis qui –on s’excuse d’y insister– sont de dimension continentale : par exemple, comment faire émerger d’un pays socialement et culturellement très hétérogène un projet unitaire sur le plan pédagogique ? Comment penser une politique nationale pour l’éducation, y compris pour la philosophie redevenue discipline obligatoire au lycée depuis quelques années ?

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Dans son article, l’on pourrait qualifier d’anthropologie philosophique, Peter Pál Pelbart met en évidence, à la suite d’Eduardo Viveiros de Castro, la difficulté intrinsèque à la pensée occidentale à sortir de soi-même. Son objet est de dénoncer à la fois « l’humanisme emprisonné dans l’idée d’une subjectivité séparée de l’inhumain, avec l’arrogance moderne dont on constate partout les dangers et les dégâts », d’un côté, et « le sinistrisme enfermé dans l’obsession d’une vie dénuée de subjectivité, en proie au biopouvoir tout puissant et coextensif à l’histoire, qui par conséquent fait appel à un messianisme seul capable de la sauver » de l’autre. Le texte de Pál Pelbart peut nous aider à penser politiquement cette « in-séparation » entre vie et subjectivité.

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Andre Duarte, de son coté, montre comment le sujet de la biopolitique peut faire l’épreuve d’une trajectoire intellectuelle qui réunit Hannah Arendt, Heidegger, Foucault et Agamben, au profit d’une réflexion sur les nouvelles manières de façonner le politique dans la vie citadine contemporaine. Bien que leurs conclusions diffèrent radicalement, les contributions d’Andre Duarte et de Rurion Melo empruntent certains outils de la pensée européenne pour conceptualiser les transformations sociopolitiques qui ne cessent de bousculer le Brésil depuis la fin du XXe siècle. Modernisation, rationalisation, juridification, normalisation –comment doit-on penser ces phénomènes qui se développent sous nos yeux à l’instar d’une énigme confondant tradition et nouveauté ? Mais doit-on les comprendre sur le régime de l’univocité ? La contribution de Marcos Nobre ne nous dit-elle pas, au contraire, que l’expérience de la « formation » intellectuelle au Brésil doit être pensée sur le mode de l’appropriation critique [11][11] Cette notion problématique de « formation » est au... ?

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L’entretien avec José Arthur Giannotti constitue un bon exemple pour saisir les effets parfois inattendus des reconfigurations dont nous parlions au début. Le lien établi par Giannotti entre la pensée de Marx et celle du deuxième Wittgenstein, prises toutes deux comme paramètres pour conceptualiser la sociabilité capitaliste contemporaine, montre les actualisations possibles de la philosophie européenne au Brésil. Ne faut-il pas parler, là encore, d’une absorption critique à l’intérieur de laquelle la tradition est court-circuitée de façon productive ?

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L’article de Silviano Santiago rouvre le lien exploité par Peter Pál Pelbart d’une pensée comme « force du cosmos ». Refusant de penser le sujet en tant que corpus identitaire rigide et figé, il identifie, par le biais de l’art, un processus qui défait la prétendue objectivité d’un certain nombre de discours (la science, la politique, la géopolitique, entre autres) à travers l’intrusion d’une subjectivité elle-même peu reconnaissable dans les termes auxquels on l’associait jusque-là. C’est ainsi qu’il interprète notamment l’œuvre Contingente de l’artiste brésilienne Adriana Varejão (qui constitue la couverture de ce même numéro) : en inscrivant la trace d’une ligne d’Équateur « sanglante » sur sa propre main, l’œuvre crée une région intermédiaire qui n’est plus seulement l’Amérique Latine, ni la simple main de l’artiste.

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Pour Suely Rolnik, une véritable compulsion visant à traquer, produire, exposer et/ou acquérir des archives s’est emparée, ces dernières décennies, du territoire globalisé de l’art. Avec comme objet privilégié les propositions artistiques expérimentales des années 1960-1970, notamment celles réalisées en Amérique Latine et où le politique s’était immiscé au cœur du poétique. Qu’est-ce qui explique, dans le contexte actuel, un tel engouement ? Quelles politiques de désir constituent le moteur de ces diverses initiatives autour des archives et de leur mode de présentation ? Selon S. Rolnik, la portée de ces questions ne se réduit pas aux propositions artistiques du passé, mais s’étend à toute œuvre dont l’alpha et l’oméga n’est pas l’objet en soi, mais l’événement dans lequel elle se réalise, avec son pouvoir de répandre le « virus » de l’art.

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Pour finir, dans la rubrique « Cursus », traditionnellement dévolue aux questions relatives à l’éducation, Marcelo Carvalho propose une histoire des études et de la recherche philosophique au Brésil, lesquelles ont été marquées par le coup d’État et la dictature militaire (1964-1985). Durant cette période, l’enseignement de la philosophie a été interdit dans l’école publique. Curieusement, c’est durant cette même période que les recherches philosophiques existantes dans quelques centres universitaires se sont étendues aux autres universités du pays. Ce double processus signale l’origine et la nature du défi actuel, dès lors que la philosophie est redevenue obligatoire au lycée. Comment lui faire trouver sa place au cœur d’une société hétérogène dont la dynamique semble défier la stabilité du concept ? C’est l’un des principaux enjeux qui attend l’enseignement de la philosophie.

Remerciements

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Nous remercions l’Ambassade du Brésil à Paris et l’Association nationale des études supérieures en philosophie (ANPOF) pour leur soutien actif à la réalisation de ce numéro.

Nous remercions également l’artiste Adriana Varejão qui a nous a autorisé à reproduire l’œuvre intitulée Contingente pour la couverture de ce numéro. Née en 1964, Adriana Varejão, qui vit et travaille à Rio de Janeiro, figure parmi les grands artistes brésiliens contemporains. Son travail s’exprime à travers des disciplines aussi variées que la peinture, le dessin, la sculpture, les installations ou la photographie.

L’artiste est représenté par la galerie Lehmann Maupin de New York, et son travail a été exposé dans de nombreuses collections à travers le monde, dont le Guggenheim Museum de New York, la Modern Tate Gallery de Londres, le Museum of Contemporary Art San Diego, et en 2005, année du Brésil en France, à la Fondation Cartier pour l’art contemporain (le catalogue de l’exposition a été préfacé par Philippe Sollers). Son œuvre, qui est traversée par de nombreuses références aux effets du colonialisme européen, interroge l’histoire de l’art et de l’illusion, ainsi que la transformation des identités culturelles à travers le temps.

Notes

[1]

Stanley Cavell, Qu’est-ce que la philosophie américaine? De Wittgenstein à Emerson, trad. fr. C. Fournier et S. Laugier, collection « Folio » Gallimard, 2009.

[2]

Voir l’article de Peter Pál Pelbart dont est tirée cette citation.

[3]

Eduardo Viveiros de Castro, Métaphysiques cannibales, PUF, Paris, 2009, p. 4. L’auteur affirme ainsi que « l’anthropologie est prête à assumer intégralement sa nouvelle mission, celle d’être la théorie-pratique de la décolonisation permanente de la pensée ».

[4]

auquel nous faisons une place dans ce numéro en publiant la traduction d’un de ses articles jusque-là inédit en France.

[5]

Ce fut en outre à Rio de Janeiro qu’il a fait entendre pour la premire fois son texte intitulé « La vérité et les formes juridiques ».

[6]

C’est un peu le sens de l’article d’André Duarte, appliqué au champ de la philosophie politique, qui oscille entre ouverture et conservatisme.

[7]

On songe notamment à Bento Prado (†), Balthazar Barboza Filho (†), Raul Landim, Guido de Almeida ou Marilena Chaui.

[8]

Luiz Henquique Lopes dos Santos, « A essencia da proposição e a essência do mundo », in: L. Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus, São Paulo, Edusp, 1993, p. 11-112.

[9]

Voir notamment Carlos A. Ribeiro de Moura, Crítica da razão na fenomenologia, São Paulo, Nova Stella/Edusp. 1989.

[10]

Voir dans ce numéro l’article de Rurion Melo.

[11]

Cette notion problématique de « formation » est au centre de l’article de M. Nobre (disponible sur www.ruedescartes.org).

Plan de l'article

  1. Remerciements