D'après Baudrillard : la fugitive séduction pornographique

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D’après Baudrillard : la fugitive séduction pornographique

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Dans son livre intitulé De la Séduction[1][1] Jean Baudrillard, De la Séduction, Paris, Galilée,..., Jean Baudrillard analyse le concept de séduction : artifice, signe et rituel. Le régime de la séduction se distingue de celui de la production, dans les termes suivants :

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L’opposition de la production et de la séduction reformule le couple classique de la pornographie et de l’érotisme. La pornographie est en effet nettement placée par Baudrillard dans le rejet du signe et de la séduction : elle prétend tout montrer, tout voir, sans distance. Partant, une séduction pornographique serait un oxymore : la pornographie ne manipule pas les signes ou les simulacres parce que son objectif est bel et bien de mettre sous les yeux. La pornographie est donc proprement obscène : elle objecte, elle rend sensible ce que l’érotisme ne fait que suggérer. La pornographie est dans le réel, l’érotisme dans le symbole.

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En outre, quand Baudrillard distingue la logique de la jouissance de l’existence de la séduction, c’est-à-dire d’une économie du signe ou du trompe-l’œil, cette opposition dépasse en principe la différence des sexes et l’assignation des partenaires à l’opposition hommes/femmes. Pourtant, in fine, l’ordre de la production calquerait le masculin, l’ordre de la séduction renverrait au féminin. Toutefois, cette équivalence n’est pas à proprement parler une « sexation » des régimes de la production et de la séduction. Ainsi, quand il déclare que le féminin est l’univers de la séduction, du faux-semblant, du trompe-l’œil, de la manipulation des signes, cela ne s’applique pas au sens strict à la femme biologique. À travers l’opposition des deux régimes de la production et de la séduction, Baudrillard tente de redéfinir le masculin et le féminin en un sens non-anatomique. La séduction échappe à la sphère du sexuel et Baudrillard parle d’une « trans-sexualité de la séduction [2][2] Ibidem, p. 19. ».

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Baudrillard trouve les lieux de la séduction dans la manipulation des signes : c’est-à-dire dans l’ordre du transgenre, qu’il nous invite à penser indépendamment de la question de la sexualité, bisexualité ou transsexualité. La question transgenre ne désigne pas un parcours anatomique d’un sexe à l’autre, mais une manipulation des signes : de ce fait, les « pirates du genre » sont bien des experts de cette manipulation des signes que Baudrillard appelle « séduction ». Dans la culture de Baudrillard, celle des années soixante-soixante-dix, la place des transgenres est occupée par les travestis. À propos du transvestisme, Baudrillard écrit : « Ni homosexuels ni transsexuels, c’est le jeu d’indistinction du sexe qu’aiment les travestis. Le charme qu’ils exercent, sur eux-mêmes aussi, vient de la vacillation sexuelle et non, comme il est coutume, de l’attraction d’un sexe sur l’autre. Ils n’aiment vraiment ni les hommes/hommes, ni les femmes/femmes, ni ceux qui se définissent par redondance comme êtres sexués distincts [3][3] Ibidem, p. 25-26.. »

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Si la séduction a donc à voir avec l’ambiguïté sexuelle, Baudrillard abandonne toutefois très vite ce territoire pour laisser entendre à plusieurs reprises, que le masculin producteur dont il parle, c’est bien l’empire des hommes, c’est-à-dire des individus à pénis, alors que le féminin séducteur serait l’empire des femmes, c’est-à-dire des individus à matrice. Ce durcissement de l’opposition production/séduction en opposition des sexes homme/femme apparaît nettement dans la polémique que Baudrillard juge utile de mener contre la théorie féministe de la domination patriarcale. Ce contre quoi Baudrillard proteste, c’est en effet la manière dont les femmes réclament, proclament, déclament de toutes sortes de façons, leur droit de jouir. Pour Baudrillard, une telle politique ne conduit à aucune libération : les femmes donnent par là dans le « leurre éternel de l’humanisme des Lumières, qui vise à libérer le sexe serf, les races serves, les classes serves dans les termes mêmes de leur servitude [4][4] Ibidem, p. 31. ». Autrement dit, les femmes auraient fait fausse route : la prétendue « libération sexuelle » ne serait qu’un approfondissement de l’asservissement en ce qu’elle renoncerait définitivement au « féminin » pour l’annexer purement et simplement à l’ordre masculin reconnu comme seul valable. En parlant de leur manque à jouir, les femmes entérineraient simplement le fait que tout individu est assigné à la jouissance sans aucune échappatoire possible. En réclamant leur droit à l’orgasme, elles auraient définitivement plongé dans l’obscène, le modèle dominant d’une pornographie orientée vers la seule jouissance sexuelle. Pour Baudrillard, des individus de sexe féminin réclament, au nom du féminisme, le droit paradoxal d’entrer à part égale dans la logique de la production, qui est tout sauf féminine. S’il les en blâme, c’est que l’analyse de la séduction prend chez lui la forme d’un éloge du féminin manipulateur et libertin – par opposition à un féminisme qui revendiquerait grossièrement l’accès à la jouissance mâle, c’est-à-dire à la production.

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Ce féminin traditionnel – qui peut trouver sa voix par les femmes, mais sans doute pas uniquement par elles – propose une stratégie ou une tactique qui prendrait la pulsion de jouir comme matériau et par là se poserait comme supérieure à elle : le libertinage, qui fait place au cérémonial, au rituel [5][5] Ibidem, p. 34.. La voie proposée par Baudrillard consisterait donc, pour les femmes, à opposer au pouvoir politique et sexuel de la production, l’ordre de la séduction et de la manipulation des signes : non pas le droit de jouir donc, mais celui de jouer de « l’immense privilège du féminin de n’avoir jamais accédé à la vérité, au sens, et d’être resté maître absolu du règne des apparences [6][6] Ibidem, p. 19-20. ». Ce faisant, l’argument de Baudrillard sort considérablement affaibli de sa polémique contre les militantes féministes. Il garderait sa force intacte en dégageant les deux logiques (Production/Séduction) de toute sexation. Mais sa volonté d’en découdre avec le féminisme, le pousse à faire tomber la séduction dans l’ornière du sexe [7][7] En particulier, Baudrillard revient longuement sur.... Il faut donc reprendre Baudrillard au moment même où il recule : lorsqu’il affirme que la logique de la production, pas plus que l’obscénité ou la pornographie, ne sont le privilège des mâles. Si des femmes ont envie d’entrer dans la logique de production de machines à jouir, au nom de quoi les en priverait-on ?

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À partir de là, nous voudrions comprendre pourquoi Baudrillard a manqué à la logique même que pourtant son argument mettait en place. Pourquoi l’ornière de la différence des sexes vient-elle recouvrir l’opposition asexuée de la production et de la séduction ? C’est que Baudrillard conteste l’idée même d’un « pouvoir phallique ». « Toute cette histoire de domination patriarcale, de phallocratie, de privilège immémorial du masculin n’est peut-être qu’une histoire à jouir debout » ou un « gigantesque contresens [8][8] De la Séduction, p. 29-30. » auquel Baudrillard oppose l’hypothèse inverse et paradoxale d’un féminin qui a toujours été dominant. La fable présentée ici fait du masculin un effort pour s’arracher au féminin dominant, par une multiplication de pratiques masculinisantes (scarifications, mutilations, couvade, etc.). Les femmes ne seraient pas des victimes mais maîtriseraient au contraire un incroyable pouvoir – la séduction et l’apparence.

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Ce que veut Baudrillard, ce n’est pas qu’on inverse les structures, la thèse de l’oppression du féminin renversant « un mythe phallocratique caricatural », mais qu’on ne perde pas « l’ironie de la féminité ». C’est-à-dire qu’on n’institue pas le féminin comme sexe, même et surtout pas pour dénoncer l’oppression dont il aurait été victime. Pour Baudrillard, la forteresse phallique dont la pornographie est la forme ultime, a dû s’ériger pour contrecarrer les pouvoirs originels bien supérieurs de la femme. L’ordre politique, institutionnel et pornographique, n’aurait été inventé que pour ravaler le privilège naturel de la femme – en particulier son incroyable pouvoir de fécondation [9][9] Ibidem, p. 31.. Ici surgissent la procréation et le privilège exorbitant de la maternité – Baudrillard nous révélant, presque en passant, la logique entière de son argument. L’univers pornographique du désir, de la jouissance et du sexe serait, plus qu’un privilège, une compensation : le faute-de-mieux que se seraient octroyés les mâles pour contrebalancer le stupéfiant pouvoir d’engendrer dont étaient dotées les femelles. Les deux dimensions (pornographie comme privilège des hommes, procréation comme privilège des femmes) constituent donc les deux versants d’une même structure.

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La logique de la séduction et son rapport à l’économie de la production ne se comprennent donc pas si l’on omet la procréation comme le troisième terme, absent et pourtant structurant. D’une part, l’économie de la production constitue comme une tentative pour octroyer, par la jouissance et l’orgasme, un équivalent mâle à la génération des enfants par les femmes. Mais d’autre part, la logique de la séduction propose au contraire l’idée de rapports détachés non seulement du sexe et du désir, mais également, de l’impératif de reproduction. La séduction constitue, comme la pornographie, un type de rapports non-procréatifs, et peut-être simplement récréatifs. Il faut donc réviser l’opposition initiale Séduction/Production, ce que suggère le tableau suivant :

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L’arrière-plan ou le non-dit de l’opposition Production/Séduction, c’est l’impératif reproducteur qui structure la société de l’hétérosexualité obligatoire. Si l’ordre « hétérosexuel » appelle à la formation de rejetons, l’ordre « masculin » manipule en vue de la performance, au sens d’exploit ou de rendement maximal (le sens classique du terme en français), alors que l’ordre « féminin » manipule les signes pour produire des performances au sens de scénarisations, de réalisations langagières ou symboliques (au sens anglo-saxon du mot « performance »). Finalement, il s’agit de part et d’autre de protester contre cet impératif de copulations nécessairement reproductives : en s’en approchant du côté de la production, par une logique de rivalité mimétique ; en s’en écartant du côté de la séduction, par une logique de détournement. Le tableau ainsi complété rend manifeste la revendication des féministes que Baudrillard ne voulait précisément pas prendre en compte : l’idée de mener une sexualité sans impératif de procréation, but que poursuit également à sa manière l’ordre masculin de la production, et dont la pornographie est sans doute la manifestation la plus visible. De plus, on pourrait arguer qu’en déconnectant sexe et reproduction, le féminisme radical que Baudrillard accuse de trahir la séduction, prolonge en réalité la logique du détournement qui anime l’ordre « féminin » dans son schéma. En soulignant que la voie de la sexualité est une voie de l’asservissement à la production, Baudrillard touche juste. En rejetant le « féminin » du côté de la séduction, Baudrillard ne semble pas prendre en compte ce que pourtant son texte ne parvient pas à passer complètement sous silence : le fait que les femmes sont en outre, partie prenante du système de reproduction, par la procréation. Ainsi, le système à deux termes proposé par Baudrillard ne se comprend que par rapport à un référent absent : car production comme séduction sont incompréhensibles en dehors de leur rapport, par imitation ou détournement, à la reproduction qui structure l’ordre hétérosexuel.

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L’assignation de la pornographie à la production touche juste. On en prendra un exemple dans le cadre de la pornographie gaye mainstream. Comme les comédies américaines des années cinquante se passent dans des familles riches pour court-circuiter les éléments étrangers à l’intrigue sentimentale (la comédie du remariage dans les analyses de Stanley Cavell par exemple), le porno gay mainstream permet d’écarter la différence des sexes hommes/femmes ainsi que la différence des races comme des facteurs qui parasitent l’analyse de la forme pornographique, en resserrant l’intérêt sur la domination politique. Le porno gay mainstream ouvre donc un espace politique utopique dans lequel les différences de sexe et de race comptent pour rien. Elle offre un espace où la pénétration, au lieu d’être au service de la domination des Uns sur les Autres, entre dans une forme de réversibilité : où l’on joue à « tel est pris qui croyait prendre », c’est-à-dire où l’on n’est jamais sûr de qui « prendra » et qui « sera pris [10][10] Cf. notre « Pénétration, inversion, révolution. Le... ».

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Prenons une scène de How the West was hung II (Chi Chi LaRue, 1999), western porno où la présence d’un transgenre dans un saloon constitue le déclencheur d’une orgie gaye. Pendant qu’à table plusieurs enchaînent les parties de poker et sortent des as de leur manche, l’un des clients du saloon (Chad Savage) monte à l’étage avec l’hôtesse accorte, au décolleté généreux. Celle-ci lui promet une « grosse surprise ». Or, voici le client qui redescend nu et coiffé seulement de son chapeau, révélant à la cantonade que la tenancière, qui restera à l’étage et ne réapparaîtra plus de la scène, est dotée d’un pénis : « Damn that whore has got a dick ! » (Diable ! Cette pute a une bite !). L’un des hommes présents l’attrape alors par la queue, déclarant lui apprendre à quoi elle sert, et tous se désapent et se tâtent, donnant lieu à la scène d’orgie.

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Résumons la scène à nouveau : Deux événements s’enchaînent : (1) la baise non consommée avec un individu accoutré en femme mais doté d’un pénis, conduit à (2) une copulation généralisée entre les individus présents, qui ont tous l’apparence d’hommes et donc potentiellement un pénis. La confrontation entre les éléments (1) et (2) et leur enchaînement narratif invitent à se demander pourquoi l’homme monté avec le trans-travesti ne consomme pas l’acte sexuel avec ille [11][11] Nous suivons ici l’emploi suggéré par Ulysse Riveneuve.... S’il monte avec ille, c’est animé par un désir manifestement sexuel puisqu’il redescend nu et le sexe dressé ; or il ne consomme pas l’acte, comme si l’apparition d’un pénis l’avait détourné de son assouvissement sexuel. Dans d’autres contextes, impliquant travestis ou transgenres, cette dissonance des signes, entre des codes vestimentaires féminins et des organes masculins, aurait pu susciter l’excitation. Mais ici, dans le cadre du film gay mainstream, la dissonance est un éteignoir. Plus encore, pourquoi la découverte du pénis incongru de l’hôtesse éteint-elle la baise et conduit-elle précisément à une orgie de pénis ? Dans un porno hétérosexuel, on aurait pu parler de tabou de l’homosexualité : l’apparition du pénis a fait reculer le client et refroidi ses ardeurs. L’orgie gaye vient contredire cette hypothèse puisque le rejet du pénis débouche en réalité sur une débauche de pénis, pleine d’ardeur et presque de voracité.

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Ce qui se passe dans l’orgie homosexuelle n’est ni un désir de pénis, ni un désir de pénétration, puisque l’un et l’autre auraient tout aussi bien pu être réalisés avec le personnage de la tenancière trans. Évidemment, l’orgie gaye manifeste amplement l’un et l’autre et les place même au cœur de la représentation qui est proposée au spectateur. Force est alors d’admettre que c’est autre chose qui est en jeu. Dans le scénario, le prétexte de l’orgie est pédagogique : surmonte ton effroi et apprends comment t’en servir.

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Mais au-delà, l’orgie gaye semble avoir pour objet de s’assurer que les participants sont bien tous effectivement dotés d’un pénis. Les joueurs de poker menteur attablés au début de la scène révèlent donc le principe : il s’agit désormais de jouer cartes sur table, de mettre tout ce que l’on a sur la table. Tout se passe comme si l’économie de la jouissance productive, se trouvant ébranlée par la confusion des signes, s’empressait de rechercher des éléments susceptibles de la conforter. Les acteurs témoignent du besoin de s’assurer de la vérité des signes sexuels. Dans le langage de Baudrillard, si la présence du transgenre révèle la séduction, l’orgie pornographique aurait pour fonction de la conjurer. On pourrait appliquer ici la formule de Baudrillard : « Le masculin, lui, connaît une discrimination sûre et un critère absolu de véracité. Le masculin est certain, le féminin est insoluble [12][12] De la Séduction, p. 23.. » Si la séduction joue la confusion des genres et des signes, la production pornographique recherche l’authentique : comme une expérience cruciale, où il s’agit de mettre à l’épreuve les signes dans leur véracité, elle tente d’échapper à l’indétermination sexuelle de la séduction, comme un exutoire au transgenre et une volonté de s’arracher à la simulation. Si la séduction fait « vaciller les pôles sexuels [13][13] Ibidem, p. 25. », l’orgie pornographique a pour fonction de les rétablir. Elle constitue donc, par rapport à l’économie de la séduction, un dispositif extrêmement conservateur. Si l’homme qui monte avec la tenancière refuse de copuler avec elle en découvrant qu’elle a un pénis, c’est qu’il ne supporte pas la manipulation des signes : il couche avec des femmes qui ont une anatomie de femme, mais refuse la confusion introduite par le trans. Le refus inaugural de baiser avec le trans confirme la logique de Baudrillard : la pornographie (qu’elle soit gaye ou hétérosexuelle) est entièrement du côté de la production et nie la séduction et de la subversion des codes. L’éloge du travelo auquel se livre Baudrillard achoppe en effet devant le moment où il faut baisser sa culotte [14][14] Ibidem, p. 26, évoque le cas de Nico, si belle dans.... Contre cela, l’orgie pornographique est comme l’épreuve du réel, le triomphe du manifeste sur le latent. Les apparences sont traversées, le discours ne suffit plus. C’est l’ordalie, la mise à l’épreuve, le passage à l’acte : la production.

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D’autres éléments permettent d’ancrer la pornographie du côté de la production. Ainsi, l’insistance mise par les réalisateurs sur le « cum-shot » ou les plans d’éjaculation. De même, la double pénétration, l’insertion de godes ou la pratique du fist (simple, voire double), s’apparentent encore à la recherche d’une performance quantifiable, et donc à l’ordre de la production. Le gang-bang s’inscrit également dans cette logique d’accumulation de partenaires, et à cette ambition, herculéenne, d’enchaîner les exploits. L’urine est venue rejoindre ce bataillon de productions légendaires et de records : ainsi le site titanmen.com propose une section « watersports » où les acteurs s’aspergent de flots démesurés de pisse : longtemps considérée comme une perversion-séduction, l’urine a donc rejoint le régime de la production et rivalise avec le sperme. Dans les deux cas, il s’agit de dégorger en abondance un liquide organique, visible et mesurable.

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En affirmant que la pornographie est du côté de la production, Baudrillard nous permet donc de lire des éléments essentiels de la narrativité pornographique. Mais dans le même temps, considérer la pornographie comme une production insiste sur la performance sexuelle des acteurs, la production de jouissance et de semence de part et d’autre de l’écran, par émulation et contagion. Mais la pornographie dérange également l’opposition production/séduction et appartient de plein droit à la séduction. La tension résorbée du poker sexuel de How the West was hung, cet impératif praxéologique, ce « passons à l’action » ou « show me what you got », achoppe de bien des manières dans le film porno, et ouvre des failles par lesquelles la simulation s’introduit.

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Baudrillard présente le concept de séduction comme une valorisation du simulacre, par opposition au porno, plus vrai que vrai :

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« Simulation désenchantée : le porno– plus vrai que le vrai –tel est le comble du simulacre.

Simulation enchantée : le trompe-l’œil – plus faux que le faux – tel est le secret de l’apparence [15][15] Ibidem, p. 86.. »

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Ici se nouent les contradictions de la pornographie. La pornographie appartient de plein droit au monde du simulacre ; elle n’est qu’une forme, extrême et peut-être appauvrie, de simulacre. Baudrillard la range donc dans la catégorie de ce qu’il appelle l’« hyper-réel ». Le porno est marqué par un surcroît de réalité parce qu’il est le comble du simulacre : allégorie, forçage de signe, « entreprise baroque de sur-signification touchant au “grotesque” [16][16] Ibidem, p. 47. ». Au lieu d’approcher la pornographie par ses effets (la fascination pornographique sans laquelle elle ne produit pas l’excitation et la production), il faut revenir aux dispositifs techniques sans lesquels le porno ne parvient pas à produire lesdits effets : le zoom par lequel la pornographie modifie le cadrage, prélève des portions du réel, choisit des angles, monte les images, travaille des sons.

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D’abord, le montage cinématographique orchestre la succession des plans, la chorégraphie des différentes caméras. Le moment de l’éjaculation (« cum-shot », aussi appelé « money-shot ») est répété, rejoué sous différents angles. Les voix sont doublées, créant parfois d’étranges décalages avec les images, et brouillant le message pornographique. Car la pornographie pour être efficace a besoin de produire le sentiment d’immédiateté : tout ce qui en rappelle l’artificialité la fait échouer dans son projet, masturbatoire et éjaculatoire. Si, dans une scène, un moustachu s’écrie, en pleine action et en français dans le texte « Explose-moi la boîte à caca », l’incongruité de la phrase déclenchera plus le rire que l’excitation : le porno a besoin de la vo, le doublage le perd. Or même en vo, les doublages son fréquents. Rares sont les acteurs qui parviennent à imposer une présence qui semble se passer du doublage. Même les râles d’acteurs bottoms[17][17] Le mot français « passif » rend très mal le style et... comme Roman Heart ou Jessie Colter, sont un effet de scénarisation et d’auto-doublage, alors même qu’ils semblent traduire une perte de contrôle, un trouble ou une transe essentiels à la montée orgasmique.

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Ainsi, si le porno propose l’utopie d’un regard sans distance et d’une représentation instantanée du « sexe à l’état pur », il y a de nombreuses manières dont cela peut rater ou dont, à l’inverse, la séduction s’immisce dans la production. Ainsi, Baudrillard lui-même note comment la diffusion d’une musique en quadriphonie peut faire dérailler la machine productive du porno : cette « quadriphonie du sexe », un peu comme la couleur au cinéma, nous en donne un peu trop et ce « un peu trop » tue l’effet.

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Mais surtout Baudrillard a eu tort de caractériser l’ordre pornographique du sexuel par la croyance en une loi naturelle du sexe, qui marquerait le triomphe du principe de jouissance, au détriment de toute règle du jeu. En ce sens, il y a toute une partie de la production cinématographique pour adulte qui échappe à la « pornographie » telle que l’entend Baudrillard : le SM, le bondage, par leurs aspects ritualisés, par l’établissement d’une règle arbitraire, se rangent dans ce qu’on peut appeler, toujours d’après Baudrillard qui a Sade en tête, « la perversion » ou la séduction, plutôt que le sexe. Baudrillard restreint abusivement la pornographie à l’éjaculation et manque la multiplicité de ses formes. La pornographie a englobé la « perversion », en s’étendant au-delà de la « loi naturelle du sexe » : « les couvents, les sociétés secrètes, les châteaux de Sade », « les vœux, les rites, les interminables protocoles sadiens » sont partie prenante d’une pornographie qui recherche les plaisirs non visibles.

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Cela vaut pour une pornographie alternative, impliquant SM ou transsexuels. Mais au sein même de la pornographie mainstream, gaye ou hétérosexuelle, on rencontre divers opérateurs de séduction. Ainsi, il faut prendre en compte que l’on n’a pas n’importe qui devant soi mais bien une « pornstar ». Bien sûr, à l’heure de « youporn » et de « chaturbate », l’auto-production pornographique tend à atténuer l’image et le prestige de la pornstar. Toutefois, la cristallisation érotique, dans le cas de la pornstar, se fait autour d’un visage, d’un corps, d’un tatouage, d’un sexe, d’un râle… bref d’une singularité ou d’un objet « a » qui suscitent une forme d’amour, d’identification ou de transfert qui permettent l’effet pornographique. Il est certes un point où la reconnaissance, le sentiment de familiarité ou de connivence que l’on peut ressentir envers la pornstar, peut annuler l’effet pornographique : on a l’impression de trop bien connaître l’autre. L’effet pornographique s’use, la production s’épuise : c’est que l’efficacité pornographique se nourrit de la séduction pour contrer l’implacable loi des rendements décroissants. La production ne fonctionne qu’à se placer sous le scintillement de la séduction. Ainsi, il n’y a jamais de pornographie brute : toujours la séduction s’immisce, car ce qu’on montre n’est pas ce qu’on voit. On considère par exemple que si la pornographie fonctionne, c’est par effet du narcissisme. Or, rappelle Baudrillard, dans la version de Pausanias, Narcisse avait une sœur jumelle à laquelle il ressemblait extrêmement : la jeune fille mourut et Narcisse, dans son reflet, fut séduit de ce qu’il crut voir sa sœur. Narcisse ne se vit donc pas lui-même en son miroir, mais il crut saisir quelque chose, une apparence fugitive qui consolait son cœur : si Narcisse aimait se mirer dans les sources, c’était pour se consoler d’une perte. Narcissique en ce sens, le pouvoir de l’image pornographique serait donc de nous restituer un scintillement perdu. Le mythe nous aide ici à interroger l’idée d’un attrait naturel du corps, de la nudité : le sexe pulsionnel est une contradiction car tout désir est toujours travaillé, dans son obscénité ou son obscurité même, par la séduction qui l’arrache à l’immanence et le reconduit à une transcendance – ici, transcendance du souvenir, du deuil, de l’altérité perdue. Ainsi, la pornographie ne présente jamais de nudité brute ou d’organes anatomiques. Le corps pornographique est séduisant : non seulement producteur, mais aussi expressif, rituel et initiatique.

Notes

[1]

Jean Baudrillard, De la Séduction, Paris, Galilée, 1979, repris dans « Folio-Essais », Paris, Gallimard, 1988.

[2]

Ibidem, p. 19.

[3]

Ibidem, p. 25-26.

[4]

Ibidem, p. 31.

[5]

Ibidem, p. 34.

[6]

Ibidem, p. 19-20.

[7]

En particulier, Baudrillard revient longuement sur le cas de Catherine Millet, qu’il prend comme l’exemple même des errances qu’il dénonce.

[8]

De la Séduction, p. 29-30.

[9]

Ibidem, p. 31.

[10]

Cf. notre « Pénétration, inversion, révolution. Le cas de la pornographie gaye », in Critique, n° 730 (mars 2008), p. 219-234.

[11]

Nous suivons ici l’emploi suggéré par Ulysse Riveneuve dans son roman, Sous le soleil de Priape, de créer un pronom spécifique pour désigner les individus qui sortent de la bicatégorisation des sexes et des genres. Suggestion reprise dans Thierry Hoquet, Cyborg Philosophie, Paris, Le Seuil, 2011.

[12]

De la Séduction, p. 23.

[13]

Ibidem, p. 25.

[14]

Ibidem, p. 26, évoque le cas de Nico, si belle dans son apparence de féminité jouée, et qui décevait de n’être qu’« une vraie femme jouant au travelo ».

[15]

Ibidem, p. 86.

[16]

Ibidem, p. 47.

[17]

Le mot français « passif » rend très mal le style et la technique de ces acteurs désignés comme « bottoms agressifs ».

Plan de l'article

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