Trois scolies et huit mille signes pour penser avec lui vers lui

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Trois scolies et huit mille signes pour penser avec lui vers lui

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« Événement de l’archive », pour une présentation de La Conférence de Heidelberg 1988[1][1] J. Derrida, H.-G. Gadamer, Ph. Lacoue-Labarthe, La.... À l’enseigne de cet intitulé, j’étais toute au souci de ramener à la surface des pages d’un livre le vif du débat, advenu vingt-six ans plus tôt et demeuré inédit, entre Jacques Derrida, Hans-Georg Gadamer et Philippe Lacoue-Labarthe, lorsque me parvint l’invitation à participer au présent projet : (In)Actualités de Derrida.

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Or, il y allait, déjà, à l’époque – c’est-à-dire en 1988, à l’Université de Heidelberg, dans l’amphithéâtre bondé de la Neue Hörsaal 13, là même où, le 30 juin 1933, sur les mêmes lieux, Heidegger, alors Recteur de l’Université de Freiburg-im-Breisgau, avait prononcé un discours sur « L’Université dans le nouveau Reich » qui faisait écho à son Discours du rectorat du 27 mai 1933 – déjà, en 1988, il y allait entre ces trois grandes figures de la philosophie française et allemande, de l’actualité, ou non. Actualité – ou non – de Heidegger : de « la portée philosophique et politique de sa pensée ».

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Et déjà, en la circonstance très médiatisée, où Gadamer donnait à ses hôtes l’hospitalité dans la langue française en terre allemande, Derrida s’efforçait, devant un millier d’universitaires et des représentants de la presse internationale, de veiller également, et à une retenue vigilante face aux emportements de l’actualité brûlante et à la volonté déterminée de ne pas fermer le questionnement par un jugement hâtif, mais au contraire de prendre le risque de maintenir l’ambivalence, voire l’aporie, afin que soit infiniment re-posée, infiniment actuelle, la question taraudante, terrible, du rapport de Heidegger au nazisme, du silence de Heidegger sur Auschwitz, de l’articulation de la philosophie au politique et à l’éthique.

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Ce que nous signifie l’injonction de penser, c’est que penser est un travail dans la langue, dans les langues ; qu’il faudra trouver un langage qui soit à la mesure – exorbitante – de ce qui s’est passé, et capable de nous « aider à nous approcher de la façon de penser ce que nous condamnons » (nous qui condamnons avant de penser). Et le cheminement ici en amont pas à pas des mots de la phrase fait apparaître, contre l’horizon de la pensée, l’inscription survenante du geste au présent de la lecture et de l’écriture de l’événement de penser. Il faudra, de la lèvre blessée de la langue, pas seulement questionner, mais questionner la question.

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Cet événement du passage pensif dans les idiomes est, d’une certaine façon, le contraire de ce que l’on entend par actualités : il prend le contrepied, et le contretemps, de l’immédiate sensationnelle épisodique intervention extérieure – « Mais où commence le dehors ? » interroge Derrida dans Mal d’archive. Telle est l’actualité toujours actuelle et donc inactuelle, et cependant à nouveau actée, contractée, contr-actuelle, de la démarche derridienne : une reprise patiente, studieuse, tremblante, tremblée ; l’impossible actualité qui n’est pas circonstancielle : elle vient avec la performativité langagière et ouvre un chantier catachrétique où la phrase se cherchant cherche le nom de ce qui est sans nom. Innommé. Innommable. Lentement brusquement surgit l’actualité du penser. Lente festinans.

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2014 – 1988 – 1933 : dans le feuilletage des strates datées où arrive l’événement programmé des livres – en 1988, c’était la traduction française de l’ouvrage de Victor Farias, Heidegger et le nazisme ; en 2014, l’édition allemande des Cahiers noirs du philosophe –, se tient, en retrait, le battement de l’actuel-inactuel qui requiert l’étude, laquelle se rend à l’aveugle, dans la nuit, à l’événement imprévisible de l’interprétation textuelle. C’est-à-dire l’événement du secret du texte. Du secret que secrète et qui secrète le texte.

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L’étude se rend sans condition à la venue de l’autre, sur-prenante : car n’est « événement digne de ce nom » qu’un « événement irruptif, inaugural, singulier, que dans la mesure où précisément on ne le voit pas venir. » Survenue verticale de l’autre, ou bien « par derrière, par-dessous ou sur le côté ».

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« Un acte d’hospitalité ne peut être que poétique ». Plus d’une fois, notamment dans Béliers, Jacques Derrida aura adressé au questionnement philosophique « Qu’appelle-t-on penser ? » (Was heisst denken ?) la question, étymologique, homophonique, sur-plombante, sous-jacente, en un mot poïétique : « Qu’appelle-t-on peser ? » Car la pensée de Derrida passe par la pesée de « l’amitié » entre les mots. En compensation de la rime qui lie en allemand Denken et Danken, pensée et gratitude, il y a en français cette « amitié » lexicale entre penser et peser (pensum), pensée et gravité, pensée et portée. Plus qu’un programme, c’est une méthode (methodos) et une politique qui se dessinent, et elles mettent en œuvre la conscience poétologique du droit et de la loi, requérant l’examen, lequel est aussi exagium, l’essai de soi, dont Montaigne, en particulier, a montré le jeu de balance et de contre-balancement. Penser Peser Porter : la chaîne signifiante de ces gestes à l’autre, conduit à responsabilité et hospitalité. Il n’y a d’actualité digne de ce nom que dans l’événement de langue (et la tension hospes/hostis), c’est-à-dire l’événement d’arrivée de l’autre, du tout autre. Et pas d’actualité sans un décalage : celui qui, par exemple, depuis le « Monolinguisme de l’autre » appelle, dans une note infrapaginale débordant la page, le titre en écho du « Monolinguisme de l’hôte », pour un livre à venir où arriverait un autre autre, et où il faudrait voir à lire d’un tout autre point de vue : avec « les yeux de la langue ».

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Rien d’étonnant, dès lors, après Godard affirmant que « tout texte est un envoi, une adresse […], une lettre à la bien-aimée », rien d’étonnant à ce que Derrida déclare : « je suis persuadé comme lui que Le Capital est une lettre d’amour […]. Je crois que tout texte est d’une certaine manière une lettre d’amour. » Loin de quelque sentimentalisme ou psychologisme, la lettre d’amour désigne les processus énergétiques des résistances différantielles. Elle rappelle que nous sommes des êtres intervallaires, travaillés de différés et sous la menace d’un toujours-pouvoir-ne-pas-arriver. Et qu’il nous faudra apprendre à « lire l’interruption qui de toute façon décidera de la figure même ».

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L’accueil de l’irruption de l’autre, c’est « penser avec lui vers lui ». Cette formulation, dans Béliers, qui est la conférence prononcée par Derrida à la mémoire de Gadamer, à Heidelberg, le 15 février 2003, marque la distance nécessaire à l’accueil et au don – la distance généreuse, ainsi que je l’ai appelée ailleurs. C’est, par excellence, la distance du poème, dont la langue est la plus exigeante, la plus cryptée, la plus donnante. Béliers donne en partage la lecture d’un poème de Paul Celan, Grosse, Glühende Wölbung, et du secret du dernier vers qui le scelle à jamais : « Die Welt ist fort, ich muss dich tragen ». Or, ce n’est pas telle ou telle interprétation qui importe, mais que « l’illisible ne s’oppose plus au lisible » qu’il constitue ; que l’on porte le deuil comme on porte l’enfant ; que le bélier est animal du sacrifice et le boutoir enfonçant la clôture du seuil ; que le poème est deuil et gestation, et surtout « une bouche parlante » dont les lèvres « ne s’ajointent plus jamais » : elles appellent dans « la langue d’une hospitalité dont on ne décide même plus ». C’est l’indécision et l’inconciliable qui donnent souffle au poème. On ne pourra lire-écrire que « par quatre chemins ».

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Les biais d’Aletheia.

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La recherche sans fin d’Aletheia, dont l’allégorie peut s’inscrire aussi bien dans l’événement de l’écriture photographique, Light of the dark noir sur blanc, fait surgir dans les textes de Derrida ces fulgurantes phrases-schibboleth comme autant de sidérants instantanés : « Comment le langage vient à la colonne ? D’un soleil intérieur » (Glas) ; « Je posthume comme je respire » (Circonfession) ; « Nous nous devons à la mort » (Demeure, Athènes) ; « J’ai mal à ma mère » (Circonfession).

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Telles sont les « actualités de Derrida » – et pour longtemps. Elles nous renvoient à l’étude, au savoir ne pas savoir. Et rien n’est plus politiquement actuel que cette poièse de la pensée.

Note

[1]

J. Derrida, H.-G. Gadamer, Ph. Lacoue-Labarthe, La Conférence de Heidelberg (1988). Heidegger, portée philosophique et politique de sa pensée, présentation de M. Calle-Gruber, Note de J.-L. Nancy, Éditions Lignes/imec, 2014.

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