« Écrire sans tuer personne »

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« Écrire sans tuer personne [*] »

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Désert
Blanc dressé
Noir en pyramide
Et tête contre terre
Voyons
Le vent tisse le voile
Repousse les voix
Les cueille
à la minute serrée de la mémoire
Horatio
de bain en bain
se croise les mains
se donne la naissance
se donne la mort
limpia a eu lieu
au départ
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J’écris ce texte pour commémorer le dixième anniversaire de la mort de Jacques Derrida. Je me demande devant l’immense difficulté d’écrire à cette occasion ce qu’il y a à l’œuvre dans ce rappel à la mémoire. S’agit-il de commémorer sa mort, ou bien de commémorer la naissance de celui qui est déjà mort, ou s’agit-il seulement de commémorer sa pensée qui vit au-delà de sa présence, et cela serait alors commémorer la survivance d’une virtualité fondée sur un Je suis mais sans être ? Derrida est né et il est mort. Il est né le 15 juillet 1930 et il est mort le 9 octobre 2004. Entre les deux dates séparées par un trait, existent une vie, une écriture, une philosophie, un art de vie et de l’écrit dont les dimensions restent jusqu’à ce jour insaisissables, et le sont encore plus que jamais. Les mots sont plus que jamais impuissants devant une telle commémoration ou ce rappel à la mémoire. Commémorer, comme le dit l’origine latine de ce mot, c’est avoir la mémoire d’une date qui aurait été celle de sa mort. Comment peut-on avoir la mémoire d’une telle date, l’aurais-je oubliée ? L’événement de sa mort est déjà l’horizon depuis lequel la survivance, ma survivance s’est engagée dans sa forme la plus tenace et la plus survivante.

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Ainsi la révolution en Égypte nous a appris à côtoyer la mort, à vivre avec la mort et les morts. Elle nous a appris à s’attendre à y passer d’un moment à l’autre sans préavis, et ainsi à être non seulement en survie, mais aussi en sursis. L’espace de la vie est désormais l’espace d’une survivance plus que jamais consciente de ce à quoi elle survit, et qu’elle survit comme par miracle. Dans cet espace suspendu nommé vie survivante, il y a eu naissance et il y a la mort. Une naissance non pas dans le passé où les naissances ont lieu, et non une mort à l’avenir tant qu’elle n’est pas encore là, mais la survivance dans cette forme aiguë, pleine, où naissance et mort s’enchevêtrent dans une configuration qui s’investit en tant que survivance d’un temps de guerre. Cette survivance y procède d’une guerre que le monde lance à lui-même en ce moment même, la naissance et la mort se heurtent et se répondent simultanément bien au-dedans.

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Puisque je suis dans la forme la plus aiguë d’une certaine survivance qui habite le mal de ce lieu, il y a aussi lieu de mettre la naissance à l’épreuve de cette survivance. Il s’agit de pouvoir et vouloir naître même si le deuil impossible met la naissance à l’épreuve irréfutable de j’aurai dû ne pas naître. Et d’arriver à la conclusion presque probable de « Ce qu’il est impossible d’effacer, c’est la naissance ». (LV, p. 13.)

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Dans sa préface « La Veilleuse » à James Joyce ou l’Écriture Matricide de Jacques Trilling, Derrida explore l’hypothèse de Trilling quant à l’écriture matricide qui proviendrait d’une malédiction de la naissance et de ne pas vouloir être né : « […] c’est la naissance, la dépendance à l’égard d’une date originaire, d’un acte de naissance avant tout état civil. On peut certes le maudire […] Mais cette malédiction reste impuissante. » (LV, p. 13.) Elle est impuissante puisque le vouloir naître ou pas naître ne procède d’aucun vouloir. Je ne peux vouloir ne pas naître, ni vouloir naître d’ailleurs. Naître ou ne pas naître ne peut être voulu, puisque le vouloir est déjà être.

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Maudire la naissance revient à maudire la mère. Le matricide est une malédiction de la naissance, elle porte une « […] condamnation du jour […] », du « voir le jour », du « donner le jour ». (LV, p. 13.) La condamnation de la vie comme visibilité, lumière de l’être, commence depuis la mère, et elle demeure inexpiable. Inexpiable dans le sens de son impossibilité virtuelle de « ne-pas-être-né », et depuis cette impossible virtualité un déploiement est possible de l’être qui aurait voulu ne pas naître dans une intensité répétitive d’une série de vœux qui se déclinent autour de ne pas naître, ou j’aurais pu/dû ne pas naître, jusqu’à je pourrais mourir/je devrais mourir. (LV, p. 14.)

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Ou alors pourrait-on parler d’une survivance dont la naissance ne cesse de naître puisqu’elle est dès le départ maudite ? Le matricide comme le suicide est l’une des faces de cette malédiction quasi primordiale d’être né, et cette malédiction porte en elle cette contradiction : je ne peux vouloir ce que je dis vouloir, à savoir ne pas vouloir naître ni vouloir mourir. C’est une contradiction intrinsèque à ce qui précisément ne peut être voulu. Cette contradiction relance interminablement le désir matricide ou suicidaire, et l’écriture trouve là un de ses lieux originaires dans cette répétition. Ce vouloir impossible est fondé sur une dénégation de l’être né et cela est pourtant la seule condition d’accès à l’expérience de l’existence, au temps et à la temporalité de mon temps, au je suis, ainsi j’écris. « Contester ou approuver le simple fait contingent d’être né, et l’impossible “ne-pas-être né” » est « […] la seule possibilité d’accéder à l’expérience de l’existence, au “je suis” ». (LV, p. 14.)

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Le désir matricide ne s’accomplit jamais, c’est un désir voué à l’échec, mais ce désir se répète dans l’acte d’écrire comme si, de nouveau, il y avait encore la possibilité d’un acte écrit d’une certaine naissance qui ne serait pas, elle, cette fois-ci, maudite. Un acte qui devrait lancer la trajectoire d’un autre Je suis. Le désir matricide ne s’accomplit jamais et reste insatiable parce que le j’aurais voulu ne pas naître ne peut pas seulement s’en prendre à la mère en tant qu’objet de cet acharnement mais aussi à la maternité. « C’est pourquoi, ceux qui écrivent le savent bien, l’écriture est tuante, on n’en finit jamais ». (LV, p. 15.) Pourtant Derrida, aussi bien que Trilling, voient en cela même la fatalité pour celui qui écrit, et surtout pour Joyce, « […] d’un certain matricide ». (LV, p. 8.)

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Il serait peut-être possible d’imaginer que l’échec de ce matricide est ce qui le rend fatal pour celui qui écrit. Puisque naître est irréversible, et ne pas vouloir naître n’est que virtuel, sans être, ni origine, ni source, alors ce désir matricide ouvre virtuellement un espace d’inscription. Qu’il soit littéraire, plastique et aussi philosophique, caractérisé par un questionnement de l’ontologie et la conception de l’origine. Le matricide d’autre part « nous met sur la piste d’une naissance irréductible à toute ontologie, à toute pensée ontologique, ou phénoménologique de l’originarité ». (LV, p. 15.) « L’événement de “naître” est déjà venu à la place de l’origine. » (LV, p. 15.) L’origine est un naître qui se partage et est départagé par un ne pas naître. Ce qui a eu lieu, le fait de naître, m’est donné, est ce qui vient à moi d’un autre moi. « […] Ce qui me vient – en somme – moi de l’autre. De l’autre moi. Avant moi l’autre moi ».

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Le matricide vient aussi à échouer, répétitivement et fatalement, parce qu’il y a deux visages de la naissance : la naissance est donnée par la mère et indissociablement par la maternité. « La maternité veille et surveille même si la mère ou la figure de la mère est assassinée ». (LV, p. 8.) On ne pourra pas « […] trier entre la mère et la maternité ». (LV, p. 8.) La mère ventre est substituable, mais la maternité est celle de la naissance qui scelle une date originaire, une place de l’origine, qu’il serait impossible à tuer, et même à maudire. (LV, p. 13.) « La maternité continue, elle continuera de défier le matricide. » (LV, p. 8.)

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Ce qui provoque l’écriture et la survivance d’une signature et d’une contre signature, ce qui complique ce schéma, est non seulement l’impossibilité de ce vouloir, mais aussi l’impossibilité de faire le tri entre la mère, donc la naissance, et la maternité. « La maternité, c’est ce qui n’en finira jamais d’appeler et d’échapper au matricide impossible. Donc au deuil impossible. Et d’y provoquer l’écriture. » (LV, p. 8.) De là ces tentatives de meurtre répétées toujours et inlassablement, puisque d’emblée le meurtre est impossible. Disons que la maternité veille sur la mère. De là, la répétitivité du geste de cette écriture logée dans un tel vœu. Alors peut-on dire que c’est la naissance qui écrit elle-même l’impossibilité du matricide puisqu’il y a déjà la mère et qu’il y a la maternité. Ainsi, on arrive à un semblant de conclusion, le matricide ne peut jamais atteindre la maternité, même si l’acharnement a pour leurre tantôt la mère tantôt la maternité. « […] la maternité ne sera jamais réductible à la mère ». (LV, p. 30.) Elle est spectrale, elle ne dort jamais, elle veille et provoque l’écriture. Le deuil impossible de matricide veille et provoque l’écriture, puisque la maternité est ce qui échappe et appelle au matricide à la fois. (LV, p. 8.)

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Cependant, et en marchant côte à côte avec Trilling, et au milieu du texte de son introduction et non en bas de page, Derrida insère un P.S. daté du 15 juillet 2000 (jour de son anniversaire). Ayant parcouru le chemin tracé par Trilling et ayant été aussi loin que possible dans son hypothèse et sans avoir auparavant touché à la question de l’être, Derrida rappelle l’être et encore le naître. Lors du 70ème jour de sa naissance le 15 juillet 2000, Derrida rappelle que, aux États Généraux de la Psychanalyse, il avait parlé « d’un au-delà de la cruauté, de la souveraineté, d’un au-delà de pulsion de mort donc d’un au-delà du principe de plaisir ». (LV, p. 31.)

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Derrida a reconnu dans sa lecture de Trilling une adhésion à ce que semble être la loi de l’écriture, à savoir l’écriture matricide dont Trilling porte la responsabilité. Ayant été aussi loin que possible dans l’appropriation de cette hypothèse, il revient à la charge contre l’écriture qui tue, et il nous confie que « […] désormais ne plus écrire, surtout ne plus écrire, l’écriture rêve de souveraineté, elle est cruelle, meurtrière, suicide, parricide, matricide, infanticide, fratricide, homicide […] » (LV, p. 31.) et même génocide. Les deux dernières pages de ce texte incroyable s’acheminent vers une belle conclusion, mais qui passe par un renoncement qui retentit jusqu’en ce moment même. « Nouvelle règle de vie : respirer sans écriture, souffler au-delà de l’écriture. » (LV, p. 32.) L’incroyable dans ce renoncement est la renaissance qui se trouve retracée dans ce vœu ou encore si j’ose dire, la naissance. Car il s’agit d’elle et d’elle seule. Côte à côte avec cette nostalgie du retrait, même en marchant vers la mort, Derrida commence enfin à « […] aimer la vie, à savoir la naissance. Entre autres la mienne ». (LV, p. 31.)

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C’est un vouloir non virtuel et néanmoins il l’est, puisqu’il est logé dans un certain futur verbal. Je vais vouloir (prochainement) une vie affirmée sans matricide, donc sans écriture. Une vie affirmée ne peut pas écrire. « Mais je vais vouloir décidément, je veux vouloir un renoncement actif et signé à l’écriture, une vie réaffirmée. Donc sans matricide. » (LV, p. 32.) Est-il possible pour Jacques Derrida (qui continue encore à écrire et, pour des années à venir, à travers les publications posthumes de ses séminaires) de renoncer à écrire ? Serait-il possible, aurait-il été possible ou même est-ce qu’il sera possible ou pensable qu’il n’écrive plus ?

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Jacques Derrida a pu trouver une clé pour cette aporie. Une clé qui n’ouvre rien, bien entendu, mais qui nous fait signe vers l’impossible en tant qu’il est passible d’être possible. La clé ou le schibboleth, c’est toujours l’autre, ou alors c’est l’altéré. « Écriture sans écriture. L’autre écriture, l’autre de l’écriture aussi, l’écriture altérée, celle qui a toujours travaillé la mienne en silence […]. » (LV, p. 32.) Cette écriture altérée aurait travaillé l’œuvre de Derrida en silence, elle l’a traversée et elle est l’alliée de l’autre de l’écriture. Cette écriture altérée ressemblerait selon Derrida à un contre témoin « […] à chaque signe protestant de la mienne contre la mienne ». (LV, p. 32.) Il y a donc une possibilité d’une écriture innocente, elle veille, elle aussi sur la maternité et n’atteint jamais la mère.

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Pourtant, avec ce vœu, on revient au début de la scène d’écriture, on revient à l’inéluctable et illusoire tri entre la mère et la maternité. Derrida dit que cela est possible en somme par justement l’impossibilité de ce tri. Il vient de nous avouer que son écriture est surveillée par l’autre de cette écriture et elle serait sa composante altérée. Il est encore possible d’écrire sans matricide : seuls les monstres, innocents innés, sont capables d’écrire sans matricide. « […] si le matricide devient si fatal qu’il en exonère le coupable, ne faut-il pas être un monstre d’innocence pour écrire encore ? Un enfant ? Un ingénu ?… un monstre d’innocence inné ? » (LV, p. 32.) Derrida émet un autre vœu tout autant intrinsèque à l’acte de l’écriture puisqu’il est l’autre de l’écriture. L’autre de l’écriture serait cette écriture parallèle qui veille en silence, quasi secrète, nommée écriture altérée qui traverserait son œuvre, elle proviendrait d’une contre signature, elle est surveillée par un contre témoin, par un monstre d’innocence inné.

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« Écrire sans tuer personne (signé Ulysse) ».

Note

[*]

J. Derrida, « La veilleuse », préface à James Joyce ou l’écriture matricide de Jacques Trilling, Paris, Éditions Circé, 2011, p. 32 (désormais abrévié en LV).