Force de déconstruction

Vous consultez

Force de déconstruction

1

Couramment la déconstruction est considérée comme un questionnement de la métaphysique en tant que logocentrisme. C’est donc par rapport à la dévalorisation métaphysique de l’écriture au bénéfice de la parole vive qu’on conçoit son intervention philosophique, surtout qu’en procédant par renversement de l’opposition entre parole et écriture, et réinscription du terme nouvellement privilégié – l’écriture – elle ressemble d’emblée à une opération méthodique capable de formalisation. Or, sans que le terme « déconstruction » y soit nommé, « Force et signification », un des premiers textes de Jacques Derrida, nous semble ébaucher une conception de la déconstruction plus fondamentale pour ainsi dire que l’opération comprise dans le contexte d’une détermination de la métaphysique comme logocentrisme. En effet, dans les réflexions méthodologiques portant sur sa propre démarche critique par rapport à l’« ultrastructuralisme » de Jean Rousset, Derrida esquisse les éléments et les mouvements de base d’une interrogation de la métaphysique qui la vise en tant que telle plutôt que « seulement » à travers sa forme logocentrique quelque essentielle que soit cette dernière. À mon avis, l’intérêt de cette première ébauche de la déconstruction n’est pas seulement philologique. Concernant l’ensemble des distinctions catégoriales de la pensée métaphysique sans qu’une distinction particulière telle que celle de phoné/grammé soit vue comme dominant toutes les autres, et en comprenant en plus le diaphorein à partir du langage entendu dans son ensemble (« hormis le verbe “être” ») comme constituée de mouvements de déplacements (métaphorein), la déconstruction nous apparaît ici comme une interrogation du rapport de la pensée à la langue, une interrogation qui par la force de sa question déborde d’avance toute limitation par une détermination particulière de la métaphysique.

2

Face à l’ultrastructuralisme de Rousset, la force de la déconstruction consisterait d’abord dans le refus d’opposer un concept métaphysique de force à une entreprise non moins métaphysique privilégiant la forme, et ainsi de jouer au jeu même de la métaphysique. Mais la raison de ce refus, c’est aussi qu’avec le concept de force, on court toujours le risque, comme Derrida remarquera dans Force de loi, d’en appeler à « un concept obscur, substantialiste, occulto-mystique. » Finalement, comme le mot ou concept de « force » n’est pas un concept déterminé uniquement par son opposition à celui de « forme » mais implique un essaim d’autres concepts, notamment ceux de durée, qualité, profondeur du sens ou de la valeur, le risque qu’il pose à la limite est de réintroduire le système entier de la pensée métaphysique. Comme la réserve explicite quant au mot « force » suggère, le concept de force que la déconstruction met en œuvre – la force de la déconstruction – est un nouveau concept, un concept qui n’est plus de l’ordre de « la force pure et informe, » et qui échappe ainsi au système des oppositions métaphysiques et aux simples alternatives ou choix offerts à la pensée. Or, s’il ne s’agit plus dans ce débat avec le structuralisme formaliste de Rousset d’opposer simplement le concept métaphysique de force au privilège accordé à la forme, c’est aussi que Derrida vise un type de discours critique irréductible aux opérations traditionnelles de la pensée. Ce nouveau type de discours désigné ici par le terme économie – « une économie échappant à ce système d’oppositions métaphysiques » – c’est ce qui plus tard sera nommé « déconstruction. » La force de cette économie, et par suite de la déconstruction, est une force de résistance à la réduction de la différence à la forme d’opposition qui caractérise les concepts métaphysiques. Remarquons d’abord, que le nouveau concept de force cherché par Derrida dans ce débat avec Rousset est celui de « force différentielle » (20). Or, comme on va le voir, ce que nous avons appelé la force de l’économie déconstructive repose sur ce nouveau concept de force, à savoir celui d’une force qui a un caractère différentiel. Comment, cependant, comprendre cette différentialité de force ? Premièrement, le caractère différentiel de force tient compte de la différence entre les sens divers de ce mot dans l’ensemble d’un idiome. Deuxièmement, la différentialité du concept de force est basée sur la détermination négative qui constitue les concepts métaphysiques de force pour autant qu’ils sont impliqués dans un réseau de concepts opposés. Finalement, le caractère différentiel de la force suggère qu’elle est une sorte de « performativité » (au-delà de l’opposition active/passive) différante, productrice de différences différantes. Après avoir évoqué la notion d’une économie qui échapperait au système des oppositions métaphysiques, Derrida écrit dans « Force et signification » que « cette économie ne serait pas une énergétique de la force pure et informe.

3

Les différences considérées seraient à la fois différences de lieux et différences de force. » En deçà du système des oppositions métaphysiques où la différence entre force et forme est marquée d’exclusion réciproque, les différences faisant l’objet de l’économie en question seraient impures dans la mesure où elles sont marquées intérieurement par ce qui leur est extérieur, c’est-à-dire, la force par le lieu, et le lieu par la force. Les différences différentielles, considérées par la déconstruction sont donc des différences qui diffèrent la constitution de toute propreté et pureté de la force et, à la fois (plutôt que simultanément), de son opposé, la forme, avec l’effet qu’elles obéissent à une autre économie que celle métaphysique d’opposition.

4

Selon Force de loi, le recours au mot « force » « dans de nombreux textes dits “déconstructifs” », dont « Force et signification », est toujours entouré de précautions. Derrida ajoute que dans ces textes « il s’agit toujours de la force différentielle, de la différence comme différence de force, de la force comme différance ou force de différance (la différance est une force différée-différante). » Caracterisé comme force différée-différante, ce concept de force concerne de prime abord la différence métaphysique, à savoir, l’opposition. En même temps, ce concept de force communique à la déconstruction une force « performative » qui se soustrait à toute catégorisation métaphysique. Sans doute, en mobilisant contre l’ultrastructuralisme de Rousset un concept de force refondu ou non, notre discours, dit Derrida, « appartient irréductiblement au système des oppositions métaphysiques ». Or, « on ne peut annoncer la rupture de cette appartenance que par une certaine organisation, un certain aménagement stratégique qui, à l’intérieur du champ et de ses pouvoirs propres, retournant contre lui ses propres stratagèmes, produise une force de dislocation se propageant à travers tout le système, le fissurant dans tous les sens et le dé-limitant de part en part. » L’effectuation d’une rupture déconstructive reste irrémédiablement interne au discours métaphysique, mais celui-ci en est cependant affecté dans son ensemble. La force de dislocation spécifique à la déconstruction armée d’un concept de force différentiel consiste à tracer les limites d’un discours tel que celui de la métaphysique en tant qu’il se conçoit, par exemple, comme un lieu – un espace de formes, figures, et lieux – distinct des forces, de la durée, de la qualité. Cette force disloque le système de la métaphysique en tant qu’elle réinscrit la différence métaphysique dans une différence énergétique impure, c’est-à-dire, une différence où lieu et force s’entre-impliquent. Or cette force de dislocation qui fissure le système métaphysique de part en part, qui ameublit, si l’on peut dire, le tissu des différences oppositionnelles (sans évidemment les détruire) du système métaphysique, n’est-ce pas, en dernier lieu, la force du métaphorein, ou déplacement, caractéristique du langage même ?

5

La force de la déconstruction, c’est de faire trembler la différence métaphysique en tant que telle. C’est en ce sens que nous avions suggéré que ce qui s’annonce dans un texte comme « Force et signification » au sujet de la déconstruction est d’une certaine manière plus radical que la formule standard selon laquelle la déconstruction de la métaphysique concerne en particulier son logocentrisme. Avec « Force et signification » la dislocation de l’opposition conceptuelle porte sur la pierre de touche ou de voûte de la métaphysique en général. À partir de cette mise en question initiale, elle se répercute dans l’ensemble des oppositions fondatrices de la métaphysique. Ceci n’est pas dire que la conception de la déconstruction comme ébranlement du logocentrisme soit fausse, mais qu’elle n’est que ce qu’elle est en tant qu’elle est inscrite elle-même dans une mise en question plus vaste de la métaphysique.