N'essance

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N’essance

Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde.

Diderot
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Traduit de l’allemand par Peter Szendy

Derrida se heurte à l’aléa ou à l’« accident », certes non pour la première fois mais apparemment par hasard, dans son commentaire sur Romeo and Juliet de Shakespeare. En une page, il développe alors de façon impromptue, dans l’aphorisme 12 de « L’aphorisme à contretemps [1][1] J. Derrida, Psyché. Inventions de l’autre, Éditions... », une courte théorie ad hoc de ce qu’on peut appeler le temps de la contingence, le contretemps [Unzeit] ou – tous les noms s’avèrent soudain problématiques – simplement le temps des temps. Pour sauver l’aléatoirité de l’aléa, et donc l’aléa comme phénomène dans ce qu’il a de propre, Derrida parle de manière apparemment contradictoire d’un « contretemps essentiel », c’est-à-dire d’un aléa essentiel et donc non aléatoire. Plus précisément, il écrit, en soulignant le verbe « remarquer » : « Le contretemps accidentel vient remarquer le contretemps essentiel. » Dans la suite de l’argumentation, ce « contretemps essentiel », ainsi que sa « possibilité essentielle » mentionnée plus haut, s’avère être ce que la logique philosophique a rejeté en tant qu’impensable, à savoir l’« anachronie de structure, l’interruption absolue de l’histoire en tant que déploiement d’une temporalité, d’une temporalité une et organisée ». Avant le système d’ordonnancement du temps appelé « histoire », il y a donc ce que celui-ci contrecarre, c’est-à-dire « la dispersion des durées intérieures et hétérogènes, […] la déconnexion des expériences, la multiplicité des mondes – tout ce qui rend possible un contretemps ». C’est pourquoi, poursuit Derrida, aucun aléa, fût-il unique, ne pourrait survenir s’il n’était « déjà, par essence » survenu avant sa venue : s’il n’était « déjà arrivé, par essence, avant d’arriver ».

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Pourtant, et pour les raisons qu’il avance lui-même, la « possibilité essentielle » dont parle Derrida ne peut ni être qualifiée d’essentielle ni être nommée possibilité dans quelque sens philosophique traditionnel que ce soit. Car elle est la possibilité que diverses séries temporelles avec leurs possibilités propres entrent en collision l’une avec l’autre et que chacune, ce faisant, ruine les possibilités des autres séquences temporelles ainsi que les siennes, ou du moins les altère jusqu’à les rendre méconnaissables. Dans le cas d’une telle collision – et c’est là l’aléa, l’« accident anachronique », le « contretemps –, il y a au moins deux temps, deux possibilités et deux essences en jeu, qui ne sont pas accordés l’un à l’autre en une harmonie préétablie et qui, dans leur entrechoc, s’avèrent non substantiels, incohérents et, au sens strict du mot, inessentiels. C’est pourquoi on ne peut pas plus parler du temps que de la possibilité – ou de la possibilité essentielle – d’un aléa, mais seulement de la possibilité qu’ont au moins deux possibilités différentes de se contredire, de se contrarier et de se manquer. C’est seulement une telle possibilité venant avant ou en deçà de toute possibilité, c’est seulement une pré- ou non-essence et une extra-possibilité (praepossibilitas et extraessentia) qui offre l’espace de jeu pour une pluralité de temps et de séries temporelles, de mondes et de complexes de mondes ; c’est elle seule qui offre l’espace de jeu du temps [Zeit-Spiel-Raum] à leur rencontre ou non-rencontre, mais uniquement en tant que raison nécessaire et non suffisante pour une correspondance entre eux. Ce n’est donc pas « par essence », comme l’écrit Derrida, mais – sit venia verbo – « par para-essence » que l’aléa « essentiel » est déjà survenu avant l’aléa « actuel ».

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Derrida précise son choix conceptuel et argumentatif embarrassant dans la mesure où il souligne que, si l’aléa est non aléatoire, il ne l’est pas dans le sens « d’une essence ou d’une structure formelle », d’une condition de possibilité abstraite ou d’une forme universelle de la relation à l’autre en général. Toutefois, ce qui s’évanouit alors sans qu’il le remarque, c’est aussi le fondement pour l’affirmation selon laquelle l’aléa – le contretemps [Unzeit] – est déjà survenu avant d’être survenu, « est déjà arrivé, par essence, avant d’arriver ». En effet, ce qui est déjà survenu avant chaque aléa « actuel », c’est la pré-possibilité structurellement in-actuelle d’une discordance des possibilités. Mais cette pré-possibilité précédant toute coordination ou coïncidence temporelle ne peut elle-même qu’être temporellement incoordonnée : il lui manque le co- de toute compossibilité et de toute coprésence, donc aussi tout lieu au sein de la série temporelle qui pourrait être situé avant ou après un autre. La pré-possibilité de toutes les possibilités temporelles ne les précède pas au sein d’une série temporelle, mais précède cette dernière en tant qu’espace de jeu non linéaire – non géométrique et non métrique – des différents temps et des différentes possibilités temporelles ; et c’est précisément la raison pour laquelle elle réside en celles-ci comme leur extérieur absolu.

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Chaque aléa est un cas ex tempore, une chute hors du temps, car c’est une chute d’un temps au sein d’un autre, inanticipable et inhomogène, ouvrant ainsi au moins un temps nouveau, un autre, jamais encore donné. Ce n’est donc pas la possibilité – et surtout pas la possibilité « essentielle » – de l’aléa qui précède l’aléa, mais c’est l’aléa, l’aléa purement et simplement in-essentiel qui, au contraire, précède sa « propre » possibilité, qui précède le concept et l’essence de l’aléa, qui – mais dans ce sens seulement – « se » précède ainsi « lui-même ». Et il « se » précède tellement « lui-même » qu’il reste pour lui-même irrattrapable, irrépétable, insaisissable dans une série temporelle qui lui serait propre. S’il marque, il ne remarque pourtant rien. Il peut avoir des conséquences, mais uniquement parce qu’il est intempestif, non seulement anachronique mais achronique, fin – sans finalité – d’au moins deux temps, commencement absolu de temps différents, archi-polychronique, archi-polyachronique. Chaque aléa est singulier, sinon il n’en serait pas un.

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La singularité est en effet ce trait de l’aléa et du contretemps que Derrida retient comme le plus décisif dans toutes les réflexions ultérieures de son aphorisme. Après avoir modifié la formulation sur l’« essence » de l’aléa, il poursuit : « Plutôt la singularité d’une imminence dont la “pointe acérée” aiguillonne le désir à sa naissance – la naissance même du désir. J’aime parce que l’autre est l’autre, parce que son temps ne sera jamais le mien. » L’« imminence » du contretemps accentue son immédiate, sa pressante pré-essence [Vor-wesen]. La « pointe acérée » empruntée au Confiteor de l’artiste de Baudelaire met l’accent sur l’infinité sans médiation possible de cet être-sur-le-point-de. Et le mot réitéré de « naissance » insiste sur le commencement d’une relation qui ne pourra jamais être corrélation au sein d’un temps un et homogène, mais devra rester le commencement des contretemps et des temps jamais temporalisables [Unzeiten und Nie-Zeiten] qui continuent à durer dans une constante inconsistance, sans ordre chronométrique aucun.

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Une coïncidence rapproche les deux concepts – ou contre-concepts – les plus importants de l’aphorisme de Derrida, qui toutefois ne se correspondent pas sémantiquement ou conceptuellement. Et dans la proximité peut-être non intentionnelle mais irrésistible de ces deux mots, qui appartiennent à des séries de représentations et à des mondes linguistiques différents tout en étant accentués de la même manière, dans la proximité entre « essence » et « naissance », qui n’auront été conjoints ni par un « aléa essentiel », ni – au sein d’une analyse de l’aléa – par une nécessité inconditionnelle, on peut lire, nolens volens, une n’essance qui pourrait être la formule, certes sans forme, du « contretemps accidentel ». Cette n’essance serait l’aléa même, l’aléa inconditionnel de l’aléa, tel qu’il fait irruption dans toutes les représentations d’essence du temps et tel qu’il garde, dans la rencontre commençante de deux mots, de deux temps et de deux mondes, leur deux contingences continuées.

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Si le déjà plusieurs fois souligné – « déjà arrivé, par essence, avant d’arriver » – est le paraphe de Jacques Derrida, qui signe ainsi l’aphorisme à l’intérieur du texte ; et si ce déjà se trouve déployé dans l’interférence entre cette « essence » et cette « naissance » qui ne se correspondent pas, alors n’essance est l’un des nombreux noms – pas un nom propre – de Derrida. Comme l’aléa, il est, pour ceux qui le lisent et n’esquivent pas l’entrechoc avec lui, l’aventureux commencement d’autres temps, dans lesquels survit son dérangement initial.

Note

[1]

J. Derrida, Psyché. Inventions de l’autre, Éditions Galilée, 1987, p. 522-523.