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Derrida – sa pensée, son enseignement, son œuvre, sa mémoire – reste tout près de mon travail mais aussi de ce que j’essaie, comme tout le monde, d’affronter dans le monde où nous vivons encore après lui. Il m’arrive si souvent de me demander ce qu’il aurait dit, comment il aurait compris tel événement ou tel développement. Ou plutôt, je ne me le demande pas, c’est lui, par son spectre en moi, qui continue à poser des questions à tout ce qui arrive. Alors, quand vous demandez « en quoi, dans [mon] travail, Derrida fait-il question ? », je suis tentée de répondre, « oui, exactement, il fait question. » Cette pensée réserve encore une grande force pour accueillir et interroger des événements ou des développements, et je dirai même les plus ponctuels. En cela, sa pensée ne cesse d’accompagner l’actualité, de « faire question » de ce qui arrive, est en train d’arriver.

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Prenons l’exemple de ce qui est en train d’arriver avec la peine de mort aux États-Unis. Cette question tenait à cœur à Jacques Derrida, et il s’en est expliqué longuement au cours des deux années de son pénultième séminaire, La Peine de mort[1][1] J. Derrida, Séminaire, La Peine de mort, (1999-2000),.... Il se trouve que ces deux ans, 1999-2001, coïncident précisément avec ce qui allait se confirmer comme étant les années du nombre record d’exécutions aux États-Unis depuis que cette pratique avait repris en 1977. En 1999, il y en a eu 98, nombre jamais atteint avant ou depuis. Lors des séances hebdomaires, Derrida cite plusieurs fois cette statistique, sans jamais pouvoir dire, bien sûr, qu’ensuite il y en aura de moins en moins tous les ans, jusqu’en 2013 et au-delà. Mais cela n’empêche pas du tout que l’analyse suivie de semaine en semaine traçait comme par avance l’entrée en crise de l’appareil de la peine de mort américaine.

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En particulier, Derrida isole ce qu’il appelle la « logique anesthésiale » qui, depuis au moins l’invention de la guillotine, en refusant la cruauté, a dicté à l’Occident l’évolution de la méthode retenue pour infliger la peine capitale. Or, la crise actuelle qui s’aggrave de jour en jour autour de l’appareil américain est liée très étroitement à une entorse à sa logique anesthésiale. Car c’est cette logique qui a inventé la mise à mort para-médicale, pharmaceutique, appelée « lethal injection », dont l’ingrédient premier et indispensable est un anesthésique. Et c’est cette anesthésie qui surveille tout l’appareil, lubrifiant les joints de la machine pour qu’elle ne grince pas trop. Si cette huile anesthésiante vient à manquer, la machine risque de se paralyser, à moins qu’elle ne fasse marche arrière vers une opération ancienne, sans anesthésie, plus cruelle.

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Eh bien, un tel manque s’est en effet déclaré il y a bientôt quatre ans quand le seul fabricant américain de l’anesthésie choisi par tous les death rows américains a transféré son entreprise en Europe (Italie) et s’est vu, par la suite, interdire l’exportation vers les États-Unis de cette drogue nommée le thiopental sodique. La peine capitale américaine, comme une droguée, entrait dès lors en état de manque. Il y a eu entorse, blocage, dans le tuyau intraveineux qui garde en vie, si l’on peut dire, la volonté de mettre souverainement à mort. Sans anesthésie, l’appareil, comme ses victimes, commence alors à agoniser.

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Comme signe d’agonie – non, pas du tout signe, mais agonie même – ce qui se passe le 29 avril 2014, dans une prison de l’Oklahoma, quand un nommé Clayton Lockett a perdu son combat contre l’appareil qui s’acharnait à le tuer tout en gardant officiellement secret le moyen d’exécution, c’est-à-dire, les drogues qui allaient servir pour la lethal injection et en particulier son composé anesthésique. Pour savoir la suite, lisez Kafka, Dans la colonie pénitentiaire : sous la menace de se voir, lui et sa machine, mis à la retraite par le nouvel ordre dans la colonie, l’Officier se jette dans la gueule de l’appareil et meurt en même temps que la machine qui fatalement se détraque. Ainsi, Clayton Lockett a été torturé pendant des heures, alors que ses tortionnaires cherchaient la veine avant de s’avouer impuissants et donc responsables d’avoir supplicié un homme jusqu’à ce que mort s’ensuive, quoique ce fût presqu’un accident, dû au dérèglement de la machine et non à son fonctionnement.

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Derrida questionne ce qui arrive dans de pareilles crises de pouvoir, celles d’une possibilité qui, subitement, n’en est plus une, d’une possibilité devenue impossible, sinon impuissante. Crises de pouvoir au sens le plus potentiel mais aussi peut-être le plus matériel. C’est le matériel du pouvoir-tuer-sans-cruauté, c’est-à-dire anesthésié, qui vient à manquer à un instant très précis mais crucial pour l’appareil général du pouvoir. J’ai déjà retracé ailleurs de façon plus détaillée les conditions – de marché, d’exigences politiques européenne ou américaine, de bonne ou mauvaise publicité pour les entreprises pharmaceutiques, etc. – qui ont pu ainsi faire en sorte que le pouvoir soit en manque à cet instant précis. Et j’avais amorcé ce travail par une question dont le ton ou la forme voulait rappeler certaines questions de Derrida, à savoir : « Et si la peine de mort était une drogue [2][2] Voir P. Kamuf, « Protocol : Death Penalty Addiction»,... ? » Si l’analyse de Derrida nous permet de (croire) reconnaître ce qui arrive là comme l’agonie de la peine de mort américaine, elle nous prévient aussi contre la suffisance de croire que, après sa longue agonie, la peine de mort serait enfin finie là-bas. Car qui prétendra dire où commence et où finit la peine de mort dans un État quelconque du moment qu’il se dit, se veut, se prétend souverain ? Tant que l’effet souverain s’appuie sur une construction théologico-politique, affirme Derrida (tout en se demandant si le phantasme de souveraineté peut subsister en dehors de cette construction), ce soi-disant souverain inscrit en lui une peine de mort quelque part et sans doute à plus d’un endroit [3][3] Voir J. Derrida, La Peine de mort, op. cit., p. 49....

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Au moment d’écrire ces quelques lignes, et pour la première fois, je vois s’aligner virtuellement, avec cette réflexion sur la peine de mort, le début mémorable de Circonfession, où se raconte une scène de seringue – rappelée, rêvée, hallucinée, en tout cas écrite – qui doit trouver la veine. C’est comme si cette scène-seringue conjurait aussi la figure du condamné à mort qui subit l’injection léthale. De tels moments de lecture/relecture, quand deux bouts de texte commencent à se faire signe de loin et à se conjurer, sont autant de signes qu’une certaine autonomie de la chose, cette œuvre, garde en réserve plus d’un avenir imprévisible, surprenant. Voilà donc une autre manière d’aborder « l’actualité de Derrida », non seulement du fait que sa pensée continue, par ses lecteurs et lectrices interposé(e)s, d’interroger ce qui arrive, mais aussi parce que cette œuvre se donne à lire à n’en plus finir.

Notes

[1]

J. Derrida, Séminaire, La Peine de mort, (1999-2000), tome I, Paris, Éditions Galilée, 2012.

[2]

Voir P. Kamuf, « Protocol : Death Penalty Addiction», in The Southern Journal of Philosophy, Vol. 50, Spindel Supplement, (2012), p. 5-19.

[3]

Voir J. Derrida, La Peine de mort, op. cit., p. 49-51.