Petite phénoménologie de l'archive

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Petite phénoménologie de l’archive

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« En mémoire de Jacques Derrida, il faudrait ne pas oublier la phénoménalité de l’archive. » Ce n’est pas une thèse. À peine un énoncé. Presque un impératif. En tous cas, une phrase qui s’est imposée avant même que je sois en état de l’articuler clairement.

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Avant toute politique de l’archive, il faudrait faire droit à une phénoménologie de l’archive. Celle-ci engage certes un rapport à l’autre et même à de nombreux autres, selon le mode du collectif ou du nombre, donc de la politique, que ce soit sous une forme instituée et institutionnalisée ou non. Nous disons l’autre, plutôt que l’auteur, afin de marquer ce fait, connu de tout lecteur de Derrida, que l’auteur (singulier, pluriel, pluriel-singulier) est toujours et structurellement au sein de l’archive un autre au sens le plus aigu et le plus absolu du terme – c’est-à-dire un mort. Toutes ces choses que sont les traces d’un vivant, celles qu’il a produites volontairement, qu’il a voulu dire ou faire, augmentées, bien entendu, de tout ce que la technique en expansion constante constitue et continue de constituer comme traces actuelles ou potentielles, toutes ces choses reviennent en dernière instance et en ce sens à l’autre. On peut regrouper d’autre part sous le titre de politiques de l’archive tout ce qui se fait et se dit (selon des modalités variables) au nom de l’autre, toutes les stratégies du s’autoriser de : toutes les opérations et tractations qui s’exercent sur le nom de cet autre, sur ce qu’il porte et ce qui le porte. Les rapports ici en jeu peuvent être d’inimitié ou d’amitié (et à perte), sans qu’on puisse exclure, dans ce dernier cas, certaines formes de violence amoureuse, comme celle qui par désir de garder l’archive tend à la préserver intacte, s’il le faut selon la modalité privative, privatisante, de la mise au secret, voire de l’encryptage. Mais aussi secrètes, aussi jalousement soustraites au regard qu’elles soient, les archives n’en contiennent pas moins une dimension phénoménale irrépressible. Elles n’en continuent pas moins de se manifester et même de parler. L’archive sécrète de l’archive. Voilà sans doute ce qui est le plus évident et difficile à penser et à décrire : l’ouverture de l’archive non seulement à un avenir mais depuis son avenir et par suite une constitution qui est toujours en cours, ouverte, constitution d’une ouverture et depuis une ouverture. Par provision, nous laisserons donc ouverte la question de savoir si cela excède l’ordre de la phénoménologie ou n’en est pas plutôt la condition de possibilité même. Ou les deux.

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Précisons. L’archive en tant que telle met en jeu et présuppose un mode de constitution intersubjectif marqué d’une dissymétrie foncière. Il y a d’une part, l’autre, celui auquel elle revient définitivement et materialiter[1][1] Nous reprenons ici l’opposition de points de vue entre..., et qui, parce qu’il en est l’auteur, connu ou inconnu, singulier ou pluriel, en est par essence, structurellement exproprié : il doit pouvoir s’en absenter et, même encore présent, s’en est déjà virtuellement absenté, d’une virtualité constitutive. Dès la première phase de constitution, l’archive est porteuse de et portée par cette absence possible. D’autre part, et sur les bords de ce que nous désignons ici comme la matière de l’archive, il y a ceux auxquels elle revient provisoirement et formaliter, tous ceux qui, à un titre ou l’autre, en ont la charge et la garde (y sont autorisés ou s’y autorisent), se l’approprient légitimement ou par la violence, selon toutes les « combinaisons » bien connues de la loi et de la force, qui ne le peuvent cependant qu’à se situer sur les bordures de la matière d’archive, et à s’exposer à ses potentialités.

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Quoi qu’il en soit de la position adoptée à cet égard, un fait s’impose comme une nécessité. Avant toute interprétation politologique, toute interprétation en termes de dispositif sémiotique-énergétique, de signes s’exprimant par force, de signes ou de figures de force(s), il faut, sous peine de nous installer d’emblée dans une violence qui est la racine de toutes les autres, reconnaître cette phénoménalité et par suite la nécessité d’une phénoménologie de l’archive – au sens rigoureux du terme. Le respect commence là. Comme Derrida le rappelait à propos de Levinas :

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Le phénomène du respect suppose le respect de la phénoménalité. Et l’éthique la phénoménologie. En ce sens, la phénoménologie est le respect lui-même, le développement, le devenir-langage du respect lui-même

(L’Écriture et la différence, Seuil, 1967, p. 178.)
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À défaut de cette reconnaissance qui est de droit, qui est même au fondement (non mystique) du droit, à défaut de ce respect préalable de la phénoménalité, à même la phénoménalité, ce qui risque de régner et qui de fait s’impose déjà, c’est au sens le plus radical, la violence, l’archi-violence consistant toujours à ne pas reconnaître l’autre comme tel, comme un alter ego, même et surtout s’il n’y est jamais réellement et strictement réductible et d’autant plus qu’il ne l’est pas. Si Derrida peut de façon réitérée assigner la phénoménologie à la « métaphysique de la présence », c’est en même temps à la phénoménologie, dans le geste de la réduction la plus radicale au propre et à la propriété du propre (au sens de la Cinquième Méditation cartésienne), que l’on doit la révélation toute prosaïque mais décisive que les choses elles-mêmes, que même les simples choses, sont elles aussi travaillées, habitées, hantées par autrui – et de ce fait en cours de constitution – et qu’un ego réduit au propre, sans la co-opération des autres, d’infiniment nombreux et anonymes autres, pour engagé qu’il y soit, est structurellement incapable à lui seul d’achever cette constitution. Qu’il n’y a par suite de constitution qu’incomplète [2][2] Il en va ainsi, par exemple, de l’espace dont la constitution.... Il y va du respect pour les choses mêmes, les simples choses. Non pas simplement ces choses que sont les traces qu’un vivant laisse derrière lui, mais plus largement toutes celles qu’il portait en lui, toutes celles qui, en retour, le portaient et supportaient et celles qui, thétiquement ou prothétiquement, le constituaient. Le commentaire célèbre mentionné à l’instant poursuivait en effet :

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Levinas ne le croit pas, Husserl le croit et croit que « autre » veut déjà dire quelque chose quand il s’agit des choses. Ce qui est prendre au sérieux la réalité du monde extérieur.

(ED, p. 182.)
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Que nous touchions ce faisant au phénomène de la croyance ne nous fait nullement sortir de la phénoménologie, mais nous révèle par contrecoup la part de la croyance dans la phénoménalité. Loin de prendre en quelque façon que ce soit nos distances vis-à-vis de la phénoménologie, de nous en détourner ou de lui imprimer une tournure hétérodoxe (par rapport à une orthodoxie méthodologique ou un « réalisme » supposés), de lui imposer, comme on a pu le dire, un tournant théologique, nous entrons dans une dimension que la phénoménologie transcendantale seule a su rendre manifeste et mettre en relief. Par-delà le belief et le phénoménisme humiens, et ses variantes, la phénoménologie transcendantale découvre et décrit le rôle constituant de la croyance – et plus largement la sphère de la positionnalité [3][3] Idées directrices pour une phénoménologie pure et une... –, ainsi que des « thèses » ou « propositions » corrélatives, et les décrit selon toutes leurs configurations, transformations, interruptions et combinaisons possibles. La description phénoménologique (eidétique) est d’abord et avant tout l’attention aux nervures que ces configurations et transformations impriment à la surface du phénomène, à même le phénomène dans son apparente et naïve plénitude. Reconnaître que la donation est travaillée, structurée et caractérisée par la croyance et plus largement par une composition subtile de motions et d’arrêts thétiques (une synthèse ou poly-thèse), aucune orthodoxie religieuse, aucun athéisme ou rationalisme militants ne devraient, du reste, s’en offusquer – non plus que s’en réjouir. Que, d’autre part, nous ayons peine à croire que les traces parlent, qu’elles puissent parler avant même qu’un sujet rationnel articule quelque chose comme un langage ou avant même qu’un vivant, pleinement et purement vivant, soit en état de percevoir et de faire l’épreuve du plaisir et de la souffrance, il n’y a là rien que de très naturel.

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C’est cela l’attitude naturelle, le bon sens même.

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Notes

[1]

Nous reprenons ici l’opposition de points de vue entre natura materialiter spectata et natura formaliter spectata, c’est-à-dire la nature comme ensemble de phénomènes et la nature comme système unifié de lois causales (que l’on trouve chez Kant, Prolégomènes, §. 16-17), combinée en l’occurrence avec celle entre matière (Materie) et forme (Form) logique que Husserl développe, entre autres, dans Logique formelle et logique transcendantale.

[2]

Il en va ainsi, par exemple, de l’espace dont la constitution soit incomplète (en tant que constitution solipsiste), soit historiquement ouverte (en tant que constitution intersubjective). Idées directrices ; Livre 2, Recherches phénoménologiques pour la constitution, Trad. E. Escoubas. Paris, Éditions des PUF, 1982, collection «Épiméthée», p. 119 sq.

[3]

Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique, I, P. Ricœur, Éditions Gallimard, 1950, p. 483. Ideen I, p. 333. Ces «thèses» ou « propositions » (Sätze) ne sont pas toutes doxiques, ni nécessairement fondées sur du doxique, car il y a des « propositions de volonté », des « propositions de question de volonté », des «propositions de désir», etc. Quant aux raisons de cet élargissement de la notion de «proposition», cf. en particulier Idées I, p. 446 (trad. modifiée), Ideen I, p. 274.