Le spectre du nom

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Le spectre du nomNotes sur la question lexicale d’une langue philosophique

Le vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire, achève cet isolement de la parole : niant, d’un trait souverain, le hasard demeuré aux termes malgré l’artifice de leur retrempe alternée en le sens et la sonorité, et vous cause cette surprise de n’avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d’élocution, en même temps que la réminiscence de l’objet nommé baigne dans une neuve atmosphère.

Mallarmé, Crise de vers.
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Il faut se constituer un lexique. Non pas un dictionnaire de termes savants, un florilège de mots choisis, qui détermine une pensée, qui canonise une école, mais un ensemble d’énoncés qui permet à la langue ordinaire ou naturelle de s’ériger en langue philosophique. Selon une certaine lecture de Derrida, repenser la philosophie, son histoire, ses textes, ses auteurs, repenser le discours métaphysique de la philosophie reviendrait à se constituer un nouveau lexique, comme on dit se donner de nouvelles armes, ou de nouveaux outils, pour avancer, pour agir ou pour écrire. Ce lexique est ouvert, bien entendu, il peut aller d’un mot à une phrase, de « déconstruction » à « tout autre est un autre », par exemple, mais aussi d’une argumentation, comme sur « le supplément d’origine », à un texte tout entier. Or, ce qui m’importe dans la construction d’un lexique, c’est le pouvoir qu’il donne au mot, ou plus encore, dirait Derrida lui-même, c’est la reconnaissance du pouvoir des mots. Pouvoir de dire, évidemment, pouvoir de faire, pouvoir de défaire aussi, de médire, de contredire, et surtout ce pouvoir quasi fantomal de faire venir.

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Il y a toujours une dimension spectrale dans le nom, dans le mot qui nomme, quelque chose ou quelqu’un. Avant de désigner une chose, un objet déjà là, déjà pensé ou représenté, le mot convoque, appelle ou fait venir quelque chose à l’existence. Et ce qui m’intéresse dans ce geste de convocation, dans cette spectralité du nom, c’est qu’il occupe toujours un espace paradoxal ou liminal, « abyssal », dit Derrida. C’est un espace intermédiaire, qui donne tout son sens à la fonction lexicale d’une langue philosophique. Il faut engager la construction lexicale du pouvoir des mots. Dès lors que ce pouvoir, cette force, cette dunamis, opère et agit entre les catégories de la réalité, entre les mots et les choses, le logos et le mythos, la littérature et la philosophie, mais aussi entre l’humain et le divin, l’homme et l’animal, l’homme et la machine, ou encore entre les sexes, entre les genres, dès lors que ce pouvoir de convoquer, de faire venir à l’existence, ou d’invention, n’a pas de lieu propre, de terme assigné, n’a pas reçu la loi d’un genre ni la légitimité d’un discours, il faut traduire sa force spectrale en régime lexical. Ce qui fait la spécificité de ces lieux non-assignés de la nomination repose, en quelque sorte, sur la nature abyssale des limites entre un champ et un autre, un discours et un autre discours.

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Ces limites n’ont pas de bord. Ces frontières ne sont pas linéaires, elles ne sont pas bordées par une ligne bien définie, discernable, visible. On ne peut pas objectiver ces limites, ni les décrire rigoureusement, ni même surtout les contrôler politiquement. Ces limites ne sont que des lignes rompues, interrompues, dont le moment de rupture produit indéfiniment d’autres ruptures. De là l’idée derridienne d’une « rupture abyssale », que je lierai ici au pouvoir spectral des mots. C’est de là, en effet, de cette rupture toujours en abyme, de cette rupture de ruptures, que les mots finalement tireraient leur pouvoir de nomination, leur force de convocation et d’appel, ou leur capacité à faire venir quelque chose à l’existence. Et si cette rupture est toujours abyssale, inassignable en termes de concept, cette rupture néanmoins a une histoire, ou relève d’un ensemble de récits et de discours dont on peut faire la genèse. En ce sens, qu’il faudrait prudemment décliner, on peut parler ici de la genèse des forces ou du pouvoir des mots, dont la langue philosophique aurait pour tâche d’élaborer le lexique. Chaque force met en scène la genèse abyssale d’un mot, qui dit l’homme, qui dit la femme, le divin ou l’animal. Chaque force contient cette genèse, cette histoire, sous la forme lexicale des usages des mots, des mésusages et des abus.

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J’aimerais donc penser, avec Derrida, la langue philosophique comme un lexique du pouvoir des mots. J’aimerais penser cette langue comme un lexique, dont les mots opèrent la force, ouvrent l’abyme, en tracent la genèse. Ce serait pour moi l’occasion, la possibilité ou la chance de repenser, c’est-à-dire de penser autrement le statut des concepts, la valeur des argumentations, l’effet des démonstrations et à nouveau la fonction que joue le texte dans le discours philosophique, ou dans l’histoire de la métaphysique. Ce serait la meilleure occasion de refaire de la métaphysique. Penser la métaphysique par le biais du lexique, penser ce qui reste de métaphysique, ou de la métaphysique, dans la philosophie, par le pouvoir qu’ont les mots à faire venir ce qui est, ce qui fut, ce qui sera, depuis ce lieu d’une rupture abyssale. Ce lexique serait simple, et complexe tout à la fois. Chaque mot peut devenir un lexème philosophique, dès lors qu’il met en scène ce jeu des frontières, qui l’abiment et qui l’habitent. Mais ce jeu est complexe, dès l’instant qu’il opère dans la multiplicité des limites inhérentes aux frontières. Ce lexique sans cesse serait à refaire, à la mesure des forces qui redonnent au mot ses virtualités, ou qui feront le mot, comme le vers, chez Mallarmé, cité en exergue, « qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire, achève cet isolement de la parole ».