Derrida, c'est qui déjà ?

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Derrida, c’est qui déjà ?

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Traduit de l’italien par Laura Odello et Peter Szendy

Aussitôt après la disparition de Jacques Derrida, dans ma présentation du numéro spécial (Decostruzioni) qui lui était consacré par aut aut (la revue de philosophie que je dirige), je soulignais certains aspects propres à sa pensée : je m’attardais avant tout sur la manière dont il avait révolutionné à la fois l’idée commune de ce qu’est un texte philosophique et le regard qui en découle. Un texte dont le mouvement est un débordement continu hors de soi et un incessant retour en soi ; un regard dédoublé, voire strabique, dont – selon Derrida – nous devrions nous doter pour pouvoir habiter ce jeu paradoxal du dedans et du dehors.

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J’ajoutais que la philosophie se voit ainsi requise d’abandonner les catégorisations disciplinaires, ou du moins d’entrer chaque fois en conflit avec elles, pour se transformer en un « art subtil », en une faculté de trouver la juste « intonation » afin de ne pas trahir les événements, selon une tonalité qui relève assurément plus de l’éthique que du savoir. Entre les lignes, j’indiquais à quel point ce geste philosophique suggéré par Derrida était difficile et surtout inactuel.

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Aujourd’hui, dix ans après, j’observe que son enseignement à contre-courant est resté largement lettre morte dans le débat contemporain, où l’on navigue bien loin de cet art subtil — on lui porte tout au plus cette attention dérisoire que l’on réserve à une pensée qui ne pourra jamais être traduite en un savoir articulé. Certes, les œuvres de Derrida ont connu une bonne circulation éditoriale, les monographies critiques et les commentaires avisés ne manquent pas, nombre de colloques ont célébré un peu partout sa pensée, mais j’ai la nette impression que l’inactualité de Derrida a pourtant augmenté dans la mesure où l’affinité culturelle avec son geste et son regard a décidément diminué. Et puisqu’il s’agissait d’une posture difficile (plus difficile que celle enseignée par Foucault), la culture de la simplification philosophique aujourd’hui dominante, dans laquelle je crois que nous nous enfonçons jour après jour, cette culture a détourné les yeux. Derrida, c’est qui déjà ?

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Derrida représente un objet mystérieux, non identifié. Au fond, il ne nous intéresse plus, comme si nos préoccupations théoriques avaient laissé de côté la tentative de comprendre comment on peut habiter l’altérité, qui est pour nous cet « autre » et comment on peut s’approcher de l’« arrivant » – événement ou sujet – sans l’effacer, sans effacer tout ce qu’il peut nous offrir ou « donner » pour nous dégager de notre rigidité mentale. Autrement dit : nous fermons les yeux face aux problèmes suscités par la réalité dans laquelle nous vivons et nous ne reconnaissons pas en Derrida l’un des rares penseurs qui pourraient nous aider à les voir.

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Qu’il me soit permis d’ouvrir une parenthèse pour rappeler que, à aut aut, nous avons fait un bon bout de chemin non seulement avec les écrits de Derrida, qui souvent ont paru en avant-première dans les pages de la revue, mais aussi et surtout sous le signe d’une « amitié » philosophique qui, depuis les années soixante-dix, nous a permis de mieux penser une réalité sociale de plus en plus scabreuse. Et, comme souvent, c’est au moment de sa disparition que, douloureusement, nous nous sommes aperçus à quel point notre travail critique d’intellectuels éloignés de toute académie avait essentiellement besoin de faire alliance avec lui, de s’accorder à une modalité du philosopher que nous cherchions péniblement à atteindre là où il la pratiquait, quant à lui, de façon généreuse, voire dispendieuse, sans jamais avoir recours à ce ton grandiloquent qui caractérise souvent l’insolence de la philosophie.

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Un seul exemple : un avant-goût de Politiques de l’amitié, grâce à une synthèse que Derrida nous avait donnée, eut pour aut aut la fonction d’un véritable viatique philosophique qui orienta pendant un bon moment nos discussions au sein de la rédaction, bien au-delà de ce que le lecteur de la revue pouvait en percevoir.

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Je rappelle cet épisode pour évoquer mon « amitié » avec la pensée de Derrida. Elle tient précisément au refus du ton grandiloquent et au programme d’un « désarmement » de la philosophie (explicitement mentionné dans l’entretien de 1997 avec Maurizio Ferraris, Il gusto del segreto). L’interviewer (à l’époque, il faisait encore partie du bataillon qui animait aut aut) lui demandait ce qu’il pensait de la « pensée faible » (pensiero debole) ; et Derrida lui répondit qu’il était totalement d’accord, à condition que par faiblesse on entende « une certaine manière d’être désarmé dans le rapport à l’autre ». Mais ce doit être, précisait-il, « un moment de désarmement absolu », sans condition. Reconnaître que c’est l’événement qui nous « désarme », cela voulait dire, pour Derrida, se doter de la seule arme vraiment efficace. Ce « désarmement » est partout perceptible dans son écriture (une écriture que nous ne sommes pas encore parvenus à saisir, je crois), notamment dans l’usage récurrent et essentiel du « peut-être ».

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Cette brève remarque suffirait à faire apparaître la distance sidérale qui sépare Derrida de notre besoin actuel de prescriptions théoriques et de cartographies rassurantes de la pensée. Depuis cette perspective, l’inactualité de Derrida – ou du moins de « ce » Derrida-là – est des plus puissantes et l’on comprend bien pourquoi le débat philosophique qui prévaut aujourd’hui n’y trouve aucun point d’accroche ni aucune affinité. Nulle « amitié » possible.

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Mais, en revenant à l’époque dont je parlais et à mon enthousiasme (le travail à quatre mains sur l’avenir des humanités, sa présence ici à Trieste pour parler de la peine de mort dans une salle bondée au-delà des normes de sécurité…), je voudrais souligner encore à quel point il était absolument évident pour nous deux que le geste de la déconstruction et le geste antimétaphysique de la pensée faible appartenaient à des filiations et à des « jeux » impossibles à superposer – rien de pire que de céder à quelque désir d’annexion. C’était justement la différence qui favorisait l’amitié intellectuelle et l’enrichissement réciproque : une tonalité partagée (je ne suis pas sûr de pouvoir la qualifier simplement d’éthique) constituait un lien beaucoup plus consistant qu’une alliance explicite. À l’époque, tout ne passait pas encore par le filtre toxique des médias.

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Si j’y pense, même dans ce petit événement – notre affinité intellectuelle –, ce qui était en jeu, c’était une pratique du désarmement philosophique. Derrida a été marginalisé précisément en raison du fait qu’il a toujours pensé qu’il n’y a pas de philosophie sans amitié et que l’amitié revient toujours à une pratique de mise à nu des prétentions à la vérité. Pour que ceux des autres tombent, il faut avant tout réussir à se passer de son propre masque. Sans la prétention d’y arriver parfaitement, certes, et en faisant même apparaître les impossibilités de l’un comme de l’autre, voire en les transformant en un lien. Mais quoi ? On devrait écouter quelqu’un qui ne cessait de prêcher l’impossible comme quelque chose d’utile, voire d’essentiel ? Soyons sérieux !