L'usure de la déconstruction ?

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L’usure de la déconstruction ?

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On dit, on entend dire que la déconstruction s’use, qu’elle s’est usée. Et c’est une question que, de façon toute préliminaire, je voudrais prendre au sérieux.

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Qu’il y ait une usure de la déconstruction, il y a en a des signes indéniables dans ce qui arrive au mot lui-même. Certains font sourire : le New York Times du 7 août 1996 annonçait ainsi la parution d’un livre de cuisine qui « déconstruit cinquante tartes, gâteaux et cookies classiques ». D’autres font froid dans le dos, comme lorsqu’on lit sur le site de Magyar Nemzet, le quotidien de la droite nationaliste hongroise au pouvoir, ces phrases datées du 28 mars 2013 : « L’époque de la déconstruction (on peut le dire) est aujourd’hui périmée. Le Sida a déconstruit Maître Foucault, qui n’a donc pas pu déconstruire le virus du VIH… » Sic.

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Mais le mot ne s’use pas seulement dans sa diffusion journalistique. On aurait aussi tant de signes de sa banalisation dans le discours académique, sous forme d’incantations édulcorées à la gloire de l’autre, de répétitions bien-pensantes de paradoxes figés dans l’impossibilité de toute décision juste, pour ne rien dire des mimétismes innombrables rejouant les gestes idiomatiques – notamment autobiographiques – de Jacques Derrida. La nécessité d’une (ré)évaluation philosophique de la déconstruction ne saurait évidemment être dictée par ce contexte, mais elle y trouverait sans doute son tranchant. Elle est en cours, ici ou là. Il faudrait en prendre toute la mesure, ce que je ne pourrai évidemment pas faire dans le cadre restreint de ces pages.

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Ce que je me contenterai d’indiquer, c’est ceci : l’usure de la déconstruction, s’il y en a, n’est pas quelque chose qui lui arrive simplement du dehors. Autrement dit, lorsqu’il y va de l’usure de la déconstruction, ce génitif doit être entendu dans ses deux sens possibles : objectif et subjectif. D’une part l’usure que la déconstruction a pensée, celle qui lui appartient comme un concept qu’elle a interrogé et élaboré ; mais aussi, d’autre part, l’usure qui lui arrive, l’usure dont elle est l’objet.

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L’enjeu se situe à l’exacte croisée des deux.

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Les deux seuls textes où Derrida traite de l’usure – où il en traite de façon thématique et suivie – sont « La mythologie blanche », qui interroge l’histoire philosophique de la métaphore, et Mémoires d’aveugle, une méditation sur l’autoportrait comme regard impossible sur soi [1][1] Cf. « La mythologie blanche » (1971), repris dans Marges.... Je devrai m’en tenir ici au premier.

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« La mythologie blanche », dès son « Exergue » (p. 249), annonce la couleur – ou plutôt son absence, à savoir la décoloration générale affectant toute métaphoricité philosophique (ibid) :

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L’usure […] constituerait […] l’histoire même et la structure de la métaphore philosophique. Comment le rendre sensible, sinon par métaphore ? […] Cette métaphore de l’usure (de la métaphore), […] prenons tout le risque d’en déterrer l’exemple (l’exemple seulement, pour y reconnaître un type courant) dans […]

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J’interromps ici la citation car, à l’exemple que s’apprête à choisir Derrida chez Anatole France, nous allons en substituer un autre. Mais il nous faut d’abord souligner les deux énoncés majeurs de cet « Exergue » : d’une part, l’usure de la métaphore est elle-même une métaphore, car nul élément de la langue ne s’érode en un sens supposé propre, à l’instar d’une pierre ; d’autre part, cette usure n’est pas un accident qui arrive à une métaphore philosophique constituée comme telle par ailleurs, mais elle participe essentiellement de sa teneur ou de sa tenue philosophique même – qu’il suffise de penser à ces termes qui, comme « absolu », « théorie » ou « concept », ont presque complètement perdu leur sens concret, qui se sont presque totalement délavés pour gagner leur abstraction pensante.

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Qu’il n’y ait donc pas d’usure proprement dite d’un mot ; et que pourtant l’histoire philosophique des mots-concepts se confonde avec cette usure, aussi impropre soit-elle : voilà deux affirmations pour lesquelles je pourrais à mon tour déterrer, comme dit Derrida, un exemple typique, à savoir le mot « déconstruction » lui-même.

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Dans ses stratifications et déterminations lexicales, « déconstruction » – Derrida le rappelait à son traducteur japonais [2][2] Cf. « Lettre à un ami japonais », dans Psyché. Inventions... – garde en effet quelque chose de métaphorique, que sa généralisation philosophique doit effacer ou diluer. Ainsi, après avoir récapitulé les sens de ce terme tels que les recensent les dictionnaires – « désassembler les parties d’un tout », « déconstruire une machine pour la transporter ailleurs », « déplacement que l’on fait subir aux mots dont se compose une phrase écrite… » –, après avoir insisté sur « les portées grammaticale, linguistique ou rhétorique [qui] s’y trouvaient associées à une portée “machinique” », Derrida écrit (p. 383, je souligne) :

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[…] toutes ces significations […] ne concernaient, métaphoriquement, si l’on veut, que des modèles ou des régions de sens et non la totalité de ce que peut viser la déconstruction dans sa plus radicale ambition. […] Ces modèles […] ont été à l’origine de nombreux malentendus sur le concept et le mot de déconstruction qu’on était tenté d’y réduire.

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Le mot-concept de « déconstruction » peut donc sembler fonctionner, très classiquement, comme tous les mots-concepts philosophiques évoqués au début de « La mythologie blanche » : sa métaphoricité régionale doit elle aussi être décolorée au profit de sa pleine valence conceptuelle, sous peine de l’exposer à des méprises réductrices qui le localisent ou le concrétisent.

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Pour bien saisir ce qui est en jeu, toutefois, il faut également regarder ce qui se passe de l’autre côté de la médaille. Car l’effacement nécessaire pour que le mot gagne son statut de philosophème, c’est l’avers au revers duquel on trouve l’autre portée de l’usure, son homonyme : non pas l’altération par érosion mais le bénéfice ou l’intérêt économique. Comme l’écrit Derrida dans « La mythologie blanche » (p. 250) :

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[…] on peut déchiffrer la double portée de l’usure : […] l’épuisement, l’effritement, certes, mais aussi le produit supplémentaire d’un capital, […] le retour sous forme […] de surcroît d’intérêt, de plus-value linguistique, ces deux histoires du sens restant indissociables.

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Si les deux portées de l’usure, si son avers et son revers sont inséparables, il faudra en déduire que la consommation de l’effritement achevé coïncide avec le maximum de bénéfice, avec ce que Derrida décrit un peu plus loin comme « l’usure absolue d’un signe […] – c’est-à-dire [sa] plus-value illimitée » (p. 252).

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À cette perte totale qui se confond aussi avec le gain maximal, il faut ici donner toute sa portée, au-delà du contexte de « La mythologie blanche », en se demandant : à quoi correspondrait, quelle forme aurait la déconstruction en atteignant la pointe la plus extrême de son usure ? Question à laquelle il n’est nul besoin de forger une réponse fantastique, puisque c’est Derrida lui-même qui l’aura formulée en ces termes, dans un entretien réalisé en 1990 [3][3] « The Spatial Arts », in Deconstruction and the Visual... :

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Un jour on repensera aux années soixante, soixante-dix et quatre-vingt, quand il y avait ce truc appelé déconstruction […]. Dans ce sens, « déconstruction », en tant que mot ou en tant que thème, disparaîtra. […] Il est inévitable qu’à un moment donné la trace identifiable au sein du nom « déconstruction » soit perdue ; c’est évident. Le mot va s’user.

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Que serait donc cette usure absolue, là où l’érosion infinie et la plus-value sans mesure de la déconstruction concorderaient ?

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C’est au bout de cette question que se donnera à penser ce qui reste à venir quand la déconstruction s’use, quand son usure s’annonce comme l’effacement sans reste de sa trace. Et ce qui nous attend là-bas, à l’extrémité de ce cap, ce n’est peut-être pas autre chose que la double logique du nihilisme telle que Nietzsche l’avait formalisée [4][4] Il s’agit du célèbre fragment posthume 9 [35] de l’automne..., oscillant entre, d’une part, la passivité d’une force « fatiguée, épuisée » (ermüdet, erschöpft : c’est l’usure au sens de l’exténuation) et, d’autre part, l’activité hyperbolique d’une force tellement « accrue » (angewachsen) que ses objectifs ou ses visées ne lui conviennent plus, qu’ils ne sont plus à sa mesure (unangemessen)…

Notes

[1]

Cf. « La mythologie blanche » (1971), repris dans Marges — de la philosophie, Éditions de Minuit, 1972 (ainsi que cette sorte de post-scriptum à « La mythologie blanche » qu’est « Le retrait — de la métaphore », dans Psyché. Inventions de l’autre, Éditions Galilée, 1987) ; Mémoires d’aveugle. L’autoportrait et autres ruines, Réunion des musées nationaux, 1990.

[2]

Cf. « Lettre à un ami japonais », dans Psyché. Inventions de l’autre, p. 381 sq.

[3]

« The Spatial Arts », in Deconstruction and the Visual Arts, P. Brunette et D. Wills (eds.), Cambridge University Press, 1994, p. 32 (je retraduis, en l’absence d’un original français accessible).

[4]

Il s’agit du célèbre fragment posthume 9 [35] de l’automne 1887.