Biologie et déconstruction. Entre Ameisen et Derrida

Vous consultez

Biologie et déconstruction. Entre Ameisen et DerridaNotes sur une note de Foi et Savoir

1

Dans Foi et Savoir, le texte qui représente la source la plus importante pour la notion derridienne d’auto-immunité, Derrida paraît emprunter la logique auto-immunitaire au champ de la pathologie médicale, en se référant plus particulièrement au phénomène du SIDA. En effet, dans une note, à propos de la défense de l’amour conjugal que propose l’encyclique Evangelium Vitae, Derrida ajoute : « seule immunité supposée, avec le célibat des prêtres, contre le virus de l’immuno-déficience humaine (VIH) [1][1] J. Derrida, Foi et Savoir, suivi de Le Siècle et le... ».

2

Regardons de près le passage de Foi et Savoir où Derrida donne quelques références plus précises à propos de l’auto-immunité :

3

C’est surtout dans le domaine de la biologie que le lexique de l’immunité a déployé son autorité. La réaction immunitaire protège l’indemnité du corps propre en produisant des anticorps contre des antigènes étrangers. Quant au processus d’auto-immunisation, qui nous intéresse tout particulièrement ici, il consiste pour un organisme vivant, on le sait, à se protéger en somme contre son autoprotection en détruisant ses propres défenses immunitaires. Comme le phénomène de ces anticorps s’étend à une zone étendue de la pathologie et qu’on recourt de plus en plus à des vertus positives des immuno-dépresseurs destinées à limiter les mécanismes de rejet et à faciliter la tolérance de certaines greffes d’organes, nous nous autoriserons de cet élargissement et parlerons d’une sorte de logique générale de l’auto-immunisation [2][2] Ibid., p. 67..

4

Dans la logique de l’auto-immunisation, il ne s’agit pas de diriger ses propres défenses immunitaires contre soi-même mais de se protéger contre ses propres défenses immunitaires en les détruisant. Cette conception de l’auto-immunisation viendrait de la biologie et trouverait une application toujours plus étendue dans la pathologie médicale, et pas seulement dans le SIDA. Une autre trace intéressante, c’est la référence aux recherches en cours sur les immunodépresseurs. Quoi qu’il en soit, il est évident que Derrida est bien informé sur ce sujet et sur ses développements dans le domaine de la biologie.

5

Mon hypothèse, c’est que Derrida est ici en train de se référer à une branche précise de la biologie qui, dans les années quatre-vingt-dix, était en train de révolutionner non seulement la conception biologique de la vie mais aussi beaucoup de traitements médicaux contre des pathologies graves – le SIDA ou le cancer – ainsi que les recherches sur les immunodépresseurs. Il s’agit de la théorie du suicide cellulaire. Une autre trace nous permet de suivre cette direction : le recours à la notion de « suicide » pour décrire la dynamique auto-immunitaire.

6

Dans Foi et Savoir, Derrida parle de la dimension « auto-sacrificielle » de la « supplementarité auto-immunitaire », de l’auto-immunité comme « principe d’autodestruction sacrificielle ruinant le principe de protection de soi (du maintien de l’intégrité intacte de soi) [3][3] Ibid., p. 79. ».

7

On peut reconnaître dans ce passage une référence à la théorie du suicide cellulaire, et plus précisément, à l’apport d’un biologiste français : Jean-Claude Ameisen.

8

En effet, Ameisen s’est rapproché des théories du suicide cellulaire en étudiant le SIDA. En 1991, il publie un article très important dans Immunology today, suivi d’un autre article, toujours dans la même revue, en 1992 [4][4] J. C. Ameisen, A. Capron, « Cell disfunction and Depletion....

9

Ameisen soutient que, dans le cas du SIDA, la destruction du système immunitaire n’est pas produite directement par le virus VIH, mais que celui-ci induit un dérèglement dans le fonctionnement du suicide cellulaire qui, selon cette nouvelle théorie, appartient au comportement normal de l’organisme et constitue une fonction essentielle de la vie du vivant. En simplifiant, selon cette théorie, l’organisme se forme et vit à travers un processus qui n’est pas de simple croissance cumulative mais qui comporte – durant diverses phases, de l’embryon jusqu’à l’âge adulte – la mort de plusieurs familles cellulaires, mort induite par des signaux provenant de l’organisme même : ce qui fait que l’on parle de suicide cellulaire.

10

Il faudrait lire de près La Sculpture du vivant[5][5] J. C. Ameisen, La Sculpture du vivant. Le suicide cellulaire..., le livre dans lequel Ameisen propose une théorie unifiée du suicide cellulaire en mesure de montrer que le suicide cellulaire est une condition de possibilité du vivant et de son évolution.

11

Surtout, il faudrait prêter attention à l’interprétation qu’il donne du rôle du suicide cellulaire dans la constitution du système immunitaire et des organes dotés d’un privilège immunitaire – l’utérus, les yeux et le cerveau.

12

En bref et en simplifiant : la structure d’une cellule fonctionne selon l’ordre d’une loi double et apparemment contradictoire : reproduction et différenciation de soi. Dans le domaine de la biologie on a longtemps considéré, comme cause de la différenciation, la position et le poids des nouvelles cellules par rapport à la cellule mère. Mais le développement d’un organisme vivant n’est pas un processus d’expansion continu et cumulatif, il comporte la disparition d’un nombre énorme de cellules et de familles cellulaires entières, des vrais « cataclysmes », comme le dit Ameisen.

13

À partir des années soixante, la biologie a commencé à prendre au sérieux ces phénomènes définis comme « mort cellulaire » et reconnus comme ayant un rôle essentiel dans la différenciation cellulaire ainsi que dans le développement de l’embryon. Mais c’est seulement avec le suicide cellulaire que l’on peut en comprendre la dynamique. En effet, il ne s’agit pas de mort ou de disparition due à l’intervention de quelque agent étranger à l’habitat cellulaire, il s’agit d’un suicide de la part de la cellule même – ou mieux : de groupes de cellules – en réponse à certains signaux déterminés par les informations contenues dans les gènes d’autres cellules du même habitat ; la disparition est donc causée par le programme qui règle la vie du vivant et non pas par quelque perturbation pathologique de ce programme. C’est pour cette raison que l’on parle aussi de « mort cellulaire programmée ».

14

On est arrivé à comprendre la dynamique du suicide cellulaire en étudiant la construction du système immunitaire et du cerveau humains dont la fonction est de construire et garder notre identité :

15

Dans ces deux organes, la mort est au cœur d’un processus d’apprentissage et d’auto-organisation dont l’aboutissement n’est plus la construction d’une architecture ni la sculpture d’une forme, mais l’élaboration de supports de notre mémoire, de notre identité et de notre complexité[6][6] Ibid., p. 69..

16

La structure et le fonctionnement de notre système immunitaire dépendent de l’interaction entre deux différentes familles cellulaires : les lymphocytes et les cellules sentinelles : « c’est la famille des lymphocytes T, produits par le thymus pendant le développement de l’embryon, qui joue un rôle essentiel dans la reconnaissance du non-soi et le déclenchement et la coordination des combats contre les microbes [7][7] Ibid., p. 74. ».

17

Nous possédons en nous plusieurs centaines de millions de lymphocytes T, tous différents les uns des autres. Chaque lymphocyte porte à sa surface des milliers d’exemplaires d’une structure particulière qui lui permet d’explorer son environnement – les récepteurs qui lui permettent de percevoir, d’identifier les microbes qui nous envahissent et de leur répondre. Mais les lymphocytes T ne réagissent pas directement aux microbes en provenance de l’extérieur : pour pouvoir le faire, ils doivent reconnaître la différence entre le soi qu’ils doivent protéger et les microbes comme n’appartenant pas au soi. Cette reconnaissance dépend de l’interaction des lymphocytes avec les cellules sentinelles.

18

Or, le suicide cellulaire entre en jeu dès les premiers jours de la vie de l’embryon – et donc aussi de la production du système immunitaire –, précisément dans la sélection des lymphocytes capables de dialoguer avec les cellules sentinelles. Parce qu’il peut y avoir des lymphocytes qui ne sont pas capables de communiquer avec les sentinelles et reconnaître le soi – ils sont donc inutiles – mais aussi et surtout des lymphocytes qui reconnaissent trop bien le soi et seulement le soi, jusqu’à identifier uniquement sa présence sans distinguer le non-soi. Ces lymphocytes, une fois actifs dans la vie de l’organisme accompli, deviendront dangereux pour ce soi qu’ils doivent protéger, parce que, incapables de reconnaître la différence entre soi et non-soi, ils peuvent prendre l’un pour l’autre. Ce sont ces lymphocytes qui, trop attachés à l’identité et ne distinguant pas les traces de la différence, provoqueront, en cas de survivance dans l’organisme accompli, des maladie auto-immunes :

19

Tout lymphocyte dont le récepteur interagit trop bien avec l’un de ces assemblages qui constituent le soi risquera, un jour, d’attaquer le corps auquel il appartient, détruisant un tissu ou un organe : c’est un lymphocyte qui fait la preuve de sa nature potentiellement dangereuse et serait capable de provoquer une maladie qu’on appelle « auto-immune[8][8] Ibid., p. 82. ».

20

Donc l’organisme doit détruire ces deux types de lymphocytes : en particulier il doit détruire les défense immunitaires trop puissantes parce qu’elles sont dangereuses pour la vie même du vivant. Ce qui advient par des signaux de suicide cellulaire envoyés par les sentinelles.

21

Donc le vivant pour être ce que il est – un vivant – doit se protéger d’un système immunitaire trop rigide, c’est-à-dire d’une identité trop forte, close en et sur soi même, sourde aux signaux de la différence qui viennent de l’altérité qu’il porte en lui-même. Pour vivre, pour être soi-même, il doit s’ouvrir à la possibilité de la mort, car sinon la mort lui arrivera avec le poids de la nécessité. En même temps, le vivant, pour être ce qu’il est, ne doit pas renoncer complètement à ses défenses, parce qu’il y va de son identité et donc de sa vie même. L’ouverture à l’autre est nécessaire à la vie mais, en impliquant aussi la possibilité de la mort, cette ouverture ouvre au cœur du vivant un espace qui n’est pas pacifique mais relationnel, conflictuel : un espace de constitution de notre identité où la vie gagne sa survivance à retarder, renvoyer le plus possible la fin du jeu entre le corps et le système immunitaire, entre la vie et la mort, l’identité et la différence.

22

Dans cette perspective, avec Derrida et Ameisen, nous comprenons qu’une vie pleine et purement immanente à soi, intègre en soi et immune à l’autre et à la différence, ne serait pas simplement un erreur philosophique mais constituerait une vraie menace pour la vie même, en vérité la plus grande des menaces.

Notes

[1]

J. Derrida, Foi et Savoir, suivi de Le Siècle et le Pardon, Éditions du Seuil, 2000, p. 40n.

[2]

Ibid., p. 67.

[3]

Ibid., p. 79.

[4]

J. C. Ameisen, A. Capron, « Cell disfunction and Depletion in Aids : the Programmed cell death Hypothesis », in Immunology Today, 1991, 12; J. C. Ameisen, « Programmed cell death and Aids : from Hypothesis to Experiment », in Immunology Today, 1992, 13.

[5]

J. C. Ameisen, La Sculpture du vivant. Le suicide cellulaire ou la mort créatrice, Paris, Éditions du Seuil, 2003.

[6]

Ibid., p. 69.

[7]

Ibid., p. 74.

[8]

Ibid., p. 82.