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La première version de ces fragments date de l’été 2005, dans le contexte d’une réunion au château de la Bretesche, où des amis de Derrida qui ne savaient plus où se mettre, s’étaient rassemblés pour discuter de son héritage en se donnant comme sujet la question de l’autoimmunité. Je remercie tous les participants de cette réunion pour les idées qu’ils ont partagées, et surtout pour leur soutien et leur amitié.

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La personne de Jacques Derrida, je la vois toujours disparaître avec une inclination légèrement exagérée ou répétée, quasi-hindoue ou zen, de face, en bénédiction, je la vois ainsi diminuer à perte de vue, jamais la première à se retourner. Le moment où elle m’aurait tourné le dos restant définitivement inconnu, j’ai du mal à comprendre pourquoi je ne la vois plus. J’ai parfois l’impression d’être celui qui est parti, de lui avoir fait moi-même ce coup de dos. Or, c’est cela le désajustement, le décalage décennal ou plutôt le démétrage de son départ, une éclipse qui nous jette hors de nos gonds, dans une vacance où tout n’avance que titubant. Pourtant, il nous aurait confié, nous le savons bien, cette dernière devise ou dernier avis pour apprendre à vivre enfin – « je laisse là un bout de papier, je pars, je meurs : impossible de sortir de cette structure, elle est la forme constante de ma vie» (Apprendre à vivre enfin, p. 33.). Il aurait jeté ce bout avec son automatisme rythmique sinon poétique juste avant de partir et mourir pour que nous apprenions à vivre enfin sans lui. Jeté comme ça tout au bout comme ailleurs son « je peux mourir ou simplement sortir de la pièce » de la toute dernière page du posthume Animal que donc je suis (p. 219). Que faire alors de ces avis ou avertissements studieusement évités par nous tous, je suppose, jusqu’à leur échéance fatale, jusqu’à ce claquement de porte par lequel son départ s’annonce définitif ?

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Pour ceux qui s’appelaient et s’appellent encore les amis de Jacques Derrida son départ aura automatiquement transformé leur amitié en politique, ce qui se fait entendre de plusieurs façons. En premier lieu, du fait de sa disparition, on ne peut plus proprement parler de rapports privés avec lui – dans le sens de rapports réels, vivants ou présents – malgré l’intimité ou la publicité que nous donnions naguère à de telles relations : tout ce qui le concerne investit maintenant un domaine plus ou moins public. Cela ne veut dire ni que tout ce qui le concerne restait auparavant indemne à la divulgation, ni qu’il ne reste plus rien de secret à son sujet. Mais nous ne pouvons plus prétendre écrire comme si nous lui parlions pour ainsi dire en tête à tête, écrivant par exemple une conférence pour un colloque où il s’était promis de venir ; ou plutôt, si nous fantasmons toujours une telle conversation, le geste ne peut plus avoir le même sens. Plus que jamais, et différemment qu’auparavant, ce que nous écrivons se mesure à un corpus écrit auquel Derrida n’ajoutera « personnellement » plus rien. Nous écrivons alors dans un espace où le Jacques Derrida dont nous parlons croise ce que j’appellerais l’automaticité de son auto-immunité autobiographique – celle dont il parlait dans L’Animal que donc je suis (p. 72-73) – ce qui veut dire que la première personne de son œuvre s’accroîtra à l’avenir uniquement à force de parasiter ses formes et ses phénomènes déjà existants. Si vous voulez, le statut politique de l’auto-immunité – par exemple, celle qu’il a découverte à même la démocratie (voir Voyous p. 58-62.) – se fait importer dans son œuvre qui se trouve ainsi doublement politicisée, à la fois destinée à la place publique et fragilisée par des lignes de force intérieures.

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En deuxième lieu, si rien ne m’avait préparé à lui parler dans le dos c’est le cas désormais de tout ce que j’écris, que cela s’adresse ou non explicitement à lui. Dans la mesure où nous écrivions et écrivons encore en réponse à ce qu’il avait, lui, déjà écrit, notre production se situe maintenant après et derrière lui, dans son dos. Bien que ses écrits déjà publiés soient capables de nous répondre à leur tour, il existe dorénavant une structure vide de lui, vidée par lui, l’espace d’un plus d’écrit qui dérange la structure survivante de ses écrits en même temps qu’il l’assure. Il n’écrit plus, il a laissé son bout de papier pour partir mourir, laissant derrière lui et le corpus que nous connaissons et la case vide, dans ce corpus, du plus d’écrit. Nous écrivons non seulement dans les espaces produits par son corpus mais aussi dans la case vide qui existe dorénavant dans ce corpus. Encore une fois mais de façon différente, dans tout ce qu’il laisse derrière, sa mort vient à vivre auto-immunitairement à l’intérieur de ses écrits, les creusant de façon destructrice en même temps qu’elle les protège. C’est de cette manière, tellement analysée dans ces écrits mêmes, dernièrement dans La Bête et le souverain II (p. 193-95) que sa mort constitue la (sur)vie de son écriture.

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Cette opération se révèle, elle aussi, à la fois automatique et politique. Automatique, car le corpus derridien commence à se redéfinir, l’espace du plus d’écrit s’élargit ou se réduit à l’intérieur de ce corpus en fonction de toute une série de réajustements par lesquels tel ou tel article ou livre se privilégie aux dépens de tel ou tel autre. C’est un fait de l’archive et de l’archivation. Le plus d’écrit donne une espèce de consistance ou d’intégrité à son corpus, frayant un chemin vers l’œuvre complète. En revanche, on peut imaginer une sorte d’holocauste où l’espace du plus d’écrit s’accroît jusqu’à avaler l’œuvre entière, la destinant ainsi à l’oubli. Or, inversement, imaginer l’absence du plus d’écrit comme force active dans son corpus, dans ses déploiements et configurations successifs, s’avère impossible. Ce plus d’écrit fonctionnera toujours, automatiquement. Et il fonctionnera politiquement, car il est question nécessairement des frontières internes et externes toujours imprécises, et des forces d’endiguement ou d’expansion d’un corpus survivant ; d’un corps souverain auto-immunitaire. Tout ce qui s’attache à ce corpus – à commencer par mes propres mots – tout ce qui s’y rapporte, s’enlisera forcément dans la politique de son ipséité auto-immunitaire, consolidant des lignes de défense, créant des échappatoires, faisant des incursions, dévastant le terrain, traitant d’une façon ou d’une autre de l’espace vide du plus d’écrit, négociant ce no man’s land comme nouvelle origine de l’œuvre même.

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Finalement cette opération-là serait également à interpréter dans les termes du « vieux nom de vie » dont parle Derrida dans Voyous, qui « reste peut-être l’énigme du politique autour duquel nous tournons sans cesse ». Car cette « vie » se développe effectivement depuis le « travail de la pensée et de l’écriture [qui] tient encore en moi, me tient, me tient en vie » (p. 22). Selon une espèce de palindrome logique, qui exige une lecture détaillée, la pensée et l’écriture tiennent en une vie qui détermine l’énigme du politique dans lequel nous tournons (dans le sens de « vivons ») ; c’est-à-dire que l’écriture donne une vie qui reste politique et animatrice de la vie ; la vie se fait vie d’un côté grâce à l’écriture et de l’autre grâce à la politique ; c’est la vie qui articule une relation entre politique et écriture, c’est comme cela que ça tourne, que la vie tourne sans cesse ou roule automatiquement, au-delà de ce que nous appelons vulgairement « vie ». Un vivant disait cela, un mort le dit encore : tout passe par une écriture politiquement vitale ou bien vitalement politique, politique d’abord à force de reposer la question de la vie au-delà de son opposition avec la mort.

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Or, « ce qui […] tient ici en vie » s’élabore à partir du « don excessif, du merci impossible » et « se tient d’abord en amitié » (Ibid.). Tout l’échafaudage d’écriture, de politique et de vie dépend d’abord de l’amitié : l’écriture politiquement vitale ou vitalement politique consiste aussi à reposer la question de l’amitié – au-delà de son opposition avec l’inimitié, bien sûr – mais aussi au-delà de la présence vivante. Plus d’écrit, plus de politique, plus de vie, surtout plus d’avenir sans amitié et sans remise en question de ce qui constitue l’amitié. Une telle amitié serait à la fin textuelle, scripturale. Mortel il le disait, mort il le dit encore : va falloir aimer lire.