Autour de Jay One Ramier

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Autour de Jay One Ramier [1]

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Jay One Ramier est né à la fin des années soixante, aux Antilles, en Guadeloupe. Il arrive en France à Paris, en 1974. Le rapport à l’école est « difficile » ; il rejoint le lycée professionnel en filière « Dessin industriel ». Ces années lycée sont marquées par la culture du graffiti, l’influence de la bande-dessinée, le hip-hop, le funk-reggae, le punk, surtout. Les premiers dessins/graffitis se développent, se définissent au gré des échanges et des rencontres. Jay Ramier est un autodidacte ; le choix de la forme « graffiti » est un acte en soi, convoquant la « liberté, l’indépendance, l’aventure » permettant de se développer artistiquement hors du champ académique.

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Ses rencontres le mènent à Berlin, à la fin des années quatre-vingt. Il expose pour la première fois en Allemagne. Les peintures ne sont plus murales, mais sur toile, accrochées aux cimaises. L’exposition, commandée par une agence de publicité, met à l’honneur la recherche esthétique, la technique. Le thème, choisi par l’artiste, est le personnage du clown – abstrait, figuratif – qui traverse les productions présentées en galerie.

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Entre les préoccupations esthétiques et le geste virtuose, vient se glisser, insidieux et plus tardif, le fantôme de l’identité. Dans les œuvres, où des figures noires apparaissent, où les clowns deviennent tristes, où les afro – flamboyantes et sûres d’elles-mêmes – s’affichent. Le contexte l’appelle : peu de Noirs dans le monde artistique allemand – les vieilles lunes de l’exotisme pullulent, allégrement.

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Le fantôme devient une question, le lieu d’un problème. La noirceur et le graffiti : une couleur/race et une forme qui peinent à se fondre dans le jeu des reconnaissances serviles. Les trophées, les prix sanctionnent les communautés de semblables. Le monde institutionnel de l’art étouffe ou couvre de rancœurs ceux qu’il n’absorbe pas.

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Suivra une décision – celle d’arrêter de peindre ; et un risque, inévitable peut-être, celui du ressentiment. Quatre à cinq ans – de 1992 à 1997.

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Le retour à la peinture est d’abord pour les amis. Jay Ramier devient son propre modèle. L’identité, fracture lancinante, habite les productions picturales. Des textes apparaissent sur la toile, écrits en créole. Les musiques, les sonorités se multiplient – latines, de Porto-Rico et d’Haïti.

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Derrière l’injure et la race, se trame toujours un appel. Celui du pays quitté, ou qui ailleurs nous attend. Le déracinement devient un thème, qui parcourt désormais toute l’œuvre, nourrit ses lignes, ses questionnements.

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– Ah ! Ah !…, lancent ironiquement quelques voix. Les Négritudes, fantasmées, mythifiées, toujours, se répètent ?

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Jay Ramier refuse les lourdes métaphysiques, convoquant des Pères fondateurs ou quelques vieux maîtres. Pas de recours au classicisme de la Négritude, à sa symbolique fixée de l’Afrique et du Nègre. La question de l’identité ne témoigne d’aucun exclusivisme possessif ; elle ne s’encombre d’aucun mythe, d’aucune idéologie de l’authenticité et de la traîtrise. Le discours est d’abord celui d’une géographie, mieux d’une géopolitique de l’art. Où l’« Occident » figure une position de « pouvoir institutionnel » (Bhabha), un rapport compliqué à l’Académie, à sa blancheur qui « surdétermine » le geste artistique prenant pour objet le corps noirs, répétant de lourds clichés avec une « sincérité [2][2] Je reprends, ici, une analyse d’Okwui Enwezor, tirée... » parfois désarmante.

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Mais l’Occident figure aussi une histoire, celle de l’esclavage et de la période coloniale. Contre elle, il faudra se saisir nouvellement du mot « nègre » et du complexe onirique – celui du vaudou, de la nature, des Antilles – qui, chez Jay Ramier, personnellement l’investit.

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Dans l’entretien qu’il a bien voulu m’accorder Jay Ramier le dit avec sobriété : le Nègre n’est pas une « couleur », ce n’est pas non plus une « race » ; c’est un « esprit », une « posture spirituelle, qui au-delà de la question de la race, pose le problème de la personne : “Qui suis-je ?” »

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Ce retour au problème de l’exister n’est pas fétichisation du passé, mais définit le cadre d’une pratique esthétique, travaillée par l’ironie et se concentrant sur un temps, celui du présent. La question centrale de l’artiste devient celle de l’adresse, de la destination de son travail. Et s’il s’agit bien, pour l’art, de provoquer une expérience, il faudra aussi et surtout provoquer la diaspora – diaspora noire de Paris, de France, diaspora où qu’elle se trouve dans le monde. Il est difficile de garder son indépendance, quand on appartient à cette diaspora, confiera Jay Ramier ; les pressions enserrent, tenaillent : celles du regard de l’autre, des récits stéréotypés, des injonctions à l’exemplarité, de la conformité à certains mythes (réussite scolaire, assimilation sans vague, black petty booshwah…) ou des appels épidermiques et pré-programmés à résister, à condamner.

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Il y a une puissance critique de la pratique artistique, qu’il faut pouvoir exploiter, qui fait éclater les automatismes du comportement, du regard, produits par la constance de forces de pression sociale.

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« I’ll get a pen, a pencil, a marker?[…] tryin’ to show how black people are walkin?but I don’t walk this way to portray?or reinforce stereotypes of today?like all my brothas eat chicken and watermelon?talk broken english and drug sellin’

See I’m tellin, and teaching real facts … ».

« My philosophy », Boogie Down Productions [3][3] Cette chanson est mise en exergue sur la page web de...
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La peinture de Jay Ramier construit un espace des paradoxes, dont il ne s’agit pas de sortir en privilégiant une option tranchée (celles d’une « Négritude pétrifiée » (Enwezor) ou d’une occultation irénique de la question de la race). Elle construit une certaine pratique du déraillement, qui ne semble pas étrangère à cette proposition d’Okwui Enwezor, énoncée pour d’autres lieux, d’autres artistes, mais un même présent : « dérégler l’appareil de pouvoir qui utilise l’image comme un récit pré-structuré, codé et dysfonctionnel [4][4] Okwui Enwezor, op. cit., cf. supra note 2. ».

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Les œuvres des années 2011, 2012, présentées à la Galerie Lavigne, à Bastille à Paris, et qui traversent ce numéro de Rue Descartes, détraquent cette politique des images. Les figures noires sur les tableaux, ne répètent pas, subjuguées, l’imaginaire du Nègre exposé, ou celui du Blanc grimé qui sature l’espace visuel de séries populaires comme Tarzan. Elles font acte de présence, donnent de la voix – dans les galeries, les musées.

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Peuvent alors s’entremêler plusieurs mondes : ceux, parfois caricaturaux, des stars du rap ; d’autres, très forts, rappelant l’histoire et questionnant le problème de la représentation politique des Noirs en France ; et des petites toiles, en 2012, consacrées à une bourgeoisie noire, moquée dans un refrain connu d’une chanson de Lynton Kwesi Johnson.

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Dans le travail de Jay Ramier, rattaché malgré lui à la classification hâtive du street art, la question n’est pas celle de la « Négritude », ni de son dépassement. Pas de métaphore de la perte, ni d’imagerie triomphaliste et rectifiée. Seule l’exploration – sans emphase – d’un questionnement qui reste résolument ouvert : Qui parle pour moi ? Dans quels lieux et avec qui puis-je effectivement parler ?

Notes

[1]

Cette présentation de l’œuvre de Jay One Ramier est effectuée à partir d’un entretien avec l’artiste qui s’est tenu à Paris, le samedi 1er novembre 2014. Pour de plus amples informations sur l’œuvre et la chronologie des expositions de l’artiste, on consultera : http://www.jayramier.com. Je remercie, d’autre part, Pascale Obolo et la revue Afrikadaa ( http://www.afrikadaa.com ) pour leur conseil artistique en vue de la publication de ce numéro de Rue Descartes.

[2]

Je reprends, ici, une analyse d’Okwui Enwezor, tirée du livre Reading the Contemporary : African Art from Theory to the Marketplace, Olu Oguibe et Okwui Enwezor (ed.), London, InIVA, 1999, qui parcourt l’article « Reframing the Black Subject : Ideology and Fantasy in Contemporary South African Representation » : « Quelle que soit la sincérité audacieuse des artistes qui ont su entretenir une relation avec le “corps noir” dans leurs travaux, leurs gestes artistiques sont en quelque sorte surdéterminés ». Je remercie Florence Alexis, dont j’utilise ici la traduction française non disponible, d’avoir porté ce texte à ma connaissance.

[3]

Cette chanson est mise en exergue sur la page web de l’artiste : http://www.jayramier.com/Selected_works/gallery.html.

[4]

Okwui Enwezor, op. cit., cf. supra note 2.