Umberto Eco - In memoriam

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Umberto Eco - In memoriam

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Grand coup, maître : chapeau ! Lorsque ce numéro de Rue Descartes était sur le point de paraître, nous avons appris la nouvelle qu’Umberto Eco n’est plus parmi nous. Dès sa fondation, Eco était parmi les membres du Comité Philosophique International de notre Revue, fondée en 1991 par Jacques Derrida, avec Pierre Aubenque, Marlena Chaui, Humberto Giannini, Ladislav Hedjànek, Dominique Lecourt, Hilary Putnam, Charles Taylor et Rayner Wiehl. Il a collaboré à la constitution de ce Comité dès le début. Nous avons eu la chance et le plaisir de travailler avec lui et ses collaborateurs, en Italie, pour l’un des derniers ouvrages « grand public » : L’età moderna e contemporanea, synthèse encyclopédique de l’histoire de la culture européenne qui parut en 2012 dans les kiosques, en vingt volumes annexes à La Repubblica & L’Espresso. Avant de mourir (et il savait qu’il allait mourir, après une longue maladie), Eco a réalisé son dernier « coup » de maître : la fondation, en novembre 2015, de la nouvelle maison d’édition « La Nave di Teseo », en collaboration avec l’ancienne directrice éditoriale de la maison Bompiani, Elisabetta Sgarbi, et un grand nombre d’auteurs bien connus, même en France, (Sandro Veronesi, Nuccio Ordine, Edoardo Nesi, Susanna Tamaro, Furio Colombo, etc.). Des écrivains scandalisés devant l’opération commerciale de l’achat de Rizzoli (et du coup de Bompiani) de la part de Marina Berlusconi (Mondadori), fille du plus célèbre Silvio, qui a créé ce nouveau « monstre » possédant plus de la moitié des moyens d’information italiens. L’union de Mondadori et de Rizzoli est ce qu’Eco et les autres ont rebaptisé : « Mondazzoli ». Ils ont ensuite investi de leur propre argent, pour fonder la nouvelle société : « La meilleure manière, la plus élégante, de gaspiller son argent », « Nous sommes des fous et disons tous adieu à Mondazzoli ! ». Eco a ensuite laissé en héritage son dernier livre, posthume, qui vient de paraître en Italie chez « La Nave di Teseo » : Pape Satàn Aleppe ! Cronache di una società liquida. Le titre évoque un vers de Dante, dans la Divine Comédie (Enfer, Chant VII) : l’exclamation menaçante mais incompréhensible du démon Ploutos, gardien du quatrième Cercle de l’Enfer (celui des avares et des prodigues), adressée au poète comme pour dire : « Prends garde à toi, toi qui veux entrer dans ce règne de Satan, le Marais des avares ! », allusion à la société liquide. La nouvelle maison tentera d’acquérir aussi les droits des autres livres d’Eco, suivant les intentions testamentaires de l’auteur, et peut-être d’acheter la même maison Bompiani, si l’antitrust décide que l’opération « Mondazzoli » est illégitime. En somme, il faut remercier Eco d’avoir réussi ce grand coup de maître : La Nave di Teseo.

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La vocation première d’Umberto Eco, en fait, était sans doute celle de l’encyclopédiste, du directeur de culture. Il a été encyclopédiste à une époque où la culture et la rationalité qui y préside dans ses multiples formes discursives, sont radicalement émiettées dans les nombreuses régions de compétence des différentes spécialités. Son métier de sémiologue se concrétisait alors dans cette activité inépuisable de récolte et se disséminait dans un travail méticuleux d’analyse et de rassemblement des « miettes » du savoir, pour arriver à en faire un ensemble toujours cohérent. Eco en a fait la source de son inspiration d’écrivain aussi. C’est en cela, la source de l’ironie du style, sûrement de l’ampleur de l’érudition, de la réussite inespérée d’une entreprise qui n’a réussi à personne d’autre, dans le siècle dernier.

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Eco a ainsi réussi, avec justesse et légèreté, à organiser une fête de l’intelligence et de l’esprit qui a su évoquer autour de soi l’aura des grands intellectuels des siècles passés, le mieux que la culture philosophique italienne ait pu exprimer, conciliant le « haut » et le « bas ». Le philosopher (pas « la philosophie ») d’Eco – le rappelle Claudia Stancati ici (p. 61-63) – est le geste difficile de récupérer une généralité concrète du signe et du langage, au milieu du vacarme assourdissant des médias, qui rende compte du sens d’une époque de l’histoire.

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Voilà un geste philosophique important à retenir, que nous voulons saluer ici et qu’on n’oubliera pas. Ce geste fait appel à « une généralité pénible et détaillée qui est la marque de l’épistémologie difficilior des sciences humaines » (Stancati). Leçon importante que celle d’Umberto Eco, tel un diamant aiguisé, elle demeure le modèle d’un philosopher à l’italienne que nous ne pouvons pas ne pas mettre en valeur dans ce numéro de Rue Descartes. Encore une fois, grazie Umberto.