Pour une démocratie zoopolitique. Ou comment Derrida fait entrer les animaux dans la démocratie à venir

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Pour une démocratie zoopolitique. Ou comment Derrida fait entrer les animaux dans la démocratie à venir

…l’immense question de l’animalité.

Jacques Derrida.
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« Penser avec Derrida où qu’il soit » doit être lu comme une invitation à tirer de la pensée de Derrida des idées qui intéressent en général peu les interprètes de la déconstruction. Cette affirmation appelle une lecture à la fois fidèle et infidèle de cette pensée, comme Derrida l’aura fait lui-même dans toute son œuvre pour révéler des problèmes enfouis dans des philosophies lues comme si elles ne contenaient ni aporie ni énigme ni mystère ni secret. Comme si elles étaient transparentes à elles-mêmes et à nous, lecteurs. La transparence n’est pourtant pas le propre de la philosophie, nous aura appris Derrida. « Penser avec Derrida où qu’il soit » veut donc dire mettre cette illusion herméneutique en danger, en crise, en échec. C’est ce que tentera ce texte dont l’objet est un concept qui n’a pas attiré la curiosité des lecteurs et interprètes de Derrida comme il l’aurait mérité : celui de zoopolitique. Ce concept, l’un des derniers inventés par la déconstruction derridienne, a été abondamment décrit, analysé et mis en perspective lors des dernières années du séminaire de Derrida avant sa mort. Ce dernier séminaire, paru en deux volumes sous le titre La Bête et le souverain[1][1] Jacques Derrida, séminaire La Bête et le souverain,..., est-il un testament intellectuel, un concentré de la déconstruction ? Une synthèse critique de toute la philosophie animale derridienne ? Un traité d’éthique animale d’un genre nouveau ?

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Que dit cet ultime concept inédit de zoopolitique inventé par Derrida ? Pourquoi a-t-il éprouvé, à la fin de sa vie, le besoin intellectuel de créer ce concept qu’il n’utilise que dans ce séminaire ? Quel est le sens de la pensée politique de l’animalité qu’il développe alors par ce biais ? De quelle manière la zoopolitique se trouve-t-elle en opposition ou non avec la démocratie ? Peut-on parler d’une « démocratie animale » implicite dans la philosophie de Derrida ?

Le nouveau concept derridien de zoopolitique

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Il existe donc dans la philosophie de Derrida un concept encore trop peu étudié parce que sans doute tardif et pourtant fondamental : celui de zoopolitique. Ce concept est le lieu d’une analyse et d’une interprétation originale et critique de notre modernité politique en ses liens avec deux formes d’animalité inséparables, tant biologiquement que politiquement, celle de l’animal et celle de l’homme. La zoopolitique renvoie en effet en creux à la définition traditionnelle de l’homme comme animal dont le propre serait d’être politique, doué de rationalité et de parole, par opposition avec l’animal qui, lui, ne serait pas rationnel, y compris dans une conception très élargie de la rationalité, et ne pourrait pas non plus être politique. C’est cette modernité zoopolitique-là que la philosophie animale de Derrida aura cherché à déconstruire, pour en montrer la violence inséparablement politique et métaphysique. Le concept de zoopolitique constitue la pointe avancée de cette critique, en visant à déconstruire les bio-pouvoirs prenant pour cibles permanentes les vivants autant humains que non humains. Par bio-pouvoirs, il faut entendre ici toutes les institutions au fondement de nos sociétés qui vivent du sacrifice et de la mort des animaux, État, Droit, Science, Économie…

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La généalogie de ce concept dans la pensée derridienne reste encore à faire : il faudrait en montrer les différentes phases d’élaboration et d’invention, mais aussi en quoi sa construction peut être comprise comme le désir de s’écarter d’un autre concept fondamental, inventé par Michel Foucault, celui de biopolitique. Il est fort probable que Derrida ait inventé le concept de zoopolitique contre celui de biopolitique, non pas, ce qui serait une grave erreur d’interprétation, pour en souligner l’absence d’intérêt, mais bien plutôt pour dire que dans la biopolitique, comme emprise violente du politique sur la vie de tout vivant, événement fondateur de notre modernité depuis le siècle des Lumières, telle que Foucault l’a montré avec force, une place doit être faite non pas seulement au vivant humain, mais aussi au vivant non humain, à l’animal. Derrida met ainsi en lumière le fait que la biopolitique moderne n’est qu’une des dimensions de la zoopolitique, laquelle permet de prendre en compte cet autre vivant qu’est l’animal en compliquant les liens entre biopolitique, animalité et modernité. Le concept de zoopolitique répond au désir de Derrida de dés-anthropologiser voire de dés-humaniser celui de biopolitique en nous conduisant à voir, sentir et comprendre notre monde du point de vue de l’animal. Autrement dit, le zoopolitique déconstruit le biopolitique à partir de la vie animale même.

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Tandis que Foucault considère la question animale, celle qui renvoie à ce que nous appelons les animaux, comme secondaire dans l’élaboration politique et éthique de la biopolitique à travers institutions, gouvernements et droit, Derrida rompt avec cette vision qui reste encore à ses yeux trop anthropocentrique. C’est cet anthropocentrisme encore présent dans le concept de biopolitique foucaldien qu’il entend en quelque sorte déconstruire en inventant cet autre concept de zoopolitique, capable de mettre enfin sur un pied d’égalité inséparablement politique, ontologique et éthique, humains et non humains animaux – ultime opération intellectuelle majeure de déconstruction qui a jusqu’alors échappé aux commentateurs du séminaire La Bête et le souverain.

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Avec cette invention conceptuelle singulière, Derrida reconduit le geste, qu’il a déjà plusieurs fois effectué, de mise en question de la limite entre l’homme et l’animal et d’interrogation sur l’unicité de cette supposée limite, montrée au contraire comme multiple et plastique. La philosophie animale derridienne aura peut-être été la déconstruction la plus radicale qui soit de la distinction métaphysique entre les concepts d’humanité et d’animalité. La croyance selon laquelle il y aurait entre le vivant humain et le vivant non humain une seule et indivisible limite, passant par la politique, est le préjugé le plus violent qui existe non pas seulement dans la philosophie occidentale mais aussi dans notre culture. Toute vie animale est le résultat d’une multitude de différences qui ne peuvent en rien se réduire à une catégorie homogène construite en rassemblant un certain nombre de caractéristiques partagées par tous les animaux. Cette violente réduction des formes de la vie animale à la catégorie métaphysique d’animal est une fiction et l’une des plus grandes illusions humaines. C’est, faut-il même aller jusqu’à affirmer, la croyance en l’existence d’une telle limite qui est à l’origine des concepts métaphysiques d’homme et d’animal. L’instauration d’une telle césure se présente de façon corrélative comme la création d’un dualisme métaphysique entre deux réalités pensées comme irréductiblement opposées et comme l’institution d’une violence politique dont les animaux sont les premières cibles. C’est dire l’importance du concept de zoopolitique pour sortir de ce dualisme entre l’animal et l’homme qui est porteur de mort.

La zoopolitique est porteuse de violence et de mort

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Le concept de zoopolitique prend tout son sens si on l’inscrit dans la philosophie de Derrida comme philosophie de la différance qui nous invite à ne jamais séparer vie humaine et vie animale : selon la méthode propre à la déconstruction, elle conduit au contraire à introduire dans la question politique de la vie non seulement une autre politique mais une autre éthique élargie aux vivants non humains. Derrida s’en explique en reliant directement différance et animalité (de manière assez inédite dans l’histoire de la philosophie politique de l’animal) et en les rapportant à d’autres concepts clés de la déconstruction, comme ceux de trace, de viemort – l’ensemble conduisant à une nouvelle pensée de la vie qui aura hanté toute l’œuvre de Derrida mais plus particulièrement ses derniers écrits politiques :

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Ce que le motif de la différance a d’universalisable au regard des différences, c’est qu’il permet de penser le processus de différenciation au-delà de toute espèce de limites : qu’il s’agisse de limites culturelles, nationales, linguistiques ou même humaines. Il y a de la différance (avec un « a ») dès qu’il y a de la trace vivante, un rapport vie-mort, ou présence/absence. Cela s’est noué très tôt, pour moi, à l’immense question de l’animalité. Il y a de la différance (avec un « a ») dès qu’il y a du vivant, dès qu’il y a de la trace, à travers toutes les limites que la plus forte tradition philosophique ou culturelle a cru pouvoir reconnaître entre l’homme et l’animal[2][2] J. Derrida, De quoi demain… (dialogue avec Élisabeth....

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Le concept de zoopolitique ne prend donc toute sa signification que par rapport à celui de différance qui vise à penser en même temps, quoique de manière disjointe, la relation analogique entre l’homme et l’animal afin de prévenir les deux dangers, les deux risques de réduction de l’animalité qui interdisent de la penser sérieusement à l’ère de la zoopolitique.

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La première réduction consiste à penser (comme tendent sans doute à le faire Foucault et Giorgio Agamben) que la souveraineté politique relève de la bestialité, à savoir d’une interprétation biologique du politique, celui-ci ayant intégré en son fonctionnement propre des critères réduisant la vie à une forme animale prenant la forme de la bestialité en ses manifestations les plus violentes. La biopolitique peut en effet être interprétée comme une mise en forme biologique de la politique, c’est-à-dire de la vie gouvernée, comme si seule la structure biologique était porteuse de souveraineté, une souveraineté vivante. La zoopolitique derridienne vise au contraire à affirmer que la modernité politique, dans laquelle nous nous trouvons encore, humains et animaux compris, ne peut pas se prêter à la définition que Foucault donne explicitement de la biopolitique dans La Volonté de savoir. La biopolitique, selon Foucault, marquerait le moment où l’homme devient l’animal même, c’est-à-dire devient porteur d’une animalité politique comme événement majeur de la modernité à partir du siècle des Lumières, animalité politique qui, par delà nature et culture, se transforme elle-même en devenant la première hantise du politique :

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L’homme, pendant des millénaires, est resté ce qu’il était pour Aristote : un animal vivant et de plus capable d’une existence politique ; l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question[3][3] Michel Foucault, Histoire de la sexualité I. La volonté....

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Ce qu’entend mettre en lumière Derrida est que la biopolitique, telle qu’elle a été pensée par Foucault, oublie de prendre en compte non seulement le fait que cette animalisation de l’homme moderne s’est constituée et continue d’exister en relation avec l’animalité, comme si l’animalisation humaine et l’animalité au sens de vie du vivant animal n’étaient pas condition d’existence l’une de l’autre, mais en outre le fait que cette animalisation de l’homme réduit à sa bestialité reste une manière anthropocentrique de penser la politique car elle reste enfermée dans le seul point de vue humain – résidu de vision humaniste qui subsiste dans la philosophie de Foucault. La zoopolitique derridienne consiste à penser l’animalité tant de l’homme que de l’animal comme étant instrumentalisée par les biopouvoirs au fondement de notre modernité politique. D’où son refus de réduire celle-ci à sa seule dimension biopolitique qui sacrifie les animaux sur l’autel de la politique et de la souveraineté. Cette égalisation défendue par une philosophie animale derridienne prenant véritablement au sérieux la question politique de l’animalité n’expose pas pour autant sa déconstruction du propre de l’homme au danger inverse, celui d’une réduction de l’animalité à une ébauche de vie politique, réduction qui permettrait de retrouver dans les sociétés animales des traces de la politique humaine. Ce second danger à éviter serait une autre forme de violence envers l’animalité encore lue à travers un prisme anthropocentrique impuissant à prendre en compte les différences.

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Le concept de zoopolitique comme outil de déconstruction derridienne vise donc fondamentalement selon nous à refuser de réduire le politique, le social et tout particulièrement ce que Derrida nomme « la valeur de souveraineté » à une manifestation de force animale. C’est au contraire en s’interdisant tout biologisme que l’on peut se donner les moyens de penser l’analogie profonde entre l’animalité zoologique et la souveraineté politique dans la mesure où aucune lecture naturaliste ou biologiste n’est en réalité capable d’expliquer la souveraineté en ses liens étroits avec la zoopolitique, ni le concept de souveraineté lui-même, ni la valeur de souveraineté. Le nouveau concept de zoopolitique inventé par Derrida à la fin et de sa vie et de sa pensée a pour ambition philosophique de reconnaître la spécificité de la politique moderne, en mettant en lumière, pour la déconstruire, la violence propre à la souveraineté comme ne relevant pas d’une animalité ou bestialité, donc comme n’étant réductible à aucun modèle biologique. Telle est la grande différence avec le concept foucaldien de biopolitique qui animalise la politique moderne alors que le concept derridien de zoopolitique politise l’animalité même des humains comme des animaux. Une différence en vérité fondamentale.

La souveraineté zoopolitique est une analogie

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C’est pourquoi chez Derrida, il importe de problématiser cette analogie qui existe entre ces deux séries de concepts que sont animalité et zoopolitique, qui ne sont pas complémentaires, mais qui demandent à être pensés selon une logique du supplément, c’est-à-dire selon une interprétation pharmacologique d’où cette philosophie animale tire toute son originalité. Son apport fondamental est de montrer que la pensée occidentale aura toujours inscrit le politique dans une problématique qui accorde une place ambivalente à l’animalité, en ayant toujours cherché à faire du politique le propre de l’homme, rendant ainsi impensable d’imaginer l’invention de relations politiques entre vivants humains et vivants non humains. C’est précisément cette « analogie multiple et surdéterminée » entre souveraineté zoopolitique et animalité qu’il va s’agir de déconstruire afin de révéler ce qu’elle cache d’arbitraire et surtout en quoi elle rend possible la dénégation de la violence fondamentalement politique perpétrée chaque jour à l’encontre des animaux.

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La question difficile qu’il faut maintenant poser est celle consistant à se demander sur quoi débouche la déconstruction de cette analogie entre la bête et le souverain dans la philosophie animale derridienne qui est, pour nous, une éthique animale d’un genre nouveau et en quoi cette interprétation déconstructrice permet de comprendre l’originalité du concept de zoopolitique inventé par Derrida à la fin de sa vie et de son œuvre. Il apparaît explicite maintenant que la proposition principale de cette éthique animale est de dire que le concept de souveraineté, concept majeur et sans doute unique de la politique moderne, telle que nous l’expérimentons quotidiennement tout au long de notre vie, est inséparable, indissociable d’une thèse métaphysique qui porte sur l’animalité et selon laquelle cette souveraineté humaine, au cœur de la zoopolitique actuelle, est sous la dépendance d’une conception de l’animal qui l’érige à la fois en modèle comme en anti-modèle, qui en fait autrement dit un pharmakon, un remède qui est aussi et toujours un poison. L’animal est donc le remède et le poison de la politique moderne. La question que nous pose la déconstruction est de savoir alors comment faire de ce concept de zoopolitique un concept non plus porteur de violence politique, mais porteur de ce que nous appellerons une autre souveraineté, une « souveraineté démocratique ».

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Si la question de la souveraineté est la hantise même de la déconstruction, c’est parce qu’elle doit créer et utiliser ce concept de zoopolitique pour comprendre la relation non plus seulement entre humains mais aussi entre humains et animaux. Il y a de la souveraineté zoopolitique dans chacun de nos gestes et chacune de nos pensées, y compris dans ce que Derrida aura appelé le sacrifice carnivore qui consiste à tuer et manger l’animalité de l’animal pour l’incorporer en soi-même en un geste de violence fondateur de la subjectivité humaine – coup de force plus fondateur qu’aucune autre pratique culturelle. La zoopolitique dans laquelle nous vivons tous est carnivore. « Penser avec Derrida où qu’il soit », pour nous, c’est donc penser la déconstruction à partir de cette carnivoricité inséparablement cannibale et politique qui nous a inventés et qui continue avec violence de le faire. Oui, immense question de l’animalité !

Notes

[1]

Jacques Derrida, séminaire La Bête et le souverain, volume I (2001-2002) et volume II (2002-2003), Éditions Galilée, 2008 et 2010.

[2]

J. Derrida, De quoi demain… (dialogue avec Élisabeth Roudinesco), Éditions Galilée, 2001, p. 145.

[3]

Michel Foucault, Histoire de la sexualité I. La volonté de savoir, Éditions Gallimard, 1976, p. 188.

Plan de l'article

  1. Le nouveau concept derridien de zoopolitique
  2. La zoopolitique est porteuse de violence et de mort
  3. La souveraineté zoopolitique est une analogie