Ruptures subjectives et investissements politiques : juin 2013 au Brésil et questions de continuité

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Ruptures subjectives et investissements politiques : juin 2013 au Brésil et questions de continuité

Ce qui s’est passé en 2013

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Les journées qui ont secoué le Brésil en juin 2013 furent marquées par une mutation subjective de grande intensité, conséquence aussi des transformations des conditions matérielles. Une telle mutation n’a pas été accompagnée pourtant de discours ni d’organisations politiques durables. Les organisations traditionnelles (syndicats, partis et intellectuels) n’ont pas saisi l’événement ni qu’il partait d’un refus généralisé des formes classiques d’institutions politiques.

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Il y a eu en conséquence une véritable dispute au niveau de l’énonciation. Rappelons d’emblée un cri qui a rassemblé des manifestants de toutes tendances : « Não vai ter Copa ! » (La Coupe du Monde n’aura pas lieu !). Dans le pays du football, tout d’un coup, les gens se mettent à hurler contre la Coupe du Monde. Est-ce que les Brésiliens n’aiment plus le football, est-ce qu’ils sont en train de critiquer le marché du foot devenu milieu d’affaires ? Tout cela et rien de cela.

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Les représentants de la gauche au pouvoir ont pris l’énoncé à la lettre. Motivés par la peur que les manifestants puissent vraiment empêcher la réalisation des matchs, et nuire aux affaires, le gouvernement a organisé une répression honteuse, avec la collaboration des polices régionales. La Coupe du Monde était l’occasion de grands travaux, partie prenante du projet de développement national du gouvernement du Parti des Travailleurs. Il s’agissait d’une étape nécessaire à la croissance qui donnerait lieu, à son tour, à la création d’emplois et à la diminution des inégalités sociales. Le refus de la Coupe du Monde menaçait cette rationalité

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Une telle interprétation macropolitique permettrait de comprendre les soulèvements de juin comme un grand refus du modèle de développement choisi. Mais plus que cela, en mettant l’accent sur la charge micropolitique de l’événement, le « Não vai ter Copa » fut l’expression d’une mutation subjective. Ne pas remarquer les changements en cours à un tel niveau – niveau dans lequel l’individuation n’est pas aboutie et donc ne peut pas se constituer en collectivité politique bien définie – a empêché la gauche de se renouveler. La conséquence fut de lancer le pays dans la contre-expérience de fermeture que nous vivons à présent partout.

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Tout a commencé par une forte mobilisation contre l’augmentation du prix des transports publics, à partir de l’action d’un mouvement jeune et autonome, le Mouvement Passe Livre (MPL). Les municipalités avaient autorisé une augmentation de 20 centimes du prix des billets de bus (de 3 à 3,20 Reais). Il s’agissait en fait d’une mobilisation pour 20 centimes et le caractère ponctuel de cette demande a contribué, d’une part, à la puissance des manifestations, mais, d’autre part, il a été mal interprété par une bonne partie de la gauche, puisque les mouvements traditionnels ont éprouvé des difficultés à comprendre la puissance d’une lutte autour d’un agenda si spécifique. Pablo Ortellado a analysé ce dilemme en termes de tension entre processus et résultat, en soulignant le souci, assez méprisé par la gauche, à savoir que les luttes apportent effectivement des résultats [1][1] Judensnaider, E., Lima, L., Ortellado, P. e Pomar,....

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Dans les premières manifestations de juin, quand la question des transports était au centre de la scène, environ 100 000 personnes étaient dans les rues. On a assisté depuis à une dispute aguerrie touchant les discours les plus adaptés pour interpréter les manifestations : est-ce que la valeur de 20 centimes était vraiment une cause digne ou s’agissait-il seulement d’un prétexte ? On entendait dire alors à plusieurs reprises « ce n’est pas pour 20 centimes ».

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Les jours qui ont suivi ont vu le nombre de manifestants augmenter de façon très surprenante, jusqu’à un million de personnes dans les rues de Rio de Janeiro le 20 juin 2013. La variété des profils sautait aux yeux. Des jeunes étudiants d’écoles publiques et privées en voie de politisation, mais toujours sans une identité politique définie. Des organisations traditionnelles comme le Mouvement des Sans Terre et plusieurs mouvements des Sans toit (SDF). Différents mouvements de minorités, les plus vieux et de très nouveaux : noirs, féministes, LGBTs. Partis de gauche et d’extrême gauche, trotskistes et maoïstes, ou même certains groupes du PT. Des militants syndicaux qui ont décidé de venir avec leurs drapeaux et t-shirts rouges et qui se sont alors faits attaquer, protagonistes d’un des épisodes les plus controversés par la suite, au regard de la variété d’interprétations auxquelles il a donné lieu. Il y avait aussi des petits groupes proto-fascistes, comme des skinheads, qui ont attaqué les militants des partis et des syndicats. Le fait est qu’il n’y avait pas que ceux-ci pour être révoltés contre les organisations traditionnelles de la politique. Et la surprise provoquée par le constat d’une rage diffuse contre ces organisations a empêché plusieurs analystes de faire une bonne cartographie des indignations. Il y avait énormément de gens, surtout en fait, des personnes indignées contre les concessions fréquemment faites aux négociations politiques. Les cris antipartis ne venaient pas seulement des fachos, mais aussi des différents groupes anarchistes. Et la diversité était telle qu’il était impossible de classifier ces manifestations comme étant de tendance fasciste, comme certains intellectuels de gauche ont voulu le faire croire. La plupart des personnes qui ont fréquenté les manifestations n’appartenaient à aucune organisation ou courant politique, ces personnes demandaient notamment de meilleurs services publics, donnant accès à un welfare pas tout à fait existant au Brésil : santé et écoles gratuites. Ces dernières décennies, le pays a vécu une époque d’accroissement des droits – augmentation de la rente, diminution des inégalités historiques – et il était donc évident que les gens se voyaient en mesure de demander aussi de meilleurs services publics (qui n’ont pas accompagné l’amélioration de la rente). On demandait PLUS. À côté de cela, il y avait aussi la mobilisation contre la corruption. Une partie des anciens militants du PT a rejoint les protestations, lassés de voir le gouvernement dont ils avaient toujours rêvé céder de façon honteuse à des grands propriétaires terriens liés à l’agro-industrie contre les droits des Indiens, à des églises évangéliques, enfin, de voir leur gouvernement trahir les causes historiques du PT. Des activistes gay et trans ont eu aussi un rôle important dans cette affaire, compte tenu de la place accordée par le gouvernement à des politiciens évangéliques très conservateurs, qui allaient jusqu’à proposer des lois pour la cure des homosexuels. Un slogan très important, qui a traversé toutes les manifestations, s’élevait contre la superpuissante chaîne de télévision Globo. En fait, seulement deux types de slogans arrivaient à rassembler toute la diversité présente aux manifestations : contre la Globo et PLUS (c’est-à-dire, ceux qui exprimaient d’une façon ou d’une autre « nous voulons plus de services de qualité accessibles à tous »). À Rio, il y a eu aussi le rassemblement d’indignation contre le gouverneur de l’État à l’époque, Sergio Cabral qui est en prison à l’heure actuelle : « Ei Cabral, vai tomar no cu ! ». Il s’agissait du slogan le plus fort et le plus symbolique de l’indignation généralisée.

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L’aspect « anti partis politiques » des manifestations a sidéré la gauche. Plusieurs intellectuels ont analysé le mouvement comme étant de tendance fasciste ou de droite, ce qui n’était absolument pas vrai. Même les revendications initiales contre l’augmentation du billet de transport ont été mal comprises par la gauche, le meilleur exemple étant le maire de São Paulo, Fernando Haddad. Il n’a jamais compris que la lutte contre l’augmentation du prix des transports mobilisait aussi toute une série de demandes associées au travail dans les villes, la mobilité étant une condition indispensable à la démocratisation des conditions de production. Ce type de revendication renvoie à un programme politique de type nouveau. Tout de même, la force des manifestations a fait que les gouvernements de plusieurs villes du Brésil ont fini par céder en renonçant à l’augmentation des tarifs. Cela ne veut pourtant pas dire que la gauche au gouvernement ait saisi l’importance d’un agenda comme celui du Passe Livre.

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Cette brève description ouvre une multiplicité de couches d’interprétations. C’est au sein de ce mouvement déjà complexe que surgit le cri « Não vai ter Copa ! », un slogan de nature diagrammatique, et non programmatique. Notre approche ici souligne cette dimension diagrammatique de l’événement, essentielle pour comprendre ce qui s’est passé ensuite.

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La plupart des analyses sur les nouveaux mouvements de contestation mettent en relief l’usage d’Internet et des réseaux sociaux. Un aspect moins noté toutefois est la nécessité de comprendre comment s’établissent les connexions affectives entre des personnes et des groupes. Ces connexions sont de nature diagrammatique, c’est-à-dire qu’elles se font à un niveau où la division entre un plan de contenu et un plan d’expression ne s’est pas établie. Une production de signes qui ne se laisse pas réduire à des médiations, à une quelconque répartition entre signifiant et signifié. « Qu’est-ce que cela veut dire ? » est une tentative de faire rentrer l’expression « Não vai ter Copa ! » dans le régime de la représentation. Suite à l’événement, une guerre d’énonciations a mobilisé l’opinion publique, les intellectuels et les médias, ce qui a fini par opérer des reconversions dans le domaine du signifiant. La mutation subjective devait à tout prix se rabattre sur des formes déjà connues de l’action et de l’organisation politique.

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La composition du mouvement initié en juin, qui s’étendit tout au long de l’année 2013 dans plusieurs régions du Brésil, a engagé différents groupes et tendances politiques. À Rio de Janeiro, l’insatisfaction contre le gouverneur a conduit à l’occupation de sa rue dans le quartier de Leblon, un des plus chics de Rio : « Ocupa Cabral ». La géographie singulière de la ville, qui fait cohabiter de près ces riches et les favelas a permis la rencontre improbable entre ce mouvement (des jeunes très politisés et très portés à l’expérimentation politique) et les habitants de Vidigal et Rocinha, deux favelas à côté du Leblon. Les habitants de ces communautés étaient particulièrement touchés et révoltés par la disparition d’un voisin, appelé Amarildo, pris par la police et porté disparu (certainement assassiné mais sans que le corps ait été retrouvé). « Où est Amarildo ? » était la question qui rassemblait alors des manifestants de plusieurs tendances : depuis les favelas jusqu’au « Ocupa Cabral », en passant par les réseaux sociaux, les mouvements artistiques, etc.

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Toujours en 2013, en octobre, se déclencha une grève d’enseignants des écoles publiques. L’événement fit revivre l’esprit des manifestations de juin, mais cette fois-ci avec une tendance plus marquée à gauche. Les manifestations syndicales des enseignants, donc symboliques de la cause de l’éducation publique, furent pourtant enrichies et transformées par la présence des nouveaux militants nés depuis juin, qui ont immédiatement embrassé la cause des enseignants. Les tactiques répressives de la police, à ce moment déjà devenues automatiques, ont rencontré une résistance efficace de la part des black blocs, qui se sont mis devant les manifestations pour protéger les professeurs (et même des groupes mixtes ont surgi, comme les Black Profs). Des discussions intenses s’en sont suivies alors, au sujet de la tactique et de sa pertinence stratégique dans les manifestations. Des expérimentations variées se sont étendues jusqu’au début 2014, lorsqu’une grève des fonctionnaires de la propreté de la ville (qu’on appelle garis) se mélangea au Carnaval et gagna une nouvelle force, plus autonome, permettant à ces employés d’aller contre leurs syndicats, qui tentaient déjà de conclure des accords avec le maire. À ce rythme, les choses auraient pu se poursuivre à Rio pendant la Coupe du Monde à venir, en juin 2014.

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La solution du pouvoir était alors de réprimer les mouvements naissants. Les forces de répression, concertées aux niveaux régional et national, ont mis en place toute leur technologie de répression et l’opération Coupe du Monde a abouti à l’emprisonnement des manifestants et à la proposition d’une loi antiterrorisme, qui ouvre des possibilités de répression de l’action politique.

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Cette répression fut certainement une forte raison de la démobilisation subséquente. Toutefois, on ne peut pas négliger le rôle qu’ont joué les difficultés internes d’organisation. Dans les paragraphes qui suivent, nous cherchons des pistes pour expliquer ce phénomène, en allant au-delà du cas brésilien.

L’ordre rétabli : blocage de la dimension diagrammatique

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Au Brésil, le fait même d’avoir depuis douze ans un gouvernement du Parti des Travailleurs a conduit à une démobilisation des mouvements sociaux importants, notamment ceux qui étaient lié au PT auparavant. Le Parti des Travailleurs était une vraie force de gauche, non pas dans le sens vide de la social-démocratie, mais dans le sens d’un parti constitué à partir des luttes vivantes des mouvements sociaux de types variés [2][2] Guattari, F. et Rolnik, S., Micropolitiques, Paris,.... Démobiliser cette expérience a contribué à une désactivation de l’imaginaire de gauche. Nous avons assisté par la suite à une recherche hystérique d’une identité « vraiment de gauche » ou « révolutionnaire » : des partis formés par dissidences du PT, des petits partis d’extrême gauche, des organisations révolutionnaires d’inspiration trotskiste, etc. Des organisations de ces différents types se sont multipliées et ont mis en place des stratégies de « dispute de conscience » afin de capter l’énergie politique des jeunes.

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D’un autre côté, il y a eu aussi une croissance impressionnante des mouvements des minorités, dont les causes et les discours se sont diffusés dans la société. Une contradiction s’est alors installée entre de tels groupes et d’autres de tendance marxiste, qui ne légitimement pas assez la question des minorités, fussent-elles féministe, noire ou LGBT. La force subjective de ces mouvements ne peut être méprisée si l’on veut construire des vecteurs de transformation pour une lutte anticapitaliste. Mais, pour que cela ait effectivement lieu, il faut inventer en même temps des moyens pour empêcher une retombée au niveau de la simple défense de l’individu. Il ne s’agit pas d’un problème de résolution simple parce que, de l’autre côté du spectre, celui des mouvements universalistes, on ne prête pas assez d’attention à la production des subjectivités, c’est-à-dire, aux modes d’existences expérimentés dans la pratique.

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Il est à remarquer que, après juin 2013, les événements les plus puissants sont apparus lorsque des mouvements nouveaux et des types différents se sont connectés : black blocs et enseignants ; media-activistes et garis ; le mouvement jeune – mais très organisé – pour la gratuité des transports et l’indignation diffuse demandant plus et de meilleurs services publics.

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À l’heure actuelle, toute cette mutation subjective s’est renfermée complètement sur des polarisations, ayant été renvoyée aux appareils binaires de la politique institutionnelle, qui s’efforcent de maintenir les clivages entre tendances politiques trop connues : droite ou gauche. Le vide laissé par la fin du PT en tant que parti-mouvement, signifiant majeur d’une identification de gauche au Brésil, se comble petit à petit par des organisations fermées, de gauche ou de droite.

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Les positions polarisées réalisent un blocage aussi bien de la pensée que du désir. Seule l’indignation identificatrice peut avoir lieu et il faut choisir de quel « côté » se placer. La droite et la gauche, qu’on ne savait plus vraiment comment définir, se trouvent à nouveau en mesure de revendiquer des appartenances. Les groupes minoritaires se renferment aussi et se bagarrent entre eux. Partis et organisations d’extrême gauche s’investissent dans la dispute de conscience des jeunes et tentent de ressusciter les discours et les symboles bureaucratiquement révolutionnaires, des slogans qu’on croyait morts.

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Nous sommes entrés dans un processus de blocage des flux de désir, une retombée de la dimension diagrammatique de l’événement sur des programmes. Et pire : des programmes anciens et apparemment archaïques. Puisque la subjectivation n’est pas prise en compte comme terrain de lutte, il faut choisir entre des alternatives bien connues et l’absence d’alternative.

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Ces problèmes ne sont pas exclusifs de l’expérience brésilienne et concernent la retombée de l’événement dans l’histoire, tel que Lazzarato l’appelle dans son analyse de la lutte des intermittents en France [3][3] Lazzarato, M., Expérimentations politiques, Amsterdam.... La contre-effectuation de l’événement se fait au croisement de trois processus : 1) la bataille politique avec les dispositifs de pouvoir (politique, économique, médiatique) ; 2) la bataille politique à l’intérieur du mouvement entre les forces d’opposition constituées (syndicats, trotskistes, communistes, anarchistes, etc.) et les forces en voie de constitution, qui portent sur les objectifs à atteindre, les modalités d’organisation et de lutte, les alliances à construire et la stratégie à mettre en place ; 3) le rapport que ce niveau de subjectivation molaire entretient avec les processus de subjectivation moléculaires qui émergent des pratiques.

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Lazzarato détache l’importance, pour le processus de singularisation, du refus de « l’hypothèse communiste » (représentée par les groupes trotskistes ou par le syndicat CGT). Si cette hypothèse avait pu s’imposer « nous aurions alors tout simplement été confrontés à l’impossibilité du mouvement, puisqu’auraient été empêchées les innovations politiques qui ont fait la force du mouvement [4][4]  Ibid., p. 93. ».

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Nous sommes tentés de dire qu’en ce moment il y a un risque semblable au Brésil, seulement en remplaçant « l’hypothèse communiste » par « l’hypothèse gauchiste ». Les mouvements politiques, depuis juin 2013, pratiquent des manières de dire et de faire, des modes d’être ensemble et des modalités d’être contre, qui sont hantés sans cesse par des hypothèses gauchistes. Autant la bataille politique à l’intérieur du mouvement, que le rapport entre les différents niveaux de subjectivation qu’elle engage, appellent l’invention de discours politiques nouveaux, l’invention de nouvelles tactiques et stratégies.

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Comment rendre compte ainsi de la multiplicité des acteurs ? Et encore d’autres questions du même genre : combien faut-il de temps pour que l’organisation s’installe ? Faut-il être militant ou professionnel de la politique pour en faire partie ? Les discours produisent-ils des polarisations et des clivages qui sont intéressants pour la lutte à mener ? Est-ce qu’on crée des mots d’ordre ou répète-t-on des énoncés tout faits ? Est-ce que ces productions arrivent à ébranler un axiome quelconque dans l’axiomatique capitaliste ? Ou reste-t-on attaché à des codifications anciennes ? Les spécificités locales sont-elles suffisamment prises en compte ou projette-t-on sur la lutte des paramètres conçus pour des réalités qui lui sont étrangères ? Les mots utilisés sont-ils vraiment les plus adaptés pour dire ce qu’on veut dire ? Quelles connexions souhaitons-nous établir qui puissent motiver la production d’une langue qui soit en même temps inscrite dans nos corps et qui nous mène d’un mouvement à un autre ? Quelles pratiques mettre en place afin de prendre soin des connexions ?

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Voici un diagramme possible de questions. Constituer une nouvelle problématique de l’action politique revient à tracer la diagrammatique de ce qui est à faire, en vue des nouveaux programmes. Les revendications définies au préalable ne sont que des théorèmes bien établis.

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L’action révolutionnaire s’accompagne à tout moment de la question : par où passe le désir dans la construction d’un mouvement politique ? La diagrammatique est le régime sous lequel le désir engendre une réalité sans passer par un quelconque mécanisme de représentation, la capacité d’une action de produire un effet indépendamment d’une représentation consciente. L’énoncé suppose déjà un agencement : je dis une chose et cela me rapproche de quelqu’un, d’un monde. Il ne s’agit pas d’un rapport conscient, l’agencement n’a pas une intention. Tracer les rapports établis par les agencements est une tâche diagrammatique. Cela aide à construire des plans qui ne se réduisent pas aux discours qui codifient les luttes ni aux mécanismes qui les font fonctionner dans l’axiomatique capitaliste.

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Le repérage d’un ennemi, soit-il concret (le gouvernement, le parti au pouvoir, la police) ou abstrait (le capitalisme), fait passer toute cette diagrammatique au second plan, en nous plaçant dans un système de significations déjà disponibles. « On refuse de considérer que les agencements sémiotiques de toute nature doivent nécessairement s’organiser en phrases compatibles avec le système des significations dominantes [5][5] Guattari, F., Lignes de fuite. Pour un autre monde... », dit Guattari.

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Construire l’action politique aujourd’hui implique de reconnaître la crise que traverse une telle action, aussi bien sous sa forme révolutionnaire que sous sa forme démocratique. La retombée de l’événement dans l’histoire et la gestion de ses effets impliquent une construction à la fois sémiotique, subjective et politique.

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À quoi amène, ou peut amener, la rupture subjective ?

Rupture subjective et machine de guerre

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Les événements de juin 2013 manifestaient une rupture subjective imprévisible et inattendue. La rupture n’est pas l’aboutissement des tendances déjà inscrites dans les forces productives et dans les rapports de production. Tout au contraire, elle interrompt le cours normal des choses, elle fait barrage aux « tendances » attendues et prévisibles. La coupure subjective se produit en contrepoint de tendances et de leur évolution, elle fait exploser le temps linéaire du « progrès » et ouvre une autre temporalité, crée d’autres possibles. Dans un univers qui paraissait clos, d’autres possibles s’ouvrent. Les possibles sont ouverts par la coupure subjective, ils ne lui préexistent pas. Ils sont inimaginables avant d’advenir.

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Mais l’événement ne tombe pas du ciel, il s’inscrit dans l’ordre de la causalité et de la détermination de la « production » du capital et il est préparé par un travail sur les causes, les buts et les intérêts (transport). Mais dans cet ordre, le possible surgit avec la coupure, il est « impossible ». La rupture subjective fait précisément émerger ce qui est impossible selon les causes et les déterminations (du capitalisme).

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Les possibles nouvellement créés sont différents de ceux contenus dans les luttes qui portent sur des intérêts et des buts (lutte sur les salaires, revenus, services, droits etc.), même si ces luttes sont indispensables et préparent l’événement. La coupure subjective crée de nouveaux univers de référence, c’est-à-dire un autre monde pour la subjectivité. Il y a ici une discontinuité, un « saut », qui garde un rapport particulier à la continuité de l’histoire, puisque si la rupture vient de l’histoire, et retombe nécessairement dans l’histoire, dans son avènement, elle constitue un moment « a-historique », qui se détache et se détourne de la causalité, en créant des nouveaux possibles et des nouveaux univers de référence.

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La coupure subjective détermine un nouveau terrain d’affrontement où vont se dérouler des « guerres de subjectivités », des guerres entre institutions et univers de référence. Ces « guerres de subjectivité » ont lieu d’abord à l’intérieur des mouvements, en même temps, elles s’affrontent aux modalités de production de la subjectivité capitaliste et de ses institutions.

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La coupure affecte d’abord la subjectivité, nous l’avons dit. Elle détermine un changement d’univers de référence, un changement de monde. Mais il ne s’agit pas d’un changement à l’« état » naissant. Il ne constitue que l’ouverture, le commencement d’un processus de conversion de la subjectivité et de transformation des institutions. Dans ce processus, rien n’est garanti, c’est-à-dire que tout est ouvert au devenir de la mutation conflictuelle.

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La coupure subjective ne dévoile pas une subjectivité déjà constituée et réprimée par le pouvoir dont la rupture constituerait la « libération ». La coupure ne fait que créer les possibilités d’un processus de mutation subjective nécessaire, puisque l’assujettissement ne disparaît pas par le « miracle » de l’événement.

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Le « sujet » doit se construire, processuellement, à partir de cette coupure signifiante en inventant les règles et les institutions de ce processus hautement conflictuel. L’événement n’affecte que la subjectivité, il ne crée que les conditions (des possibles) pour le changement. Les institutions, les dispositifs de pouvoir, les normes n’ont pas changé. La guerre s’engage pour faire correspondre les institutions aux potentialités subjectives et politiques créées par l’événement.

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Pour supporter, organiser, défendre, donner consistance aux changements qui affectent la subjectivité, et à la prolifération de nouveaux champs de possibles que l’événement crée, une machine de guerre est nécessaire, si bien que la question de l’événement politique est inséparable du problème de l’organisation (machinique) et d’une subjectivité pour cette machine.

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L’Anti-Œdipe nomme trois types d’investissements subjectifs qui peuvent correspondre à trois attitudes politiques et qui se manifestent lors des ruptures politiques (Deleuze et Guattari parlent de mai 68, mais leurs réflexions peuvent être utiles pour comprendre les différentes positions politiques à l’intérieur des mouvements). À partir de la coupure subjective, ils peuvent se composer, se décomposer, s’affronter :

  • Des investissements préconscients qui portent sur les « intérêts » (la position des syndicats ou des partis) ;

  • Des investissements subjectifs qui voient la possibilité et les conditions d’un nouveau socius, mais qui maintiennent la lutte sur le seul niveau molaire (la vision politique « programmatique », il faut un programme pour un nouveau socius) ;

  • Des investissements révolutionnaires inconscients qui opèrent en passant de l’autre coté du socius, sur son versant moléculaire, c’est-à-dire, une « rupture de causalité qui force à réécrire l’histoire à même le réel et produit ce moment étrangement polyvoque où tout est possible [6][6] Deleuze, G. et Guattari, F,, L’Anti-Œdipe, Paris, Éditions... » (ce que Guattari appelle une politique « diagrammatique »).

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On peut penser ces différents types d’investissements comme coexistants, à tel ou à tel moment, dans un même individu ou dans un même groupe politique. Mais ils peuvent aussi être portés par des « institutions différentes » (syndicats, partis, organisations autonomes) qui s’affrontent puisque celles-ci « interprètent » et « sentent » de façons différentes le possible nouvellement créé, désirent le réaliser selon des logiques hétérogènes. Les syndicats et les partis ne voient le possible que pour rabattre sa réalisation selon l’ordre des buts et des intérêts, c’est-à-dire, dans l’ordre des causalités, des déterminations et de l’univers de valeurs du capitalisme.

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Il y a ceux qui s’opposent à cette « trahison » au nom des nouveaux buts et des nouveaux principes d’un socius dont on entrevoit la construction possible à partir des tendances « macro » économiques et politiques déjà données. Ces tendances servent de base à la proposition des nouveaux programmes pour la construction d’un nouveaux socius.

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Mais pour qu’il y ait rupture révolutionnaire, il ne suffit pas d’agir pour construire un nouveau socius. Il est indispensable de passer de l’autre côté du social (c’est-à-dire, de la subjectivité sociale molaire), d’aller là où s’exercent et s’inscrivent les formations moléculaires de désir. Ce troisième investissement est porté par une multiplicité de sujets à l’intérieur et à l’extérieur de la classe ouvrière et de ses organisations.

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C’est à ce propos que Guattari peut affirmer que l’histoire nous propose de « véritables guerres de subjectivité […], par exemple, Lénine s’est posé explicitement la question de l’invention d’un nouveau mode de subjectivité militante se démarquant de la subjectivité sociale-démocrate intégrée au capitalisme [7][7] Guattari, F., Qu’est-ce que l’Écosophie ?, Paris, Éditions... ». On ne peut pas comprendre l’histoire du mouvement ouvrier si on ne voit pas qu’il a produit « de nouveaux types de subjectivité » et qu’il se risque jusqu’à dire « de races humaines différentes ».

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Mais la guerre ne se déroule pas seulement à l’intérieur des mouvements. À partir de ces nouveaux possibles créés par la coupure subjective, les différentes institutions capitalistes (les entreprises, la finance, les équipements collectifs, les dispositifs d’information et de communication) travaillent aussi à leur propre mutation de la subjectivité, des relations de pouvoir et des institutions.

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La mutation de la subjectivité n’est pas seulement un rapport à soi, une modification de la subjectivité, une opération « éthique » qu’on opère sur « soi » (un soi individuel ou collectif). Il faut inventer, construire, imposer des nouvelles institutions économiques, sociales et politiques qui correspondent au changement que la rupture a provoqué. C’est justement cette reconversion subjective, l’invention de règles et d’institutions d’une machine de guerre capable de l’effectuer, que les mouvements sont incapables de penser et de construire depuis 1968.

Limites de l’organisation politique : comment faire ?

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Comment inventer de telles règles et institutions dans lesquelles des nouveaux sujets puissent se construire, dans lesquelles la reconversion subjective permette de jouer le rapport conflictuel de la guerre de subjectivités qui est déjà et toujours en train d’entreprendre le capitalisme ? Cela implique une compréhension des différents types d’investissements politiques, en particulier des distinctions entre ceux qui sont mus par le désir et par l’intérêt.

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Au contraire de la version vulgarisée du marxisme, la notion de classe ne suit aucun type de détermination. Elle est processuelle. Selon la lecture de Deleuze et Guattari [8][8]  L’Anti-Œdipe, p. 304., la définition d’une classe prolétaire visait, au premier abord, à organiser une bipolarisation du champ social, ce qui était la tâche du mouvement socialiste révolutionnaire. La rupture des léninistes avec les sociaux-démocrates s’est faite ainsi par la proposition d’un parti qui puisse créer un clivage entre l’avant-garde prolétarienne et les masses, afin de transformer l’attitude de passivité et le spontanéisme de cette dernière.

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À l’heure actuelle, l’emploi de tout modèle basé sur une division de ce type serait évidemment anachronique. Lorsque nous disons qu’il faut « dépasser l’hypothèse gauchiste », c’est qu’il faut reconnaître les limites des divisions qui n’incluent pas la problématique du désir. Deleuze et Guattari rappellent aussi que l’intérêt de classe demeurerait purement virtuel s’il ne pouvait pas s’actualiser dans une conscience, dans un parti organisé visant la conquête de l’appareil d’État : il est donc, par définition, de l’ordre des ensembles molaires. L’intérêt de classe implique une pré-conscience collective bien distincte de l’inconscient qui, lui, se situe dans le désir de groupe et fait marcher l’ensemble moléculaire des machines désirantes [9][9]  Idem p. 305.. La classe se définit par l’intérêt tandis que le désir passe par le groupe.

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Les nouveaux mouvements organisés à partir des années soixante – pédés, fous, écolos, féministes, radios libres – ont introduit une première différence par rapport à la gauche traditionnelle, qui a eu toujours du mal à comprendre les investissements de désir :

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La plupart des militants professionnels reconnaissent l’importance de ces nouveaux domaines de contestation, mais ajoutent aussitôt qu’il n’y a rien à en attendre de positif pour l’instant : « Il faut d’abord que nous ayons atteint nos objectifs sur le plan politique avant de pouvoir intervenir dans ces questions de vie quotidienne, d’école, de rapport entre groupes, de convivialité, d’écologie. » Presque tous les courants de gauche, d’extrême gauche, ou de l’autonomie, se retrouvent sur cette position. Chacun, à sa façon, est prêt à exploiter les « nouveaux mouvements sociaux » qui se sont développés depuis les années soixante, mais personne ne pose jamais la question de forger des instruments de lutte qui leur seraient réellement adaptés. Dès qu’il est question de cet univers flou des désirs, de la vie quotidienne, des libertés concrètes une étrange surdité et une myopie sélective apparaissent chez les porte-paroles attitrés qui sont paniqués à l’idée qu’un désordre pernicieux puisse contaminer les rangs de leurs organisations[10][10] Guattari, F., « Le Capitalisme Mondial Intégré et la....

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Cela dit, il n’est pas suffisant de faire appel à la notion de désir, comme si dire « désir » pouvait vouloir dire « libération ». Le désir peut amener aussi à un ordre molaire de type spécifique, différent de la classe et du parti. Les investissements subjectifs qui partent des programmes pour la construction d’un nouveau socius conduisent à la formation des groupes, des territorialisations et des identités qui peuvent aussi bien dégager une charge révolutionnaire qu’alimenter un fascisme moderne, en donnant lieu à des nouveaux archaïsmes. Le socius n’agit pas de manière à déterminer, pour nous, une certaine position dans la société (comme une compréhension sociologique pourrait nous faire croire). Cette position, on la désire.

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Mais des désirs progressistes coexistent avec des désirs qui bloquent l’investissement révolutionnaire. Reich montre que la faute de la gauche révolutionnaire à son époque fut de mépriser la nécessité d’une compréhension de la psychologie des masses et de la dynamique du désir, en réduisant la conscience de classe à être déterminée par des intérêts. Dès lors, cette gauche n’a jamais considéré que le désir puisse aller dans le sens contraire de l’intérêt [11][11] Reich, W., Qu’est-ce que la conscience de classe ?,.... Il y a des investissements de désir qui sont profondément réactionnaires, d’où les limites des investissements subjectifs qui visent seulement la construction des nouveaux socius. Il ne suffit pas de créer des groupes pour se forger une position dans la société. Cela peut faire partie du processus, mais ne dégage pas – par soi-même – une charge révolutionnaire. L’ambigüité qui peut exister dans des mouvements identitaires est un indice de limites de ce type.

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L’enjeu serait alors de comprendre pourquoi est-ce qu’on désire ce qui bloque le désir ? Comment procéder à l’interruption du rabattement du désir sur une position sociale ? L’action révolutionnaire passe ainsi par un refus, on peut dire même par un refus de la place du militant ou du révolutionnaire. Le capitalisme installe l’axiomatique à l’intérieur des mouvements afin de les intégrer à sa dynamique : il capitalise les mouvements. Dès lors, une action anticapitaliste a besoin de prendre les axiomes du capitalisme comme terrain de lutte.

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Les investissements diagrammatiques, dont nous avons parlé plus haut, se placent de l’autre côté du socius et ne s’en tiennent pas à des programmes, revendications ou agendas. Il y a des revendications des droits sociaux qui sont initialement en conflit avec les programmes de l’État, mais peuvent finir par se faire entendre, donnant lieu à des nouveaux axiomes. Au moment où il a été proposé, le Welfare State a ajouté de nouveaux axiomes.

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L’axiomatique capitaliste instaure au fur et à mesure des énoncés de pouvoir qui sont des faits de majorité et rentrer dans un devenir-mineur est une manière d’empêcher, ou de détourner, l’axiomatisation. Il y a dans ce concept la reconnaissance que les luttes minoritaires se réalisent comme un refus de la face normative du capitalisme, qui vise, lui, une inscription inégale des différents groupes, de façon que chacun prenne sa distance spécifique par rapport à la norme. Dans ce processus, une affaire de race, de genre, de sexe ou de nationalité cesse d’être individuelle pour devenir immédiatement sociale. C’est donc solidairement que le capitalisme minore le corps (la langue, les croyances) et la position sociale d’un groupe. Du côté du socius, ces mouvements opèrent ainsi un renouvellement des liens et des modes de vie qui peuvent donner lieu à des processus de subjectivation. Mais parler de devenir-minoritaire implique de sortir de cette position, celle-là même qui nous constitue en tant que minorité, en même temps qu’on reconnaît la force d’une position sociale de minorité. Les mouvements qui revendiquent un nouveau socius (soient-ils féministes, LGBTT, de noirs ou d’immigrés) se sont souvent proposé le défi d’une mise en accord possible entre ces différentes positions. Mais il est difficile que cet accord se réalise seulement sur la base de programmes.

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Rentrer dans un devenir minoritaire demande de repérer les stratifications qui empêchent la circulation des flux de désir, identifier les axiomes qui agissent dans chaque situation et construire des stratégies de diagrammatisation, c’est-à-dire des moyens de retracer les lignes de flux par où le désir puisse circuler. Il faut savoir comment mettre en œuvre ce que Deleuze et Guattari appellent « une figure universelle de la conscience minoritaire », cette figure qui ne cesse de déborder l’étalon majoritaire et le seuil représentatif.

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Travailler en termes de diagrammes peut se traduire, comme suggère Guattari [12][12] Guattari, F., « Produire une culture du dissensus :..., par une hétérogénéité de positions : tracer une ligne d’articulation sans songer au consensus. Des nouvelles formes d’articulations politiques impliquent le respect de l’autonomie et de la singularité de chacun de ses composantes, ainsi que de leurs rythmes, de leurs sensibilités, de leur degré de conscience ou de leurs justifications théoriques.

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Est-ce qu’il serait possible de construire des organisations d’un type nouveau, capables de produire une telle transformation de la carte inconsciente des mouvements ? Un espace des pratiques aptes à s’exercer comme une machine de guerre pour ébranler l’axiomatique capitaliste ? Mouvements sociaux et partis politiques traditionnels peuvent encore y avoir un rôle mais sont loin de suffire. Une programmatique nouvelle est nécessaire mais sans une diagrammatique, elle mènerait aux mêmes dilemmes que les organisations traditionnelles de la gauche.

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Suspendre la question du « que faire ? » – encore trop léniniste – et la remplacer par le « comment faire ? » : avec qui, en mobilisant quelles forces, pour mettre en place quels nouveaux modes d’être ensemble ? Quels nouveaux modes d’inclusion ? Comment mettre en place une nouvelle puissance de connexion, une capacité de conjuguer des lignes encore instables, d’instaurer une diagrammatique qui s’affirme en tant que telle et ne se laisse pas séduire par l’urgence des programmes ? Construire un plan instituant qui se dessine de façon transversale à ceux des organisations molaires. Un plan où se placer pour garder vivante la dimension diagrammatique de la rupture subjective et, à partir de là, refuser, ébranler ou détourner la capitalisation de la subjectivité. Cette capitalisation qui est produite par les équipements collectifs, les médias, les réseaux sociaux, la production informatique, bref, par autant de dispositifs qui quadrillent au lieu d’asservir ou de circonscrire dans des cadres territoriaux bien codifiés. Comment réagencer alors, dans ce contexte, une subjectivité désaliénée, non quadrillée, que Guattari appelle « processuelle [13][13] Guattari, F., Qu’est-ce que l’Écosophie ?, p. 207. », parce qu’elle s’engendre comme territoire existentiel en même temps qu’elle empêche de se cristalliser dans une subjectivité capitalistique ? Il faut des nouveaux champs de sens, des possibilités d’expression et d’énonciation, sans quoi on restera pris dans cette subjectivité capitalistique.

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Les trois types d’investissement – d’intérêts, programmatique et diagrammatique – se recoupent mutuellement. Il n’y a rien de flou ou de fluide dans la révolution moléculaire mais elle n’est pas porteuse d’une révolution sociale, qui dépend de son articulation avec les luttes d’intérêt et les luttes sociales. Il faut juste développer un nouveau mode de structuration qui tienne compte des flux de désir. La mise en place des organismes de décision, des instances provisoires d’organisation, peut se faire sous un nouveau jour si elle tient compte les investissements moléculaires qui sont en jeu [14][14] Guattari, F., « Le Capitalisme Mondial Intégré ».. Pour résumer, la question semble être de savoir comment construire cette complémentarité entre le travail analytico-politique relatif à l’inconscient social (diagrammatique), les luttes sociales revendicatrices, constituées à partir des questions spécifiques (programmatique), et les luttes d’intérêt plus traditionnelles (syndicales).

Notes

[1]

Judensnaider, E., Lima, L., Ortellado, P. e Pomar, M., Vinte centavos : a luta contra o aumento, São Paulo, Editora Veneta, 2013.

[2]

Guattari, F. et Rolnik, S., Micropolitiques, Paris, Éditions Empêcheurs de Penser en Rond, 2007.

[3]

Lazzarato, M., Expérimentations politiques, Amsterdam Éditions, 2009.

[4]

Ibid., p. 93.

[5]

Guattari, F., Lignes de fuite. Pour un autre monde de possibles, Éditions de l’Aube, 2011, p. 231.

[6]

Deleuze, G. et Guattari, F,, L’Anti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit, 1972. Il s’agit ici de concepts trouvés entre les pages 452 et 455.

[7]

Guattari, F., Qu’est-ce que l’Écosophie ?, Paris, Éditions Lignes, 2013, p. 206 (il cite la Commune de Paris).

[8]

L’Anti-Œdipe, p. 304.

[9]

Idem p. 305.

[10]

Guattari, F., « Le Capitalisme Mondial Intégré et la révolution moléculaire ». in Le lien social, 181, p. 1-9, 1992. Citation à la page 7. Article disponible ici : http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/files/cmi.pdf

[11]

Reich, W., Qu’est-ce que la conscience de classe ?, Édition et traduction de Constantin Sinelnikof, Nice, 1971 de l’original Was ist Klassenbewusstsein ?, paru en 1934 (sous le pseudonyme de Ernst Parell).

[12]

Guattari, F., « Produire une culture du dissensus : hétérogenèse et paradigme esthétique », 2011, p. 5 (transcription d’un enregistrement vidéo d’une conférence dans une école d’art, à Los Angeles, en 1991).

[13]

Guattari, F., Qu’est-ce que l’Écosophie ?, p. 207.

[14]

Guattari, F., « Le Capitalisme Mondial Intégré ».

Plan de l'article

  1. Ce qui s’est passé en 2013
  2. L’ordre rétabli : blocage de la dimension diagrammatique
  3. Rupture subjective et machine de guerre
  4. Limites de l’organisation politique : comment faire ?