Cantes de ida y vuelta  : entre le printemps et l’automne. Entre le 15 mai espagnol et le juin 2013 brésilien, quelques réflexions

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Cantes de ida y vuelta[1] : entre le printemps et l’automne. Entre le 15 mai espagnol et le juin 2013 brésilien, quelques réflexions

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Traduction de Manuela Linck de Romero

Révision de Dominique Mathieu

1 - Depuis toujours nous sommes des anthropophages, nous n’avons jamais été modernes

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L’une des raisons qui expliquent la densité du dialogue entre le tropicalisme anthropophagique (brésilien) et l’anthropologie symétrique (européenne) est, sans doute, la convergence des critiques qui les animent : depuis toujours, nous sommes des anthropophages ; nous n’avons jamais été modernes. L’animisme est un syncrétisme qui métisse barbares et sauvages : l’autre modernité avec le non-moderne.

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En affirmant que, depuis toujours, nous avons été des anthropophages, le tropicalisme a récusé et récuse d’une part les raccourcis nationaux-populaires par lesquels la gauche socialiste et celle anti-impérialiste s’entremêlait et, d’autre part, de façon plus générale, le tiers-mondisme à la recherche de racines d’identité et d’authenticité. En affirmant que nous n’avons jamais été modernes, l’anthropologie symétrique s’est attaquée aux racines de la raison instrumentale occidentale, à savoir aux procédures de purification qui rendent asymétriques les rapports entre science et vie, esprit et main, âme et corps, culture et nature. Le tropicalisme anthropophagique nous montre que les racines du national-populaire sont, en fait, celles du colonialisme européen qui se reproduit comme colonisation interne, avec ses imaginaires spéculaires de la dialectique de l’esclave et du maître, des peaux et des masques. L’anthropologie symétrique explique que le contenu du processus colonisateur est sa raison (la science) et que celle-ci s’affirme en tant que biopouvoir : le pouvoir sur la vie des colonisés à travers les mécanismes de la purification instrumentale qui finissent par attribuer la puissance pratique et constituante de l’invention scientifique aux tribunaux constitués dans l’instrumentalité des laboratoires d’expérimentation et de formalisation. Tels que les jeunes « opéraïstes » italiens le disaient, en revisitant la critique de Walter Benjamin : la science ne nous intéresse, mais son principe de développement. La technique et l’industrie ne sont pas le prix du succès, pour la lutte de classes, mais le terrain de cette lutte et de sa requalification.

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Le national-populaire (le socialisme) et la technoscience sont – tous les deux – intrinsèques au capitalisme et organisent son pouvoir dans les laboratoires à travers l’imposition de la séparation, voire l’opposition, entre science « pure » et science « humaine », entre objet et sujet, entre pensée rationnelle et pensée sauvage, entre le Nord rationnel et le Sud sauvage. Les laboratoires, en tant que mécanismes de purification de la pensée, sont les dispositifs centraux de reproduction de l’eurocentrisme dans le Sud et, aussi dans le Nord, comme colonisation à la fois externe et interne. Dans le « non-lieu sans dehors » qui définit l’espace-temps de la mondialisation impériale, l’Occident n’est plus le laboratoire du monde car il ne constitue plus l’avenir radieux (capitaliste ou socialiste) d’un progrès positif et linéaire. La notion-même de « futur » est en crise, y compris quand elle se présente comme une « épistémologie du Sud ». Les orphelins de l’anti-impérialisme et des murs totalitaires disent que la notion d’Empire est euro-centrique, mais en réalité, s’ils ne peuvent pas l’accepter, c’est qu’elle n’est pas suffisamment occidentale. Ainsi cherchent-ils un « dehors » paranoïaque dans la nostalgie de « nouvelles guerres froides », dans la grotesque opposition entre, d’un côté, le capitalisme « libéral » de l’UE et des États-Unis et, de l’autre, le capitalisme « social » de la Chine, de la Russie et du Brésil (BRICS).

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Il n’y a plus de cobayes dans les laboratoires. Qu’il s’agisse de souris ou d’araignées, toutes exercent leur droit de fuite aux alternatives binaires que la pensée postcoloniale produit dans le Nord et dans le Sud [2][2] Elles ont fui dans la forêt Lacandona, dans les rues.... Si, encore aujourd’hui, il existe un « dehors », il s’agit de celui qui se constitue dans l’exode, entre les réseaux et la rue.

2 - « Los cantes de ida y vuelta » : de mai à juin

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Nous n’avons jamais été modernes, mais les laboratoires du pouvoir ne cessent de capturer et de hiérarchiser la puissance du savoir produit par la coopération sociale, par les relations constitutives de démocratie réelle. Même ceux qui se disent inquiets de leur « développement », justement du fait qu’ils cherchent à bâtir les « laboratoires » de ce futur, finissent par vouloir remettre des araignées et des souris dans les cages d’un savoir purifié, impuissant et… insensé. Nous avons toujours été des anthropophages, mais la gauche nationale, développementiste et souverainiste continue à falsifier les thèmes de la « réforme », tout en rêvant d’un « socialisme dans un seul pays » et gouvernant en fait comme un autoritaire opérateur de la droite et de sa mondialisation néolibérale. Entre mégabarrages et méga-événements sportifs, les Indiens deviennent des misérables et les pauvres deviennent des travailleurs sous-traités, les immigrants sont toujours subalternes et la citoyenneté est réduite à une opération d’immunisation du corps de la nation productive, telle que la pensent Dilma et Serra au Brésil, Chevènement et Le Pen en France, Renzi et Salvini en Italie, Thilo Sarrazin et Merkel en Allemagne.

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Si l’anthropologie symétrique nous dit que nous n’avons jamais été modernes et, aussi, qu’aucun laboratoire n’a jamais produit de la science, qu’aucun tribunal n’a jamais rendu la justice, le perspectivisme amérindien met la production du savoir dans les mille plateaux dessinés par les échanges d’échanges de points de vues. L’homme est un nœud de relations : l’impureté du métissage universel, sujet et objet, culture et nature. Il ne s’agit donc pas, de penser le Nord à partir du Sud, ni le Sud à partir du Nord, mais de penser entre, dans l’exode : l’agencement, le devenir-Sud du Nord et le devenir-Nord du Sud, les cantes de ida y vuelta. La situation postcoloniale n’est pas uniquement une question des ex-colonies mais aussi de la métropole. La pensée est sauvage et civilisée.

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Le perspectivisme amérindien, la philosophie de la perception ainsi que la schizo-analyse sont les faces multiples d’un même processus de production du savoir : des discours et des actes politiques qui constituent les sociétés, les groupes, les « classes ». La justice est lutte et elle n’est pas un tribunal, et ceci, dans la mesure où la vérité ne se trouve dans aucun laboratoire, mais dans le courage de le détruire : oser savoir a toujours besoin d’un savoir oser. En exerçant notre droit de fuite, nous allons réfléchir à ce qui arrive entre le Nord et le Sud, entre l’Espagne et le Brésil, c’est-à-dire entre les situations les plus dynamiques de l’Europe et de l’Amérique du Sud, bien que cette « dynamique » possède des sens opposés.

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Parmi les contestations populaires qui ont suivi la vague des Printemps arabes, le « 15 mai 2011 » en Espagne (« 15M ») a certainement été celui qui, en Europe, a le mieux réussi à se généraliser et à se maintenir dans la durée. Le « Juin 2013 », au Brésil, a été celui qui, en Amérique latine, s’est le plus massifié et radicalisé et qui – malgré tout – se maintient toujours. Dans les deux cas, de nouveaux personnages sont entrés en scène : les multitudes du travail métropolitain.

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Le 15M est né immédiatement comme une manifestation populaire contre une représentation au service d’un double dispositif de commandement : celui du système financier et celui du système des partis. Le 15M s’est affirmé en tant que mouvement émergent et s’est généralisé à travers les réseaux sociaux, d’après l’exemple des Printemps arabes et de la Geração à Rasca portugaise, se traduisant rapidement en occupation généralisée de l’espace public (les Acampadas). Le 15M est une sorte de « criticalité auto-organisée » : ce n’est pas un « mouvement unique », mais un événement amplifié au cours duquel est apparu le pays de l’autre côté du miroir – « Now, here, you see, it takes all the running you can do, to keep in the same place[3][3] « Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu’on... ». Rester au même endroit signifie se trouver dans une situation ouverte à l’événement où l’énergie potentielle distribuée transforme le statu quo en processus constituant. L’exception ici est la persistance inédite de cette « criticalité auto-organisée » du système des luttes sociales. Criticité est le fait d’une évolution non-linéaire ayant des arrangements qui expriment des tensions éthiques, politiques, érotiques, biopolitiques. Le 15M a connu, au moins, trois développements : la connexion avec les fronts de lutte issus des mouvements qui disaient « Nous ne paierons pas votre crise », comme la Plataforma de Afectados por la Hipoteca (PAH) ; l’émergence d’un syndicalisme social (avec les Mareas de l’éducation et de la santé) ; les mouvements d’occupation dans les villes (les Centres sociaux) et la création d’un système réseau émergent, multi-niveaux, entre les réseaux et la rue, entre les personnes et les collectifs (la techno-politique). Avec cette capacité de durer (et avec sa résilience), le 15M a commencé à être traversé par la question de la représentation électorale et ce à deux moments : tout de suite, d’abord, en 2011, quand il a refusé de choisir entre le pire et le moins pire et qu’il a permis que le PSOE soit vaincu par le PP ; dans les élections européennes de juin 2014, ensuite, quand deux nouvelles formations politiques se sont présentées : le Parti X, Le Parti du Futur et Podemos. Bien que le Parti X soit issu des réseaux techno-politiques internes au 15M, c’est le Podemos qui l’emporta et qui a réussi à organiser le débat de la transformation électorale et institutionnelle de la durée du 15M. Aujourd’hui, même avec des difficultés inévitables – dues à son organisation et à sa stratégie – Podemos peut devenir le point d’appui d’un changement politique significatif en Espagne et dans l’Union Européenne. Podemos n’est pas le seul projet d’assaut institutionnel, mais est peut-être le plus réussi jusqu’à présent, en franche compétition (ce qui doit être un exercice sain de la démocratie) avec des processus comme celui du Guaynem et Ganemos à Barcelone, à Madrid, à Saragosse et, dans une moindre mesure, à La Corogne, à Malaga, etc.

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Le Juin 2013 brésilien a explosé comme une grève métropolitaine contre l’augmentation des tarifs des transports en commun (déclenchée par le Movimento Passe Livre – MPL) et s’est transformé en le plus grand mouvement contestataire de l’histoire du Brésil, en se généralisant à travers tout le pays et toutes les revendications de démocratisation, vers un au-delà du régime post-dictature cristallisé dans la « Constitution de 1988 ». D’un côté, il a fait converger en révolte générale les innombrables luttes de résistance contre le modèle de ville légué par l’hybridation entre le néo-développementisme et la construction de la « ville globale ». D’un autre côté, il s’est décuplé à travers la multiplication des acampadas directement à l’intérieur des parlements. Les essais d’occupation du Congrès National à Brasília se sont reproduits par la suite, avec les occupations d’au moins douze bâtiments publics, Hôtels de Ville et Assemblées Législatives (à Porto Alegre, Belo Horizonte, Campinas, Rio de Janeiro…). La forme de la grève métropolitaine est devenue une référence pour les différents mouvements autonomes de grève : à Rio de Janeiro, avec les professeurs qui, en octobre 2013, ont réoccupé l’Hôtel de Ville et fait face à la violence policière durant trois jours d’affrontements dans le centre de Rio. De même, il y a eu la lutte victorieuse, pendant le carnaval de 2014, des travailleurs de la Propreté de Rio. Toutes ces grèves ont été marquées par la constitution de coalitions sociales.

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Mais Juin 2013 a été déconstruit : la résistance à la violence policière qui, au départ, a massifié les manifestations est devenue le terrain d’une répression féroce qui a paralysé les mobilisations des pauvres. Puis, le marketing millionnaire du gouvernement (notamment du PT) – après avoir détruit la possibilité d’un « lulisme sans Lula » (avec Marina Silva) au moyen du mensonge – a réussi à polariser et mystifier le scrutin électoral d’octobre 2014. L’irresponsabilité d’une politique totalement corrompue a été si grande qu’elle a fini par livrer les mobilisations populaires à la droite qui, jusqu’à ce moment, était restée complètement paralysée. Aujourd’hui, c’est la droite qui rencontre la juste indignation populaire qui se mobilise dans les rues et aux fenêtres du pays.

3 - Que pouvons-nous « Podemos [4][4] « Podemos », en portugais et en espagnol signifie « nous... », entre l’Espagne et le Brésil ?

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En Espagne, le 15M a constitué une mobilisation générale contre toute « représentation » monopolisée par le système des partis, né avec le régime constitutionnel postfranquiste de 1978, incapable de bloquer, ou même de freiner le processus de destruction du système de protection sociale. Au Brésil, Juin 2013 a été une contestation métropolitaine d’une « représentation » qui est devenue un obstacle à la mise en place d’un vrai welfare. Dans le Nord, le travail devient précaire et pauvre, en passant par un processus de « brésilianisation ». Dans le Sud, le pauvre est mis au travail de manière précaire, en passant par une « européanisation » qui, en fait, est une brésilianisation. Non plus à cause du retard et du sous-développement, mais à cause de la modernisation et de la mondialisation. Dans le 15M, il y a eu le refus de l’austérité néolibérale, mais aussi l’affirmation de la puissance nouvelle du « devenir-pauvre du travail » à produire une nouvelle génération de droits, à produire une autre ville. Au Brésil, en juin 2013, le travail des pauvres a appelé un nouveau type de droits, il a anticipé la crise de l’aventure néo-développementiste sur le terrain de la transformation des valeurs. Le devenir-pauvre du travail, lorsqu’on échange les points de vue et l’on passe du nord au sud, devient un devenir-travail des pauvres, un devenir-Brésil (un devenir-Sud) de la multitude du travail précaire en Espagne et un devenir-Espagne (un devenir-Nord) des pauvres au Brésil qui passent leur temps à travailler tout en continuant à être précaires. Les contestations populaires du 15 mai 2011 et de Juin 2013 ont rassemblé des « multitudes » en Espagne comme au Brésil.

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L’autonomie des luttes s’est affirmée au départ comme base d’une critique systématique de la représentation et de l’autonomie du politique qui désarticulent les dimensions productives des luttes sur le terrain de la composition organique de l’État, des partis et des corporations. Cependant, les multitudes espagnole et brésilienne, aujourd’hui, ont besoin de faire face au défi de savoir ce qu’elles peuvent pour que leur puissance s’affirme en tant qu’ouverture démocratique, en tant que « démocratie réelle maintenant ». Comment percer la représentation sans permettre que l’autonomie constituante du mouvement soit de nouveau réduite en autonomie du politique ?

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L’une des spécificités de Podemos en Espagne est de faire mention explicite, outre du 15M, de la virtuosité des « gouvernements progressistes » de l’Amérique du Sud. D’un côté, de cette manière, il se distingue des expériences électorales ressemblantes par leur jonction du cyberactivisme et de la politisation des réseaux sociaux à un hyper-leadership produit par l’usage des médias traditionnels – tels que l’italien Movimento 5 Stelle. D’un autre côté, c’est bien cette ida y vuelta dans le Sud qui peut se transformer en un piège inextricable. Le cycle des gouvernements qu’on appelle « progressistes » s’est achevé et, pire, ne laisse transparaître aucune « virtuosité », pas même résiduelle ni inertielle. Le chavisme, devenant un socialisme du XXIe siècle, a déjà causé dans une plus courte période, tous les dégâts du capitalisme d’État et survit aujourd’hui en tant que régime qui a fait faillite, à peine supporté en raison de son pouvoir de répression par l’Armée et plus généralement par l’État. Il ne s’agit pas seulement du Venezuela agonisant. L’Argentine aussi arrive exténuée à la fin du kirchnerisme, le régime devant supporter un candidat issu du « ménémisme ». En Équateur, il y a des signes préoccupants d’épuisement face à la multiplication des manifestations sociales, notamment celles des Indiens. Dans tous les cas, y compris celui de la Bolívie d’Evo, les expérimentations démocratiques n’existent plus, règne un État, centralisateur, qui a pris place. Le deuil du socialisme et celui de l’autoritarisme d’État ne sont pas encore faits. La critique du marché et des mécanismes de la démocratie représentative ne sert qu’à mystifier des pratiques d’exploitation du travail et, pire encore, des pratiques archaïques !

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Mais, c’est dans le cas du Brésil – le pays qui est le barycentre géoéconomique du souscontinent et le garant de la stabilisation de l’ensemble du cycle – que l’épuisement se présente de la manière la plus radicale et la plus dévastatrice. La crise brésilienne a explosé définitivement au moment où plusieurs observateurs internationaux pensaient identifier la vitalité du « Lulisme » avec les élections d’octobre 2014. Il est intéressant d’extraire trois grands traits de la complexité de la situation brésilienne : (1) sa dimension subjective, (2) le déterminant objectif et, enfin, (3) le déroulement politique-théorique.

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1. Sur le plan subjectif de l’événement, de manière différente des autres pays de l’Amérique du Sud, le mouvement de Juin 2013 a anticipé la crise objective (économique et politique) produisant une grande ouverture pour le changement en termes de radicalisation démocratique. Face à cela, le Lulisme (depuis le gouvernement, en passant par le PT et aussi par Lula lui-même) a mobilisé toutes les ressources que le pouvoir politique et économique lui donnait pour fermer la brèche au long des trois lignes d’intervention : a) la disqualification des manifestations identifiées dans leur ensemble à un renvoi « fasciste » ; b) la honteuse promotion de quelques réseaux de jeunes sponsorisés par le PT comme étant « le » mouvement ; c) le planning et la coordination fédérale d’un schéma de répression très fort appliqués à tous les niveaux fédéraux. En outre, le gouvernement a employé sa surpuissante machine de marketing pour faire la publicité d’une supposée « vague conservatrice » dans la société et d’une « campagne de colère » dans les réseaux sociaux. Le PT et le « Lulisme » ont utilisé tout leur pouvoir d’État pour fermer la brèche démocratique, tout simplement parce qu’ils ne pouvaient pas passer par elle, comme les riches de l’Évangile avaient moins de chances qu’un chameau de passer par le chas de l’aiguille. En effet, « la brèche » se caractérisait par deux déplacements vertueux : le premier était immanent à la propre dynamique des manifestations en tant que possibilité pour les pauvres de lutter sans être tués et c’est exactement ce qui s’est exprimé dans la victorieuse campagne pour Amarildo – le maçon torturé, tué et disparu par les soins de la police pacificatrice de la favela de la Rocinha à Rio de Janeiro ; le deuxième concernait le refus du dispositif binaire qui régissait toute la communication du Lulisme et qui consistait à nourrir une lutte « idéologique » (le PT contre l’élite blanche) aussi violente que vide et tout à fait hypocrite puisque le PT gouverne à travers les grands groupes industriels, les banques et, lorsqu’ils parlent de la réduction des inégalités, ils la pensent en tant qu’émergence d’une « nouvelle classe moyenne ». Juin 2013 était devenu insupportable pour le PT et Lula parce qu’il les empêchait de continuer à surfer cyniquement sur les retards brésiliens, afin de justifier leur corruption politique et morale, à savoir le fait de gouverner pour et avec les riches.

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2. Il y a deux causes déterminantes, imbriquées l’une dans l’autre : la crise au Brésil n’arrive pas – comme en Europe – du fait que le gouvernement a refusé de faire des politiques anticycliques, mais parce qu’il en a faites : il en a faites beaucoup trop et elles n’ont pas marché ; ensuite, de façon différente des autres pays de l’Amérique du Sud, le gouvernement Lula-Dilma – une fois réélu – a changé du tout au tout ses priorités et a commencé à mettre en œuvre une très dure politique économique d’austérité.

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Indépendamment de ce que cela signifie du point de vue du mensonge électoral, le fait est que le Brésil se trouve aujourd’hui plongé dans une grave crise économique, gouverné par un dispositif très violent de coupures budgétaires, de coupures de droits des travailleurs, d’augmentation des taux d’intérêts qui vont de pair avec une augmentation généralisée des tarifs administrés (des services publics, notamment des transports, de l’essence et de l’électricité). Les pauvres au Brésil devront supporter une longue période de récession avec une inflation élevée : le gouvernement Dilma est en train de mettre en place une vraie confiscation du revenu des travailleurs et des couches intermédiaires de l’entreprenariat.

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La longue période du gouvernement Lula-Dilma (treize ans en ce moment, c’est-à-dire en octobre 2015) peut être divisée en deux grandes phases : dans la première – entre 2003 et 2008 – le PT a suivi à la lettre les recettes néolibérales, mais a aussi mis en œuvre de petites innovations qui ont constitué quelques ouvertures réelles. Tout cela se résume à trois dispositifs : la massification des politiques néolibérales de distribution de revenu (le Bolsa Família) ; les politiques d’accès (notamment à l’enseignement supérieur, avec l’expansion du nombre d’étudiants et l’introduction de politiques d’action affirmative, notamment avec les quotas raciaux) ; la valorisation du salaire minimum, qui, en plus d’améliorer le niveau de revenu des travailleurs pauvres, a permis un upgrade général du système de protection sociale. Dans la deuxième phase, à partir de 2008, après la grande crise financière globale, le gouvernement Lula-Dilma a commencé à développer des politiques d’accélération de la croissance théoriquement inspirées du vieux national-développementiste mais en fait, planifiées et mises en œuvre à partir de la traduction en termes de politique économique du jeu électoral, c’est-à-dire, de la corruption systémique dont le PT n’est plus un acteur marginal, mais « le » principal manipulateur. En même temps, la petite réduction de l’inégalité produite dans la première phase était assimilée (et homologuée) comme émergence d’une « nouvelle classe moyenne » destinée à être – sur le plan subjectif – la base du nouveau consensus politique et, sur le plan objectif, la destinataire des politiques de réindustrialisation, des méga-chantiers et méga-événements (avec la construction du Plan Brasil Maior : le Grand Brésil). Ce fut un festival d’aides publiques pour les Global Players : depuis les grandes usines automobiles multinationales jusqu’aux grandes entreprises, en passant par le grand agrobusiness. Tout cela nourri par le total engagement de la Petrobras dans l’exploitation « nationale » des gisements de pétrole dans les eaux très profondes (le pré-sal), par les grands chantiers (provenant des projets mégalomaniaques de la dictature) aussi bien que la multiplication absurde de méga-investissements de type autoritaire : les méga-barrages hydroélectriques en Amazonie, le sous-marin et les centrales nucléaires, les avions de chasse suédois, les méga-événements (la Coupe de la FIFA et les Olympiades comme paradigmes). Il n’y a eu aucune ré-industrialisation et les investissements dans les méga-chantiers et les mégaévénements n’ont fait que saturer les grandes villes de tout le pays. Le Brésil se trouve donc aujourd’hui à la sortie d’une longue phase d’investissements juteux qui n’ont eu ni un effet macro-économique en termes de croissance, ni un effet sur la qualité de vie de la grande masse de la population qui dispose de services (transports, éducation, santé) chers et de très mauvaise qualité. Le tout dans un climat de violence civile généralisée comme le montre la multiplication par deux des statistiques terribles d’homicides qui atteignent les 154 personnes tuées par jour (29 pour 100 000 habitants, trois fois le barème jugé « raisonnable » par les Nations Unies). Pour finir, « l’addition » est arrivée avant que le Brésil devienne plus grand [5][5] Grand ici renvoie au Plan Brasil Maior, qui, en français,... et la dite « nouvelle classe moyenne » est déjà envolée.

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3. Revenons sur les raisons de cette convergence du Brasil Maior néo-développementiste avec les plus violentes politiques d’austérité. Ce qui caractérise les « limites » des gouvernements progressistes de l’Amérique latine ne sont pas leurs compromis avec l’« extractivisme ». Bien entendu, l’extractivisme est l’une des caractéristiques fondamentales du capitalisme dans tout le sous-continent et c’est avec ces « vieux » intérêts que les gouvernements qui étaient « nouveaux » ont dû négocier et se solidariser. Mais, ce n’est pas cela ce qui définit la spécificité de leurs politiques économiques. Au contraire, l’épuisement des « nouveaux » gouvernements et la crise sont survenus à cause de la façon dont ils ont essayé de sortir de l’extractivisme. Dans le cas brésilien, cela apparaît clairement : au lieu de parier sur la radicalisation démocratique et sur les processus de mobilisation sociale qui la caractérisent, le PT et Lula ne croient – comme le propre choix de la figure technocratique et autoritaire de Dilma le démontre – que dans l’État et dans le Grand Capital (les Global Players). Il n’y eut aucune rupture avec l’extractivisme ni aucune accélération du changement, mais seulement un approfondissement de l’insertion dans les dimensions mafieuses du capitalisme contemporain et de ses formes de contrôle du territoire et de l’État. Les gisements d’accumulation du capitalisme cognitif au Brésil se trouvent dans les grandes villes et concernent la mobilisation des pauvres en tant que pauvres : un travail du pauvre qui ne passe plus, au préalable, par la relation salariale. Loin de penser à reconnaître – par la radicalisation démocratique – la puissance productive des nouvelles valeurs, le PT de Lula et Dilma se sont alliés aux vieilles et nouvelles mafias par lesquelles le capitalisme cognitif capture l’excédent produit dans les territoires. La mafia néo-developpementiste (des grandes entreprises des chantiers publics) s’est articulée à la mafia oligarchique de l’agrobusiness et à celles diffuses qui contrôlent les territoires productifs des métropoles, dans une orgie improductive qui n’a fait qu’accélérer l’inflation, approfondir les inégalités et ségrégations urbaines et installer la terrible crise actuelle.

4 - Des Coalitions Sociales et des Municipalismes Constituants

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La grande victoire de Juin 2013 réside dans les luttes et les pratiques de coalitions sociales qui, au Brésil, regardent vers le Municipalisme Constituant exprimé par les succès électoraux du 24M en Espagne.

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Les coalitions sociales sont déjà dans un devenir-municipaliste, alors que les jeunes gouvernements municipaux ont besoin de continuer à être traversés par les agencements des coalitions sociales. Les Ganemos sont apparus comme une ouverture des possibles pour essayer – lors des élections municipales – l’assaut institutionnel proposé par Podemos. Il s’agit en même temps d’une inflexion significative au-delà de Podemos. En fait, le processus de construction de Podemos, avec l’Assemblée Constituante de Vista Alegre (en novembre 2014) implique une limitation trop importante de la polyphonie du 15M et de sa politique organisée autour d’une coopération partagée.

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Dans des villes telles que Barcelone, Madrid ou Zaragoza, l’« effet Podemos » se forme, dès le début, avec des initiatives citoyennes qui fonctionnent comme des points d’attraction et de bifurcation du système-réseau créé le 15M. Le municipalisme, tel que le démontre le cas d’Ahora Madrid, ajoute d’avantage que Podemos : sans la tension de Municipalia avant et juste après le Ganemos Madrid, la victoire aurait été impossible, parce que la radicalité démocratique qui est le « code 15M » aurait été dominée par des relations de forces entre des entités fermées et enfermées. C’est le point de vue de la lutte des Garis (les travailleurs municipaux de la propreté) de Rio de Janeiro qui nous introduit directement dans le contexte de ce devenir. La lutte des éboueurs a explosé en février 2014, en étant, peut-être, la plus grande victoire du mouvement de juin 2013. Les éboueurs se sont directement inspirés des dynamiques autonomes et horizontales de juin et leurs revendications ont eu une répercussion sur les réseaux et dans les rues. La lutte a été rapide et victorieuse (avec une augmentation salariale de 37%), s’étant appuyée sur un large soutien social ; elle est ainsi devenue un repère de tout l’activisme. Mais, alors que l’activisme s’est exténué dans une spirale sans fin d’action et de répression, les éboueurs ont choisi l’exode de l’esclavage de leurs conditions de travail. En février 2015, ils se sont de nouveau présentés pour la lutte salariale (ayant réussi à obtenir 8% d’augmentation, et cela dans un moment de politique d’austérité) et ont aussi présenté une liste électorale indépendante contre le syndicat mafieux. La réponse de la Mairie de Rio (soit du PT et du PMDB) s’articule autour de deux axes complémentaires : d’un côté, la répression féroce ; de l’autre, l’automatisation et la sous-traitance. Du côté de la répression, il s’agit de centaines de démissions, y compris celles des membres de la liste électorale autonome, plus de trente éboueurs sous le coup d’une enquête policière, accusés d’« organisation criminelle » et menacés de multiples façons. Du côté de l’automatisation, le Municipe de Rio a commencé à mettre en place des containers de ramassage d’ordures qui permettent aux camions d’opérer automatiquement (sans que les éboueurs accrochés à l’arrière soient obligés de courir comme des fous pour accomplir les objectifs de production). Il a, en même temps, sous-traité le travail des conducteurs et la gestion des camions. La lutte des éboueurs a déjà réussi – sur une courte période, de moins d’une année – à déterminer le processus d’innovation que la condition néo-esclavagiste dans laquelle ils étaient maintenus permettait de remettre à plus tard. En même temps, avec toutes les difficultés que cela implique, la pratique des éboueurs, avec la création de cercles de citoyenneté, le travail dans les favelas, les connexions avec d’autres tentatives de construction d’un « syndicalisme social », rend possible l’approfondissement des réflexions sur leurs luttes directement sur le terrain afin de savoir qui tirera profit de cette modernisation : le capital et ses mafias ou les éboueurs comme agents environnementaux d’une nouvelle citoyenneté ? La « coalition sociale » apparaît ici non seulement comme nécessaire et urgente pour que la lutte autonome ait la possibilité d’entrer sur le terrain constituant de la gestion de l’entreprise de nettoyage urbain, celui de l’environnement et de la santé dans les communautés et les favelas. La lutte est métropolitaine et cela implique la construction de coalition de travailleurs et de citoyens pour que la modernisation du ramassage se traduise par des améliorations des conditions de travail des éboueurs qui, pourront, en plus de maintenir leur emploi, être des agents de protection environnementale dans les territoires – les favelas et les périphéries – où cela est le plus urgent. Le Commum est donc déjà le terrain de la lutte autonome des éboueurs.

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Dans le cas de l’Espagne, le succès dans les prochaines élections générales des confluences basées sur la transversalité et la radicalité démocratique, suivant l’exemple d’Ahora Madrid, Barcelona en Comù, Zaragoza en Comù, etc., signifierait un changement historique du système réseau 15M en un système d’ordre supérieur, capable d’intégrer le système politique et représentatif. Il s’agirait d’une rupture constituante. Face à cela, toute « autonomie du politique » apparaît comme un obstacle pour que la promesse du 15M se réalise : Democracia RealY a.

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Le mépris pour le rapport entre singularité et structure, entre dynamiques nationales et contextes continentaux ou entre exception et cycle pourrait nous inciter à privilégier, de manière narcissique ou volontariste, les expériences les plus fortes ou les plus proches, ou penser à une stratégie de prolifération linéaire. Si la situation brésilienne constitue un point de vue sur la transition de la phase que vit tout le continent sud-américain, le cas espagnol est inséparable de la décomposition-mutation du sous-système européen centré sur l’Union Européenne (UE) comme conséquence des politiques d’austérité et des options politiques et géostratégiques sous-jacentes. La « germanophobie » ne constitue pas une clé sérieuse d’éclaircissement de l’énigme démocratique européenne. En effet, la logique soi-disant internationaliste des opposants de gauche au projet de l’UE n’échappe pas à l’ontologie des nations comme une clé d’existence politique du capital mais aussi de son contraire : le peuple-nation-souverain soumis à un droit politique étranger. Ici, le discours national-populaire se révèle, autant en Europe qu’en l’Amérique latine, un gigantesque piège.

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L’obsession pour la souveraineté nationale nous rappelle le das andere Mal als Farce de Marx. Les subsides du gouvernement du PT à des multinationales automobiles en sont l’emblème : plus le discours est néo-souverainiste, plus la politique réelle amplifie toute forme de dépendance. Les luttes sont aussi globales que les processus d’accumulation et elles nécessitent des espaces adéquats : telles que l’Union Européenne ou le Mercosul. En Europe, il s’agit de connecter la défense du système de protection sociale avec les luttes des subalternes et des immigrants et apatrides. En Amérique du Sud, la conquête d’un système de protection sociale a déjà besoin – depuis le début – d’inventer une nouvelle sphère, en rassemblant les luttes des Indiens avec l’exode des réfugiés, en passant par les masses des pauvres qui vivent et produisent les métropoles.

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En Europe et en Amérique latine, la gauche nous montre qu’elle est incapable de penser au-delà de l’État : qu’il soit socialiste ou néokeynésien dans le régime discursif, il ne sert qu’à contenir les luttes dans le régime de fait : celui du capitalisme cognitif. Entre les deux continents, l’urgence est de sortir de ce double piège et de se diriger vers l’invention des nouvelles institutions.

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Le système monde est en voie d’autodestruction. Dans cette situation, seulement, le terrain européen et le terrain sud-américain permettent la continuation de la lutte pour la démocratie réelle. L’opposition entre la guerre et la démocratie constitue le principal antagonisme dans le système mondial. L’UE est aujourd’hui entourée de zones de guerres. En Amérique du Sud, la guerre a lieu à l’intérieur des frontières, au cœur des grandes métropoles. Dans les frontières de l’UE, la guerre est contre les migrants et les réfugiés, traités comme des animaux sauvages dangereux. Dans les métropoles et dans les forêts sud-américaines, la guerre est ditigée contre les pauvres et les Indiens, mais aussi contre les réfugiés et les immigrants.

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Il doit y avoir un moyen de nommer l’ennemi et l’adversaire sans les convoquer ni les réaliser comme dans une prophétie auto-confirmée. Il doit y avoir un parti des sans-partis. Ni le soi- disant réalisme de la décision populiste ni les dialectiques négatives ou progressistes qui accompagnent la gauche ne contiennent une clé pour éviter la catastrophe du système mondial. Il faut passer de l’(inter)nationalisme à la démocratie réelle des subalternes, du résistancialisme cynique au pouvoir constituant, de la communauté à la constitution du commun. Nous devrons être prudents, mais aussi puissamment alter-modernes et non-modernes.

Notes

[1]

Des chants d’aller et de retour.

[2]

Elles ont fui dans la forêt Lacandona, dans les rues de Seattle et Genova, en criant « Que se Vayan Todos », dans les rues de Buenos Aires, en campant sur la Place Tahrir et sur la Puerta del Sol, pour défendre la vie dans Gezi Park et en se soulevant contre les tarifs des transports, des méga-événements et des méga-chantiers dans les forêts et les métropoles brésiliennes.

[3]

« Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. », citation de Lewis Carroll, du livre De l’autre côté du miroir.

[4]

« Podemos », en portugais et en espagnol signifie « nous pouvons ».

[5]

Grand ici renvoie au Plan Brasil Maior, qui, en français, serait « Plan Brésil Plus Grand ».

Plan de l'article

  1. 1 - Depuis toujours nous sommes des anthropophages, nous n’avons jamais été modernes
  2. 2 - « Los cantes de ida y vuelta » : de mai à juin
  3. 3 - Que pouvons-nous « Podemos », entre l’Espagne et le Brésil ?
  4. 4 - Des Coalitions Sociales et des Municipalismes Constituants