Qu’est-ce que l’existence ?

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Qu’est-ce que l’existence ?

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De quoi parlons-nous lorsque nous parlons de l’existence de quelque chose ou de quelqu’un ? À l’évidence, nous voulons dire que c’est une chose ou une personne réelle. Mais en quel sens s’agit-il d’une réalité ? On dira sans doute qu’il s’agit d’une réalité concrète que l’on peut constater. L’existence, semble-t-il, se dit de quelque chose que l’on peut observer ou de quelqu’un que l’on peut rencontrer et à qui on peut parler. L’existence serait la réalité concrète de quelque chose ou de quelqu’un.

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Mais il saute aux yeux qu’il n’est pas nécessaire d’avoir affaire à une réalité concrète pour parler de l’existence de quelqu’un ou de quelque chose. La Bastille est détruite. Elle n’existe plus mais elle a existé, et dès lors nous pouvons parler de l’existence de la Bastille. Il n’en va pas de même avec la tour de Babel – qui aurait, elle aussi, été détruite, mais pas pour les mêmes raisons. On ne peut pas parler de son existence, non parce qu’elle n’existe plus mais parce qu’elle n’existe pas et n’a jamais existé. On pourrait faire la même remarque s’il s’agissait de personnes. Alexandre le Grand est mort. Il n’existe plus mais il a existé et l’on peut donc en parler comme de quelqu’un qui existe, qui a une existence. On peut dire que « Alexandre existe », alors que nul ne songerait à dire que « Prométhée existe » et à parler de lui comme de quelqu’un qui a une existence. Une personne qui a existé est une personne qui « existe » et l’on peut parler de son existence alors qu’on ne pourrait le faire s’il s’agissait d’une personne fictive.

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On peut donc parler de l’existence de ce qui n’existe plus. On dira sans doute que ce paradoxe repose sur une confusion dans l’usage des mots. Par exemple, dire de quelqu’un « il a existé », « il n’existe plus », veut seulement dire qu’il est mort mais que néanmoins, c’est une personne réelle qui était en vie et non pas une personne fictive. D’un fantôme on ne dira pas qu’il existe, même si c’est celui de Spinoza, mais on peut le dire de Spinoza qui, bien qu’il soit mort, n’était pas un être fictif.

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Cette remarque n’est pas sans conséquences sur le sens de la notion d’existence. Si l’on peut parler de l’existence de quelque chose qui a été détruit et dont il ne reste rien ou de quelqu’un qui est mort et dont il ne reste que des cendres, il faut alors admettre que parler de l’existence d’une chose ou d’une personne, ce n’est pas parler de sa réalité concrète que l’on peut constater et observer. De Carthage, on voit qu’il ne reste pratiquement rien, et pourtant on dit que Carthage existe et qu’elle n’est pas une ville imaginaire. Et quand nous disons que César existe, nous ne parlons pas de lui comme s’il était vivant puisque nous le disons aussi alors qu’il est mort, alors que ce n’est pas sous nos yeux qu’il a été assassiné et que nous ne pouvons pas confirmer que nous l’avons vu vivant et qu’il existait bien. Ce n’est pas ce que nous avons pu observer et constater qui fait que nous pouvons parler de César comme de quelqu’un qui a une existence.

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Et pourtant, il est vrai que parler de l’existence de quelqu’un ou de quelque chose, c’est parler de sa réalité. Mais alors de quelle réalité s’agit-il ? Il ne peut pas s’agir de sa réalité concrète. Dire de quelqu’un « il existe » ou de quelque chose « ça existe », c’est situer ce dont on parle dans un domaine abstrait, celui de « l’existence », qu’il faut distinguer de celui de la réalité concrète, visible et tangible. Parler de l’existence d’une personne ou d’une chose, c’est parler d’une notion abstraite. L’existence est une abstraction qui ne doit rien à la réalité concrète et empirique de ce qui existe.

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Comment alors peut-on parler de l’existence d’une personne ou d’une chose concrète ? Précisément, on ne le peut pas ou alors on dira quelque chose sans savoir de quoi on parle et, dans ce cas, mieux vaut se taire. Croire que l’on peut en parler pour dire quelque chose c’est s’exposer à la mésaventure qui est arrivée à Bertrand Russell. Le 2 novembre 1911, Russell écrit à sa maîtresse, Lady Morrell, pour lui raconter sa rencontre avec Ludwig Wittgenstein qui arrive au Trinity College de Cambridge pour suivre ses cours : « Je crois que mon ingénieur allemand est idiot. Il pense que rien d’empirique n’est connaissable. Je lui ai demandé d’admettre qu’il n’y avait pas de rhinocéros dans la salle, mais il a refusé. » Double erreur de Russell ! Wittgenstein n’est ni allemand ni idiot. D’abord il est Autrichien, et l’Anschuss n’aura lieu que plus tard, en mars 1938. Et en outre, il a parfaitement compris ce que demande Russell et l’on comprend pourquoi il a refusé de s’y plier. Que demande Russell ? Que l’on parle de l’existence de rhinocéros pour dire qu’ils n’existent pas. Mais comment parler de l’existence de ce qui n’existe pas ? Dire qu’il n’y a pas de rhinocéros dans la salle, c’est dire qu’il y a dans la salle des rhinocéros qui n’existent pas !

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Mais ne peut-on dire, sur la base de considérations empiriques, que « les rhinocéros existent » et que « les licornes n’existent pas » ? En effet, on peut montrer et désigner un rhinocéros mais on ne peut pas le faire avec une licorne. On ne peut pas dire à quelqu’un : « Les licornes existent ; voyez cette licorne, là, devant nous. » Il faut donc reconnaître que lorsque nous disons qu’une chose existe ou n’existe pas – dans le cas présent, un animal à cornes – nous ne parlons pas d’une chose individuelle mais d’une espèce de choses. Nous parlons d’une classe et non pas d’un individu qui appartient à cette classe. Voir et désigner ce rhinocéros, c’est dire que c’est un rhinocéros, ce n’est pas dire que les rhinocéros existent. C’est évident aussi dans le cas des licornes. Dire qu’elles n’existent pas, ce n’est pas dire que la licorne qui est là, devant nous, n’existe pas ! De même, on croit que lorsqu’on dit que les « hommes existent » c’est avec l’idée que César, le roi de Prusse et Monsieur Dupont existent. Or il n’en est rien, car en disant « les hommes existent » nous ne nommons personne ; nous ne parlons pas d’individus mais d’une classe en exprimant que cette classe n’est pas vide et qu’il y a au moins un individu qui appartient à cette classe sans dire lequel. En disant « les hommes existent », je ne dis pas que les hommes auxquels je pense existent comme si, par exemple, je disais qu’Homère existe bien que je l’aie perdu de vue depuis longtemps ! À l’évidence, je parle des hommes en général, c’est-à-dire de la classe des hommes, chose abstraite. Il est en effet fortement déconseillé de faire d’une classe d’individus un individu de cette classe (certains ont essayé ; ils ont eu des problèmes …) surtout si l’on veut s’en tenir à ce qui est empirique. Rares en effet sont ceux qui ont pu voir la classe des hommes marcher, parler et rire comme un homme. Ceux qui disent l’avoir vue sont les mêmes que ceux qui disent avoir vu des rhinocéros qui n’existent pas et des éléphants roses.

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Toutefois ne puis-je dire que cet homme qui se tient là, devant moi, existe ? Regardons de plus près ce qu’il en est. Cet homme est une personne que je désigne en pointant un doigt dans sa direction ou, mieux, en l’appelant par son nom : « Ce César gisant maintenant » (comme disait Brutus, mais c’est une autre histoire), « Ce cadavre c’est celui de César » (comme disait Marc Antoine, mais c’est la même histoire !) Mais dire que c’est César, ce n’est pas encore dire que César existe ; c’est seulement dire qu’il s’agit de César ; c’est dire que César est César. J’espère qu’on voudra bien admettre que reconnaître que cet homme est César, que cet individu que je vois ou auquel je pense a pour nom César, ce n’est pas reconnaître son existence mais c’est seulement reconnaître qu’il porte ce nom. Et reconnaître qu’il a un nom ce n’est pas reconnaître qu’il a une existence. Le nom que porte César n’indique nullement qu’il existe. Les mots qui désignent une chose ou une personne n’ont pas le pouvoir magique d’attribuer l’existence à ce qu’ils nomment. Devant une rose, je dis « une fleur » ; et voici qu’une fleur existe mais dans ma pensée seulement où musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets, c’est-à-dire une fleur qui n’a pas d’existence. En revanche, si l’on parle d’une rose qui, ce matin, avait déclose sa robe de pourpre au soleil, alors on parle d’une fleur dont on peut dire qu’elle existe ou qu’elle n’existe pas. Pourquoi ? Nullement parce qu’on peut aller la voir en compagnie d’une mignonne de treize ans et avec une idée derrière la tête mais parce qu’il s’agit de savoir si elle est encore fraîche ou déjà fanée (la rose, pas la mignonne !) Autrement dit, parce qu’il s’agit de ce que l’on appelle un fait.

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Qu’est-ce qu’un fait ? Supposons que l’on nous dise que « Prométhée est enchaîné ». Dans le cas où ce que l’on nous dit serait vrai, on considérera qu’il existe bien un Prométhée qui est enchaîné quelque part dans le Caucase. Dans le cas où ce que l’on nous dit serait faux, on considérera qu’il n’existe pas un Prométhée enchaîné sur le Caucase. Clairement, ce que l’on considère pour parler de l’existence de Prométhée, c’est toujours un fait, et non pas le sujet dont on parle et dont on est tenté de dire qu’il existe ou qu’il n’existe pas. Une chose ou une personne considérée toute seule – « Prométhée », « une fleur » – ne peuvent être considérées comme ayant une existence ou comme n’ayant pas une existence. Pour parler de leur existence, il faut pouvoir en dire quelque chose : « cette fleur est fanée » ; « Prométhée est enchaîné ». C’est-à-dire qu’il faut considérer un fait, non une chose, et se demander s’il y a ou s’il n’y a pas ce fait. C’est à propos d’un fait que l’on parle de l’existence de quelque chose ou de quelqu’un, ce n’est pas à propos de choses ou de personnes. « Le monde est la totalité des faits, non des choses » (Wittgenstein, Tractatus, 1.1. Tatsachen nicht Dinge.)

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On objectera sans doute qu’un fait est quelque chose, un événement qui arrive, un état de choses que l’on peut observer et constater comme on peut observer et constater des choses. Et si l’on ne peut pas dire d’une chose qu’elle existe ou n’existe pas on ne pourra pas davantage le dire d’un fait. C’est exact et il est vrai qu’un fait peut être constaté empiriquement, mais il n’est pourtant pas comme une chose que l’on constate. Qu’est-ce qui distingue un fait d’une chose ? On peut désigner et nommer des choses ou des individus mais on ne peut pas désigner ou nommer un fait. Comme Russell le précise dans sa 8ème et dernière conférence sur La Philosophie de l’atomisme logique (1918), les faits sont ce qu’affirment ou nient des propositions – c’est d’ailleurs le propre d’une proposition d’être ce qui affirme ou nie – « On ne peut pas nommer les faits, on peut seulement les nier ou les affirmer. » Si je dis : « la pluie », je ne fais que nommer quelque chose, mais je ne dis pas qu’il pleut. Je parle de la pluie qui tombe dans mon cœur, mais pas de celle qui tombe dehors. En nommant et en évoquant « la pluie », je ne dis pas qu’il pleut dehors, je dis « qu’il pleure dans mon cœur. » Mais si je dis qu’il pleut, cette déclaration n’a de sens que parce qu’elle réclame que l’on sache si ce qu’elle dit est vrai ou si c’est faux. Pour le savoir, je vais à la fenêtre pour voir s’il y a réellement de la pluie qui tombe. Il faut donc que, lorsque je dis « il pleut », j’ai mis en rapport ce que je dis avec le vrai et le faux de sorte que, avant d’aller voir à la fenêtre pour savoir si c’est vrai ou si c’est faux, il a bien fallu que je présuppose que « il pleut » est vrai ou faux. Ceci est la caractéristique d’une proposition et ce qui lui permet d’être une affirmation ou une négation. C’est exactement ce qu’avait déjà dit le vieil Aristote. Une proposition est une expression vraie ou fausse qui dit que si elle est vraie, alors il y a ce qu’elle dit et que si elle est fausse, il n’y a pas ce qu’elle dit. En ce sens, une proposition, et seulement elle, peut être l’expression d’un fait.

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Il faut alors bien comprendre que le fait qu’exprime une proposition ne doit pas être confondu avec ce qui la rend vraie, avec, par exemple, la réalité empirique de la pluie qui tombe. Le fait qu’exprime la proposition est ce qui la rend vraie ou fausse. Il est, pourrait-on dire, ce qui la rend porteuse de deux valeurs : Vrai/Faux.

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Pour dire les choses autrement, un fait est ce qui peut faire l’objet d’une « assertion », c’est-à-dire d’une affirmation ou d’une négation. Il est ce qui est asserté par une proposition. Avec la proposition « il pleut », nous avons affaire à un fait, c’est-à-dire à quelque chose qui peut faire l’objet d’une assertion. Elle exprime que l’on a affaire à ce qu’elle exprime ou que l’on n’a pas affaire à ce qu’elle exprime.

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C’est seulement en ce sens qu’un fait peut être posé comme ce qui existe. En tant qu’objet d’une assertion, un fait n’a plus un caractère empirique. Il est le contenu « objectif » d’une proposition, un contenu qui est le même qu’il soit exprimé par l’un ou par l’autre, dans telles ou telles circonstances, de telle ou telle façon. Parler de « l’existence » de quelque chose ou de quelqu’un relève d’un acte intellectuel d’assertion d’un contenu « objectif », d’un « objet de pensée », comme on dit parfois. Ce qui a une existence n’est pas telle ou telle chose dans sa réalité concrète, empirique, observable et constatable, mais ce qui existe au sens de l’allemand « Bestehen » : un contenu de sens qui « subsiste » et qui peut être posé.

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Il faut exprimer et énoncer un fait pour parler de l’existence ; soit, mais exister, n’est-ce pas un fait ? Ne pouvons-nous pas parler de l’existence de quelque chose ou de quelqu’un comme d’un fait ? Ne pouvons-nous pas considérer que « Aristote existe » est une proposition qui parle d’un fait ? Examinons bien et explicitons ce que nous avons dit en disant « Aristote existe ». Soyons attentifs à ce que nous articulons quand nous le disons : nous disons que cet homme, appelé Aristote, existe. Il faut donc pouvoir dire qu’il y a quelqu’un qui est cet homme qu’on appelle Aristote. Mais qui est donc ce « quelqu’un » ? Qui est ce mystérieux « quelqu’un » qui passe pour être un homme et qui se fait appeler « Aristote » ? Appelons-le, faute de mieux, le mystérieux x, et demandons-nous s’il existe et à quoi exactement nous avons affaire. En toute rigueur, nous ne savons de lui que ce qu’on en dit, à savoir que c’est quelqu’un, un x, qui serait un homme et qu’on appellerait « Aristote », à supposer qu’il existe ! Bref, en toute rigueur, nous ne disons pas qu’il existe.

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En disant « Aristote existe », on a affaire à une classe (les hommes) et à la dénomination d’un membre de cette classe (Aristote). Or, comme on l’a vu, rien ne permet de parler d’une existence à ce propos. Si on peut en parler, c’est en parlant à propos d’un x pour dire « il y a au moins un x tel que … » ou, si l’on veut, « il y a quelqu’un qui … » ; « il existe un x qui … » ; « il existe quelqu’un qui … ». On comprend alors aisément que s’obstiner à parler de l’existence de cet x pour en dire qu’il existe, comme si cette existence était un fait, va conduire à des absurdités. Il faudra dire : « Il existe quelqu’un qui existe » ; « il existe un x qui existe » ; « il existe un existant ». Bref, nous n’aurons le choix qu’entre du charabia ou une pensée « philosophique » d’une insondable profondeur dans laquelle je me garderai de tomber.

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Résumons.

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Une chose ne peut pas être posée comme existante. Elle peut être seulement désignée et nommée.

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Seul un fait peut être posé comme quelque chose qui existe, c’est-à-dire comme objet d’une assertion.

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En tant qu’objet d’une assertion, il est le contenu objectif asserté dans la proposition.

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Soit la proposition « il pleut ». Si la proposition « il pleut » est vraie alors le « il pleut » subsiste et si elle est fausse, il ne subsiste pas. C’est la « subsistance » (tout intellectuelle, on l’aura compris) de ce contenu intellectuel d’une proposition qui autorise à dire de ce dont on parle que « ça existe » ou que « ça n’existe pas. »

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On retiendra que cet acte intellectuel n’est pas possible avec la simple dénomination d’une chose ou d’une personne. Le simple fait, pour une chose ou une personne, d’être désignée ne consiste pas à parler d’un fait à propos de ce que l’on désigne. Et parler d’un fait à propos d’une chose ou d’une personne n’est possible qu’en faisant une assertion à leur sujet.

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On me dira peut-être que lorsqu’on parle de l’existence d’une chose, d’un événement, d’une personne, ce n’est pas pour parler du pur et simple fait de leur existence mais que c’est pour poser la question du sens de leur existence. Quel est le sens de leur existence ? Je l’ignore car je ne vois pas ce qu’on pourrait dire sur ce sens. Ce que je peux dire à ce sujet c’est que la question : « Quel est le sens de l’existence ? », est une question qui n’a pas de sens.


Bibliographie

  • Aristote. De Interpretatione (Hermèneia), IV.
  • Mallarmé. Avant-Dire au Traité du Verbe de René Ghil, 1886.
  • Ronsard. Les Amours de Cassandre, « Ode à Cassandre », 1557.
  • Russell. La Philosophie de l’atomisme logique, conférences 5 à 8, 1918.
  • Shakespeare. Jules César, Acte III, scènes I et II, 1599 (?).
  • Spinoza. Correspondance avec Hugo Boxel, septembre 1674.
  • Verlaine. Romances sans paroles, 1874.